DE LA MODESTIE
Une belle invention, c'est la modestie. Je parle de celle qu'on impose aux autres.
Cette invention est due à de^ gens qui, sûrs de ne commettre jamais ni une bonne ni une belle action, ni un bon ouvrage, voudraient cacher ce que les autres peuvent faire de bien ; de même que quelques femmes qui avaient de gros vilains pieds ont imaginé, il y a quelques années, les robes trop longues qui cachaient à la fois et leurs susdits gros vilains pieds, et les pieds étroits et cambrés des autres femmes. Les envieux égoïstes s'efforcent d'étouffer et de cacher le bien fait par autrui ; mais ils se sont dit : « Nous n'en viendrons jamais à bout si ces gens-là ne nous aident pas; il faut leur persuader qu'il vaut mieux ne pas donner de pain à un pauvre que de laisser voir qu'on lui en donne. — Il faut leur faire croire que celui qui regarde un homme se noyer est infiniment au-dessus de celui qui risque sa vie pour le sauver, mais qui ne réussit pas à cacher son action comme on cache un crime. Bien plus, s'il s'avise d'en parler, il faut dire que, non-seulement il a gâté son action, mais qu'il est couvert de ridicule; il faut établir que, de toutes les belles actions, la plus belle est sans contredit de cacher son mérite. Or, ceci établi, personne ne cachera aussi complètement ses bonnes actions que celui qui n'en fait pas ; de même que la cheminée qui le plus sûrement ne fume pas est celle où on ne fait pas de feu. Il résultera que les susdits envieux égoïstes prendront naturellement rang au-dessus des autres. Notez que ces honnêtes g^ns partagent l'infirmité commune de l'humanité;
ils ne sont pas non plus exempts de vanité, — seulement, ils sont flers d'avoir des bottes vernies ou des gants jaunes, d'avoir des cheveux frisés ou séparés au milieu du front par une raie correcte, ou d'ajouter à leur nom un petit de clandestin, et qu'ils ne pardonnent ni à un poëte, ni à un soldat d'être fiers d'un beau livre ou d'un trait de courage.
Je me rappelle, au sujet de la modestie , -ce passage d'une oraison funèbre :
«... Et, messieurs, si vous ne voyez pas ici une foule de pauvres, dont sans doute le défunt prenait soin, c'est que, conformément au précepte, sa main gauche ignorait ce que faisait sa main droite, et qu'il leur cachait ses bienfaits probables. »
Sérieusement, puisqu'il faut que l'homme ait des jouissances de vanité, à ce point qu'on s'en fait une même de ne rien faire de bien ; puisque c'est une excitation donnée à l'homme, pour lui faire exécuter un certain nombre de corvées utiles, j'aime mieux la vanité qui porte un homme à partager son bien avec les pauvres, et à leur distribuer des soupes, que celle qui consiste à mettre son chapeau sur l'oreille pour avoir l'air formidable. — J'aime mieux la vanité qui jette un homme dans les flammes pour en retirer un autre homme que celle qui se contente de tenir adroitement un lorgnon entre l'œil et le nez.