‹ Une poignée de véritésChapitre 25 sur 47 · UN HERITAGE · texte numérisé non relu

UN HERITAGE

Un homme, qui autrefois a occupé dans la diplomatie des postes importants, vient de finir doucement ses jours avec le calme d'une conscience tranquille ; — la veille de sa mort, il a mis en ordre, ficelé, cacheté et étiqueté un certain nombre de papiers; — deux enveloppes, entre autres, ont été trouvées sous son chevet, soigneusement scellées et cachetées de ses armes. — L'une de ces enveloppes portait le nom de son fils, apprenti diplomate; l'autre, l'adresse et et le nom d'une danseuse qu'il a jusqu'à la fin de sa vie entourée de soins-tournois et d'afïections-sterling. Le fils, qui hérite d'une immense fortune, a trouvé avec surprise sous le pli à son adresse cent mille francs en billets de banque. La danseuse a trouvé avec non moins d'étonnement, dans l'enveloppe qui lui a été remise, un petit manuscrit d'une écriture fine, nette et serrée, avec ce titre : « Notes, souve- » nirs et instructions, recueillis pendant une longue car- » rière diplomatique et destinés à mon fils. »

La danseuse, après le premier moment de stupéfaction, vit bien que c'était un dernier quiproquo d'un homme qui passait pour en avoir commis plusieurs durant sa vie. — Elle alla, pleine de confiance, trouver le fils du mort, et lui dit :

— Monsieur, une erreur a mis entre mes mains des papiers qui doivent être pour vous bien importants et bien précieux ; les voici. — Vous avez dû, par la même erreur, recevoir un paquet à mon adresse qui m'avait été annoncé par votre père?

L'héritier jeta un coup d'œil rapide sur les papiers qu'on lui présentait, et dit : « Je n'ai que faire de ces papiers, mademoiselle ; rien ne se fait aujourd'hui ccîmme du temps de mon père. — Les conventions, les procédés, les vertus, les vices, l'infamie et l'honneur de ce temps-là ne sont pas plus de service aujourd'hui que ne le seraient les coiffes de ma grand'mère et les boucles de slras de mon bisaïeul. — Il n'y a que des modes en France; on accuse parfois à tort les Français d'être inconstants en fait d'idées, d'opinions, de principes et de morale. C'est un tort. On n'a pas d'idées, de principes, d'opinions et de morale en France; — on en porte. Une année les gilets sont trop courts, et les principes très-étroits. — L'année d'après, les gilets sont longs, et la morale trop large. Tout cela se porte et se rejette, se succède, s'oublie et revient. Il serait parfaitement injuste de prendre les Français trop au sérieux et de les juger sévèrement. C'est un peuple élégant, coquet, qui crée des modes et qui en change facilement; car, sans cela, ce ne serait plus des modes.

» Or, les idées de mon respectable père n'étaient plus à la mode, — je n'en saurais faire aucun usage; — je vous remercie donc, et ne veux pas vous priver d'un souvenir qui doit vous être cher. »

Cela dit, il pirouetta sur les talons, sortit de son salon, et laissa stupéfiée et atterrée la danseuse, — qui n'eut qu'à s'en aller.

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