‹ Une poignée de véritésChapitre 28 sur 47 · DEFENSE DE MES HARDES · texte numérisé non relu

DEFENSE DE MES HARDES

J'étais ces jours derniers en Belgique. — J'y ai vu beaucoup de belles choses, et j'y ai reçu une très-cordiale hospitalité. La Belgique est connue par de nombreux récits. — En conséquence, vous n'avez nullement à craindre que je vous raconte mon voyage. — Je rappellerai seulement deux choses. A Gand, dans une église, j'ai découvert une sainte dont je n'avais jamais entendu parler ; son portrait est placé au-dessus d'un tronc; la sainte s'appelle .-l^^fî/a.

— Elle a pour état et pour fonctions de faire gagner les procès aux plaideurs qui déposent dans le tronc qui est à ses pieds, des offrandes convenables. — Elle est représentée, sur le tableau, entourée de sacs à procédures, et de papiers timbrés, assignations, déboutés , commandements, — jugements, — procès-verbaux de saisie et de carence, etc. — J'avais vu souvent des saints représentés avec les instruments de leur martyre ; le peintre ingénieux a préféré entourer sainte Ayaya des instruments de martyre de ceux qui ont recours à son intervention ; de même que le nom de la sainte semble un mot imitatif des doléances des plaideurs. Je suppose que si deux adversaires recommandent également leur affaire à la sainte, c'est celui qui dépose l'offrande la plus forte qui gagne le procès.

Dans cette même ville de Gand , on m'avait mené voir un très- beau Cercle nouvellement bâti. — Je fus abordé à la fois par deux personnes : l'une me priait très-gracieusement d'écrire mon nom sur le registre des membres du Cercle. — C'était l'un des fondateurs. — L'autre, c'était un surveillant, me priait de déguerpir au plus vite, parce qu'on n'admet pas dans le Cercle des individus en casquette ; je fis droit à la fois aux deux demandes, en écrivant sur le livre : — « A. Z., renvoyé du Cercle parce qu'il avait une casquette, »

Mes amis espèrent que cette leçon me profitera, et me fera apporter à ma parure une attention sévère et soutenue; ils fondent surtout leur espérance sur ceci, que ladite leçon avait été, à la fin de cet été, précédée d'une autre avanie pour le même sujet. Le conseil municipal d'une ville ma-

ritime, que je ne me soucie pas de nommer ici, a déclaré que j'étais généralement trop mal mis pour qu'on pût m'inviter à une fête littéraire que la ville donnait en l'honneur de deux illustres morts.

Si je relate ces deux faits ici, c'est que je veux saisir une occasion de protester contre la coïncidence qui me donnerait, aux yeux des gens qui ne me connaissent pas , un air de Diogène ou de Chodruc-Duclos.

La plupart des gens ont de singulières idées sur ce qu'ils appellent : être bien ou mal mis.

Si on parlait raisonnablement, être bien mis voudrait dire avoir des vêtements propres, bien faits, élégants ou sévères, riches ou simples, selon la fortune, la profession, l'âge et le caractère de celui qui les porte. Il faudrait y ajouter aussi des considérations de saison et de pays. A ce point de vue, ma casquette, à Gand, ne constituait pas un homme mal mis, attendu qu'un chapeau n'est pas commode en voyage, et que ma casquette était toute neuve, et faite de velours noir ; à coup sûr, elle était plus agréable aux yeux que les chapeaux des membres du Cercle , et elle avait la valeur d'une douzaine d'entre eux.

A ce point de vue également, je n'étais pas mal mis dans la sus-non-dite ville maritime , par cela que, dans l'exercice de la pèche sur mon canot, je n'ai pas un chapeau de soie, un habit noir, des souliers vernis, et des gants paille : ce qui serait aussi ridicule qu'incommode.

Mais la plupart des gens entendent par ces mots : être bien mis, — être déguisé en quelqu'un de plus riche que soi; être mis « comme tout le monde, » c'est-à-dire le pauvre comme le riche, l'ouvrier comme le magistrat, le marin comme le négociant; — c'est-à-dire que l'ouvrier, qui est souvent toute la semaine un beau garçon, fort,

agile, souple, bien découplé avec sa veste de travail, devient, le dimanche, à force de privations, une parodie du bourgeois; ridicule, gêné, engoncé, maladroit, gauche, mal bâti en apparence, avec sa longue redingote et son chapeau qui lui fait mal à la tête ; lesquels redingote et chapeau, qu'il ne met qu'une fois par semaine, tandis que le bourgeois met les siens tous les jours, lui durent huit fois autant, c'est-à-dire, ne sont pas à la mode pendant sept ans sur huit.

