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SUR LES VIEILLARDS

Les vieillards sont des amis qui s'en vont, il faut au moins les reconduire poliment.

C'est un très-bon signe en faveur d'un jeune homme quand les vieillards disent de lui qu'il est poli.

Nous devons honorer dans les vieillards au moins le point de ressemblance que leur donne leur âge avec nos parents.

Outre qu'il est utile de demander des avis aux vieillards, comme on demande sa route à un voyageur qui revient de de l'endroit où l'on va, c'est un moyen de leur faire plaisir, comme quand on donne au voyageur une occasion de raconter ses pérégrinations.

Le vieillard aime à croire que sa débilité est un perfectionnement, que ses infirmités sont des vertus, et que la force de l'homme est dans sa décadence ; mais il n'en est pas toujours assez sûr pour qu'on ne lui réjouisse pas beaucoup l'esprit en ayant l'air d'être de son avis à ce sujet. Un jeune homme a très-bonne grâce, dans ses entretiens avec un vieillard , à regarder sa sève exubérante

comme une sorte de fièvre ou de gourme, — à montrer qu'il se croit au milieu d'un courant dangereux que le vieillard a traversé heureusement avant de se reposer sur l'autre rive.

Il faut rendre aux vieillards les mêmes soins qu'aux enfants, avec lesquels ils ont d'ailleurs beaucoup de points de ressemblance. Seulement, si vous aidez un vieillard à descendre un escalier ou à passer un ruisseau, il faut lui cacher la pitié, de façon qu'il ne prenne ce soin que pour une marque de respect. Si vous lui offrez votre bras dans un chemin malaisé, il faut qu'il puisse croire que c'est surtout pour l'écouter que vous réglez votre pas sur le sien, et que vous pensez que la vigueur qui abandonne ses jambes s'est réfugiée dans sa tête.

Laisser un vieillard heureux de sa vieillesse et fier de n'être plus jeune, est un des plaisirs les plus délicats que puisse se donner un bon cœur.

Donnez la mesure, dans vos rapports avec les vieillards, des égards que vous désirez rencontrer dans votre vieillesse, et établissez-y vos droits.

Ne pas honorer la vieillesse, c'est démolir le matin la maison où l'on doit coucher le soir.

Il ne faut pas attribuer à la vieillesse tous les défauts des vieillards :

Un vieillard qui radote est né radoteur, et a au moins été bavard dans sa jeunesse. L'on ne voit si rarement des

vieillards aimables que parce qu'il est peu d'hommes qui le soient.

Il faut traiter les vieillards avec un mélange d'égards qui rappelle qu'il y a pour tout le monde dans le vieillard : un peu de père, un peu de magistrat, et un peu d'enfant.

Il faut tromper les vieillards sur les approches de la mort, comme le fait la nature. Voyez un jeune homme et un vieillard planter des arbres : le jeune homme plante des arbres tout venus et déjà forts, et c'est déjà beaucoup qu'il les plante; il n'a pas le temps d'attendre. Le vieillard n'est pas pressé : il plante de très-jeunes arbres, et dit : « Ça me fera un joli couvert dans vingt ans. »

ALPHONSE LE SAGE, roi d'Aragou. — « Entre tant de choses que les hommes recherchent, il n'y a rien de meilleur que d'avoir de vieux bois pour se chauffer, de vieux vin pour boire, avec de vieux amis ou de vieux livres ; tout le reste n'est que babiole. »

MOMAiGNE. — « Il faut secourir et étayer la vieillesse. »

CHAMFORT. — « M***, counu par son usage du monde, me disait : — Ce qui m'a le plus formé, c'est d^avoir su aimer des femmes de quarante ans, et écouter des hommes qui en avaient quatre-vingts. »

FOMEiNELLE. — « J'avais quatre-vingts ans. Je m'empressai de ramasser l'éventail qu'une femme jeune, belle et mal élevée avait laissé tomber. Elle me remercia d'un

ton dédaigneux : — Ah ! madame, lui dis-je, vous prodiguez bien vos rigueurs. »

Après avoir dit ce que l'on doit aux vieillards, il est peut-être permis de dire ce que les vieillards doivent à eux-mêmes et aux autres.

FLÉcHiER. — « Il est un âge où, quand même on ne serait pas sage, il faudrait faire semblant de l'être. »

jouBERT. — « Deux âges de la vie ne doivent pas avoir de sexe : l'enfant et le vieillard doivent être modestes comme des femmes. »

Cette modestie, dont parle Joubert, doit être faite d'ignorance pour les uns et d'oubli pour les autres. Ce semblant, dont parle Féchier, doit consister non à faire des grimaces hypocrites, mais à se renfermer dans la sagesse, comme on reste chez soi quand on est enrhumé.

La religion est à la fois le faible et le soutien des vieillards. Le bœuf fatigué du labour s'appuie sur son joug.

LA ROCHEFOUCAULD. — « Lcs vicillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. >

« Les défauts de l'esprit augmentent , en vieillissant, comme ceux du visage. »

« La vieillesse est un tyran qui défend, sous peine de la vie, tous les plaisirs de la jeunesse. »

« Peu de gens savent être vieux. »

Je le crois bien, ça n'est ni agréable, ni commode, surtout quand on ne réussit pas à se tromper soi-même, à se faire croire que ne plus digérer est.de la sobriété, que ne pouvoir agir est le calme de la sagesse, que lïndifférence esl de la vertu.

