LE PAIN QUOTIDIEN
Lorsque, le matin, un archevêque et son jardinier récitent tous deux leur prière, ils la font l'un et l'autre dans les termes consacrés. Tous deux disent à Dieu : « Tonnez-
nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Je suis convaincu que l'archevêque saurait très-mauvais gré à Dieu de traduire de la même façon cette seule et même phrase, qu'il entend de l'une et l'autre oreille.
En efifet, le jardinier parle au propre et sans figure : ce qu'il demande à Dieu, c'est, en réalité, une quantité de pain bis suffisante pour appâter lui et sa famille ; tandis que monseigneur entend par le pain quotidien qu'il espère delà bonté divine : — un potage aux bisques d'écrevisses, ■— une truite du lac Léman, et un faisan truffé, pour le moins; — car, si la truite n'est pas saumonnée, il serait tenté de dire du souverain Maître ce qu'en disait Louis XIV au moment de ses désastres : « Comme Dieu me traite ! après ce que j'ai fait pour lui ! »
l'honneur en 1853.
En arrivant à Paris, — après une absence de plus d'un an , — j'ai dû demander des nouvelles de beaucoup de choses et de beaucoup de gens. — Ce qui m'a le plus frappé en recevant ces 'nouvelles, c'a été l'accroissement de l'indulgence que presque tout le monde a montrée en parlant des autres; cette indulgence se formulait généralement ainsi : « Il n'a pu faire autrement. »
Ainsi : — Est-il vrai, demandai-je, que M*** a fait telle infamie? — A*** telle platitude? — C*** telle coquinerie? »
— Parfaitement vrai, me répondit-on; — mais ils n'ont pas pu faire autrement.
— Expliquez-vous?
— Rien n'est plus simple. — Sans son infamie, M*** aurait perdu telle somme; — sans sa platitude, A*** n'aurait pas gagné telle autre somme ; — sans sa coquinerie, C'*'** se serait mal mis dans l'esprit de R***, qui peut lui faire gagner de l'argent. — Vous voyez bien « qu'ils n'ont pas pu faire autrement. » Ce sont néanmoins des gens d'honneur, dit-on.
Anciennement, les règles de l'honneur étaient difficiles, fatigantes et onéreuses; l'homme d'honneur devait être fidèle à sa parole; préférer l'intérêt public au sien propre; — ne jamais mentir ni tromper ; — et enfin ne pas endurer un affront.
C'est-à-dire que si le courage, — c'est-à-dire l'action de préférer trois ou quatre choses à sa propre vie, — était le plus fort ingrédient dont se (Composait l'honneur, il y entrait une forte dose d'honnêteté, une dose égale de justice, et au moins une pincée de chacune des autres vertus morales.
Il faut dire qu'alors, si nous lisons les vieux auteurs, le monde était plein de dragons, de géants, d'oppresseurs de toutes sortes, et que, pour dompter et détruire ces monstre^ il y avait besoin de parfaits chevaliers errants. — Mais aujourd'hui que les dents et les griffes des dragons ont depuis longtemps jonché la terre; aujourd'hui qu'il n'y a plus de demoiselles captives tenues es tours par des géants, ni d'oppresseurs d'aucun genre, à ce qu'on dit, on a dû modifier les règles de riionneur et le rendre plus commode et plus portatif,— ainsi qu'on a fait à l'usage de la massive argenterie de nos ancêtres, — capital endormi et improductif, — ainsi qu'on a fait de leurs armes pesantes.— La recette de l'honneur moderne est donc changée : — le courage, c'est-à-dire la résolution de recevoir au besoin des
coups de pistolet, en forme toujours la base ; mais il n'y entre plus qu'une très-faible dose d'honnêteté et point du tout de justice. — On ne méprise plus que les vices platoniques, — c'est-à-dire ceux qui ne rapportent pas d'argent, — parce qu'alors seulement on est censé avoir agi d'après son libre arbitre.