PLAIDOIRIE EN FAVEUR DU PIANO
Les plaintes qui s'élèvent contre les pianos en sont arrivées à faire presque autant de bruit que les piîinos euxmêmes ; de telle sorte qu'il devient aussi urgent de faire cesser les plaintes que de faire taire les pianos.
Il est légitime, cependant, de défendre le piano, et je me nomme d'office son avocat, décidé, cependant, à ne plaider en sa faveur que les circonstances atténuantes.
Le piano est, -- après tout, — le seul instrument qui ait
le sens commun, -— le seul, sur lequel on puisse faire plaisir aux autres sans avoir un grand talent ; — le seul, sans exception, au moyen duquel on se fasse plaisir à soi-même; le seul après l'orgue, et longtemps après, par exemple, qui soit un orchestre. — En effet, les instruments à vent, — tels que le basson, le cor, dont on ne peut jouer cinq minutes sans devenir violet, et sans que les yeux exorbitants semblent prêts à s'élancer de la tête, comme un noyau de cerise pressé entre deux doigts, ne paraissent pas procurer un grand plaisir aux exécutants, et ressemblent à des instruments de torture. — On sait que la clarinette rend sourds ceux qui l'écoutent et aveugles ceux qui en jouent. — Tous ces instruments, et entre tous le violon, exigent *que l'exécutant soit d'une force très-supérieure pour ne pas produire des sensations très-désagréables aux auditeurs. — Le violon surtout, cet instrument dont il faut dompter les aigres rébellions, le violon, cet instrument malgré lequel on joue tandis qu'on joue des autres ou sur les autres, — le violon dont on n'est jamais bien sûr qu'il ne fera pas entendre, quoique vaincu, quelque grincement de cordes en signes de colère ; tous ces instruments ne permettent pas la médiocrité, et l'extrême talent même est mêlé pour moi d'une sensation désagréable. — Quand je vois un lièvre tirer un coup de pistolet, un chat jouer aux dominos, un chien me dire l'avenir, il m'est impossible de ne pas songer au nombre de coups de fouet dont a été émaillée la route de cette science. — En écoutant de même un exécutant célèbre, immense pianiste, violon extraordinaire ou autre, — je me retrace quels supplices il s'est infligés à lui-même pendant de longues années avant de pouvoir se faire entendre en public. Si j'entends un exécutant médiocre, je m'arrange pour ne pas l'entendre long-
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temps ; mais comme, au résumé, c'est encore le plus grand nombre, au grand détriment des auditeurs, il s'ensuit que la musique est en général quelque chose qui se passe entre exécutants et exécutés. ,
Pour le piano, au contraire, je déclare hautement que les plus grands plaisirs qu'il m'ait donnés venaient de gens qui jouaient du piano comme on cause, et qui n'étaient nullement virtuoses; — je citerai entre autres mon bon et si regrettable Tony Johannot ; — il faut excepter mon père, qui était un pianiste célèbre, quoique gracieux et fécond compositeur ; mais il avait sur le piano des idées particulières à la vieille école allemande, qui avait trouvé le clavecin, espèce de très-grosse guimbarde, et en avait fait le piano. 4
Il disait : « Il ne faut faire sur un instrument de difficultés que celles que l'on surmonte, tellement que les auditeurs ne soupçonnent pas qu'il y a une difficulté. — Quand j'entends, disait-il, que l'on m'applaudit sous prétexte d'une difficulté vaincue, je me dis : « C'est qu'elle n'est pas assez vaincue. » Tant qu'on pense à moi, même pour m'applaudir, je ne suis pas content ; je veux qu'on ne pense plus qu'à la musique, — c'est-à-dire qu'on oublie le piano, le pianiste, un peu la terre, un peu la vie, et que les âmes de mes auditeurs se laissent bercer voluptueusement. Je ne suis tout à fait content de moi que lorsque je vois des visages éclairés d'enthousiasme, des yeux humides et un oubli profond de ma présence ; — ces jours-là, celui qui, le dernier, m'adresse son compliment, est celui auquel je crois avoir fait le plus de plaisir, — à moins qu'il n'y en ait un qui s'en aille en pleurant, sans rien me dire. »
Mon père ne s'occupait pas de faire beaucoup de notes à l'heure; il voulait que le piano eût, non un son, mais une
voix. — Il disait quelquefois, en entendant certaines mains rapides courir sur les claviers : « Toutes ces notes semlilent des cris de douleur que pousse le piano lorsqu'on le bat ; chacune de ces notes crie : « Je suis du bois, je suis du bois. » — Eh ! parbleu! on le sait bien, et c'est surtout ce qu'il s'agit de faire oublier. »
Quand mon père jouait du piano, on se laissait aller au plaisir de la musique. — Ce n'était que le soir, en s'en allant, qu'on pensait que cette musique était produite par un piano. — Ce n'était que le lendemain qu'on se disait : « Il faut pourtant que ce soit un pianiste très-habile que j'ai entendu hier. »
Le piano est encore le seul instrument sur lequel on trouve de la musique. — Et, lorsque ses doigts erraient sur le clavier, il semblait y cueillir de gracieuses mélodies, comme lorsqu'on se promenant on cueille des bluels et des coquelicots sur la lisière des blés jaunis.
Il en est de la musique comme du style.— Quand on dit d'un écrivain qu'il a un style châtié, c'est un signe certain qu'il ne l'est pas assez. — Quand vous voyez la trace de la lime, c'est que l'objet qui a gardé cette trace n'est pas assez limé. Si votre lecteur dit : « Comme cet homme prouve bien ce qu'il veut prouver ; » ne vous enorgueillissez pas, votre triomphe est incomplet. — Vous n'aurez un succès de bon aloi que si votre lecteur persuadé est de votre avis sans songer que vous existez.
Après cette plaidoirie en faveur du piano, faisons un résumé.
(A propos de résumé, je lis tous les jours dans les journaux de tribunaux: Après le rc'sume impartial duprésidentf etc.) — Si le journaliste croit faire aux magistrats un compliment délicat, je ne suis pas fâché de lui dire ici
qu'il se trompe vigoureusement. Un résumé fait par un président de cour d'assises, si ce résumé n'était pas impartial, serait un crime plus grand qu'aucun de ceux que ladite cour est appelée à juger, et le président serait un infâme coquin. Il n'est donc pas permis d'avoir assez cette pensée qu'il en pouvait être ainsi pour qu'on se croie en droit de remarquer et de louer le contraire.
Selon moi, le plus grand crime social qui se puisse commettre est celui d'un juge prévaricateur. — Eh quoi ! chacun des membres de la société dit au magistrat : — « Je te donne la force morale et la force physigue ; tu auras la majesté et la puissance, tu parleras au nom de Dieu et de la justice, son plus bel attribut : tu auras derrière toi et avec toi la force armée, les prisons, les cachots, les chaînes, le bourreau et la guillotine, » et cet homme se servirait de tout cela pour autre chose que pour la justice ! Cet homme emploierait cette puissance au bénéfice de ses passions et de son avidité ! Non, on ne doit jamais le supposer, sans cela la société croulerait comme un édifice bâti sans ciment, — et c'est un peu le supposer que de louer un magistrat d'être impartial. — Le tyran Cambyse fit clouer la peau d'un juge prévaricateur sur le siège où devait s'asseoir son successeur; — c'est le seul cas où je ne sois pas exaspéré par la cruauté, et je dis, en songeant à cette action de Cambyse : « Les tyrans ont du bon — comme les pianos. »