L-NE POIGNÉE
Une duchesse de la cour de Louis XY, qui n'était plus jeune, avait épousé un magistrat qui l'était encore. Cette union avait eu des suites plus que fâcheuses. Une amie de madame de *** saisit cette occasion dje lui dire impunément des injures, et insista sur l'imprudence qu'elle avait commise en épousant un homme plus jeune quelle. «Madame, dit la duchesse, apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux. »
Madame Denis venait de jouer Zaïre chez M. de Voltaire, — Un homme lui adresse quelques compliments.
— Pour bien rendre ce rôle, dit madame Denis, il faudrait être jeune et belle.
— Ah ! madame, vous êtes bien la preuve du contraire !
Lorsque nous étions enfants, mon cher frère et moi, — nous airions, dans la maison que nous habitions, trois camarades, dont deux étaient à peu près de notre âge et le troisième beaucoup plus jeune. — On nous avait menés quelquefois au Cirque-Olympique, et ce spectacle nous avait inspiré facilement beaucoup le goût du théâtre, un peu celui des batailles. De là à vouloir jouer la comédie nous-mêmes, il n'y avait pas un pas. — Ainsi, le dimanche, pendant que nos mères prenaient le thé au salon', souvent seules, parfois avec quelques amis, — nous nous donnions quelques représentations dramatiques. — Dès le malin, nous avions construit des sabres avec des lattes ; la poignée était recouverte de papier d'or et la lame de papier d'argent ou enduite de mine de plomb. —C'était tout ce que nous 'préparions de notre drame; pour le reste, nous
comptions sur l'inspiration. Généralement, avec les chaises et les rideaux que nous décrochions des fenêtres d'une grande salle qu'on nous abandonnait, nous faisions les décors. — Le théâtre représentait volontiers une caverne de brigands ; — nous nous divisions en brigands et en voyageurs, et on imaginait les péripéties dans les coulisses. — Léon Gatayes et moi, qui étions les aînés, nous obtenions facilement les premiers rôles; — nos deux frères, plus jeunes d'un an, acceptaient les autres, et représentaient ou la troupe de brigands, ou la maréchaussée. — Le fond du drame était toujours un prétexte pour amener des combats au sabre. — Nous avions étudié avec assez de succès le fameux combat des quatre coups, si usité alors aux théâtres du boulevard; nous l'avions presque toujours répété dans la journée. — Le reste du drame, comme je vous l'ai dit, s'improvisait; — cette improvisation amenait quelquefois des difficultés. — Ainsi, fréquemment, au milieu d'un grand combat au sabre, il s'élevait entre Gatayes et moi, une discussion à voix basse.
LE VOYAGEUR, haut. — Ah! scélérat! tu attaques un voyageur sans défense; mais je vendrai cher ma vie. [Bas.) Tombe donc!
LE BRIGAND, bas. — Nou, tombc plutôt toi-même. [Haut.) Eh bien! au plus fort et au plus brave; ta bourse et tes trésors. [Bas.) Tombe! tu verras ce que je dirai quand tu tomberas; ça sera superbe.
LE VOYAGEUR, bas. — Ma foi non! c'est toujours moi qui suis tué. [Haut.) Je veux purger ces forets d'un monstre tel que toi.
Et, pendant ce double dialogue, le combat au sabre continuait avec acliarnement et régularité.
Là n'était pas le plus grand inconvénient. — Le cin-
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quième garçon, qui était plus jeune que nous, avait un rôle invariable : — il était le public, il était l'assemblée. — Jouer la comédie sans spectateurs n'était pas possible, — cela lui aurait enlevé tout son charme. Or, notre public s'était assez vite blasé sur nos représentations. — Il vint un moment où il n'en voulut plus entendre parler. Nous étions obligés d'avoir recours à toutes les ruses d'affiches imaginables pour obtenir qu'il voulût bien honorer de sa présence la représentation du soir. D'abord il s'était contenté de promesses vagues, — telles que : « Tu verras, ça sera très-beau ce soir; il y aura quelque chose à quoi tu ùe t'attends pas. »
Mais il ne tarda pas à devenir plus exigeant ; — il fallut préciser davantage nos promesses : « Il y aura un grand combat.
— Ah bah ! disait le public, il y en a toujours des combats.
— Oui, mais cette fois les sabres seront d'or et d'argent. »
Une autre fois, nous lui promettions un décor nouveau, — ou un transparent sur lequel serait écrit : « Caverne de la Mort. » Bientôt il fallut passer à l'amorce indirecte. — Il ne voulait plus assister à nos spectacles pour les spectacles eux-mêmes. — Il fallait lui promettre des billes ou une toupie. — Plus tard, le public se montrant de plus en plus récalcitrant, nous fîmes entrer la menace dans nos moyens de l'appeler. — « Si tu ne viens pas, tu verras. :— Quand tu voudras jouer avec nous, nous t'enverrons jouer tout seul. — Viens nous demander à jouer à la balle, tu verras comme tu seras reçu ! »
Puis, le public devenant encore plus difficile, nous arrivâmes au même degré que Néron, qui plaçait cinq mille soldats dans le cirque pour garder le public et chauffer
l'enthousiasme. — Nous menaçâmes notre public de lui casser son cerceau, et une fois ou deux même, j'en suis encore honteux aujourd'hui, nous essayâmes de l'intimider par la promesse de quelques taloches, s'il n'assistait pas à la représentation du soir. — Il n'est pas étonnant que ce public, malgré lui, profitât de tous les moyens pour échapper à notre tyrannie. — Dans les entractes, il se glissait au salon, s'asseyait sur un tabouret aux pieds de sa mère, et attrapait quelques gâteaux et quelques morceaux de sucre. — Il fallait, le plus souvent, aller le chercher, et trouver de nouveaux arguments pour le décider à venir voir l'acte suivant.
Il arriva même, un jour qu'il s'était enfui pendant un magnifique combat au sabre, que l'incertitude de la victoire prolongeait peut-être un peu trop, que nous allâmes le reprendre et l'enlever de force au salon, malgré les cris désespérés qu'il jetait en se cramponnant aux jupes de sa mère. Les parents intervinrent; notre public, sous leur protection, refusa formellement de rentrer dans la salle, et les représentations furent suspendues.
Je n'empêche personne de prendre ceci pour un apologue et de l'apphquer à la politique.