On a conquis en France « l'égalité de dépenses ; » il serait effrayant d'énumérer les désordres qu'amène la nécessité de « ï'égahté de recettes, » qui en est la conséquence; le superflu est devenu si nécessaire , que, pour le conquérir, beaucoup de gens traitent le nécessaire en superflu, et que d'autres, abandonnant les routes frayées et les métiers corrects, demandent aux jeux et à l'agiotage des ressources aléatoires que les professions libérales, utiles et normales, ne leur offriraient pas.

Les exemples sont assez quotidiens, assez présents, pour que je n'aie pas besoin de les signaler.

Une des conséquences de cet état de choses est celle-ci : — un officier, un magistrat, un fonctionnaire public, occupent, sous le rapport du revenu, des dépenses et de la représentation, des positions relativement inférieures, et sont pauvres dans une société où il devient de plus en plus rare d'obtenir de la considération en n'étant pas riche. Cette situation est absurde et immorale.

Le mieux serait de lutter contre cette tendance qui met le hasard à la place du travail, le jeu h la place des professions ; mais , faute de ce mieux, il y a deux expédients assez faciles à employer comme palliatifs; le premier est d'affecter un costume aux magistrats et aux fonctionnaires.

260* UNE POIGXÉE

— Cela avait lieu autrefois et on y revient. Les professions libérales auraient grand intérêt à adopter également un costume exclusif . On peut voir l'avantage de cet usage dans l'armée : un officier avec un seul habit qu'il use jusqu'à la corde n'est jamais « mal mis. »

Le second expédient est à la disposition des gens riches. Au lieu d'affecter cette simplicité coûteuse, ce luxe sans éclat, — qu'il est facile d'imiter, — ils n'auraient qu'à adopter un luxe plus franc, que les autres classes ne pourraient ni atteindre ni surtout contrefaire. Un habit noir, des bottes vernies, des gants couleur de paille, ne sont pas au-dessus des efforts et des espérances de tout le monde ; mais, si les gens riches portaient, comme à d'autres époques, des habits et des souliers de velours, il y aurait impossibilité de faire comme eux, et on en prendrait son parti. — La première paire de souliers de velours coûterait quatre ou cinq mille francs, parce qu'il faudrait acheter le même jour une voiture et des chevaux. — Ne pouvant se déguiser en gens riches, les membres des classes modestes renonceraient à ce coûteux carnaval qui ne trompe que les masques , et adopteraient des costumes conformes à leurs ressources. — Aucune femme ne s'avise de désirer des étoiles pour pendants d'oreilles, mais descendez les étoiles jusqu'à la cime des peupliers, et elles deviendront quelque chose de nécessaire et dont on ne pourra se passer.

Ainsi, les gants jaunes coûtent trois francs cinquante centimes quand ils sont faits de certaine façon et achetés dans certaines boutiques : mais on en trouve aussi pour vingt-neuf sous dans d'autres boutiques. Les petites voitures à deux francs l'heure imitent dans la même proportion les voitures bourgeoises. Il en est de même de mille choses.

Supposez, au lieu de ces coupés , les anciens carrosses. —Il me revient à la mémoire la description d'un vis-à-vis qu'on fit en 177... pour madame Dubarry : — tout l'extérieur de la voiture était doré, et le centre des panneaux était occupé par des peintures précieuses. — Les sujets en étaient d'un goût discutable : — c'étaient des corbeilles de roses avec des colombes qui s'entre-becquetaient amoureusement; des cœurs percés de flèches; en un mot, tous les attributs de la déesse de Cnide et de Paphos ; — mais la question de goût est peu importante ici; — les roues, le siège du cocher, étaient faits par d'habiles sculpteurs, et étaient des objets d'art.

Puisque le tabac est devenu un besoin, au lieu du piètre luxe de vos cigares à vingt-cinq centimes, qu'imitent pour les yeux les cigares les plus communs, ayez des pipes précieuses, avec de riches bouquins d'ambre et des pierreries, etc., etc., et vous obtiendrez un double résultat. — Le luxe des vrais riches produit l'aisance du pauvre ; — et il découragera une foule innombrable de niais vaniteux, «qui, ne pouvant plus paraître riches au moyen des petits coupés à deux francs, des gants à vingt-neuf sous et des cigares à dix centimes, prendront leur parti et cesseront d'être pauvres volontaires et ridicules.

Page 1