Sur nos derniers instants avant Theure fatale, La sagesse, versant ses lueurs, semble bien Briller comme la lune au rayon froid et pâle, Aux heures de la nuit où l'on ne fait plus rien.

Les vieillards ne doivent croire que l'appétit est une maladie, et la vigueur une faiblesse, que bien juste au point nécessaire pour se consoler eux-mêmes , mais pas assez pour témoigner du mépris à ceux qui ont de la vigueur et de l'appétit.

LA BRUYÈRE. — « Uuo ti'op grande négligence comme une excessive parure dans les vieillards multiplient leui-s rides et font mieux voir leur caducité. »

jouBERT. — <x II y a dans les vêtements propres et frais une sorte de jeunesse dont les vieillards doivent s'entourer. »

Le vieillard doit faire oublier qu'il a un corps. — La logique du langage appelle vieillards indifféremment les vieux hommes et les vieilles femmes. — Le vieillard sera plus heureux et plus considéré s'il se persuade bien qu'il est d'un troisième sexe.

Si les jeunes gens doivent songer qu'ils vieilliront, il est

important que les vieillards n'oublient pas qu'ils ont été jeunes, et que ça n'était pas alors si facile d'éviter tout ce qu'ils appellent aujourd'hui des faiblesses et des vices.

Les vieillards ne doivent pas blâmer et décrier tous les plaisirs de la jeunesse, comme un buveur qui casse son verre après avoir bu, ou comme le voyageur égoïste qui trouble l'eau de la source quand il n'a plus soif.

GOETHE. — « C'est aux oiseaux et aux enfants qu'il faut demander si les cerises sont bonnes. »

Ne disons pas aux jeunes gens, mais ne laissons pas oublier aux vieillards que la vieillesse n'est pas nécessairement la sagesse ; que l'on n'est pas sage par cela seul qu'il y a longtemps qu'on est fou.

Apprenez à devenir vieux, et évitez de ressembler à ces fruits que le tem.ps pourrit sans les mûrir.

Certains vieillards vantent continuellement le passé d'une façon désobligeante pour ceux qui vivent dans le présent. Ils nous donnent par là la preuve que, dans ce passé qu'ils louent, il y avait au moins des sots tout comme aujourd'hui.

Les vieillards, comme les femmes et les enfants, ne doivent pas abuser de leur faiblesse.

Le vieillard , pas plus que l'enfant, n'a le droit d'exiger que les autres s'amusent exclusivement de ses hochets.

MONTAIGNE. — « Puisque c'est lo privilège de l'esprit de

se r' avoir de la vieillesse, le luy conseille, autant que ie puis, de le faire : qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce pendant, s'il peult, comme le guy sur un arbre mort. »

Les jeunes gens doivent rendre leur jeunesse parfois peu bruyante et agréable à visiter aux vieillards, pour qu'ils y viennent avec plaisir faire un tour de promenade.

Les vieillards doivent orner et égayer leur vieillesse de façon que les jeunes gens viennent volontiers s'y reposer quelques instants.

Un vieillard ne doit pas faire dire de lui senesciî et se nescit : il vieillit sans avoir appris à se connaître.

Il ne sied pas au vieillard d'aiîecter de la fougue : c'est surtout en descendant l'escalier qu'on dpit tenir la main sur la rampe.

Si vous ne pouvez éviter les rides du visage, évitez les rides de l'esprit. Disons aux jeunes gens que les hommes, comme le vin, deviennent meilleurs en vieillissant. Mais disons aux vieillards : « Prenez garde de devenir aigres. »

Il faut reconduire poliment l'ami qui s'en va, — disionsnous aux jeunes gens en commençant c-e chapitre ; — disons aux vieillards :

« Un homme près de quitter son pays pour toujours ne doit pas passer les derniers instants de son séjour au milieu de ses amis à les gourmander, à les bouder, à les gronder sans cesse. »

Pour un vieillard, qu'il ait appartenu à l'un ou à l'autre sexe, c'est un si grand malheur d'être amoureux, que je ne songe pas à remarquer que c'est un très-grand ridicule; car, en fait d'amour, un vieillard ne sent plus son cœur que par la douleur.

Les femmes vieillies , qui, dans leur jeunesse et leur beauté, n'ont eu affaire, dans la vie, qu'à des juges corrompus, doivent se délier de déclarer les juges injustes parce qu'elles n'ont plus de quoi les corrompre.

MADAME DE LAMBERT. — Quand OU uc parc plus les bals et les assemblées, il faut les abandonner. »

cicÉRON. — « Sophocle, à qui on demandait si, dans sa vieillesse, il regrettait les enivrements de l'amour, répondit : « L'amour? je m'en suis délivré de bon cœur comme d'un maître sauvage et furieux. »

LA FONTAINE. — « Fit-il pas micux que de se plaindre? »

Il faut attendre que les hommes, que les femmes surtout, se soient eux-mêmes déclarés vieux, et qu'ils aient franchement arboré l'enseigne des vieux, avant de les traiter comme tels. J'ai vu deux femmes devenir ennemies mortelles parce que la plus jeune des deux affectait à l'égard de l'autre une grande humilité, une déférence continuelle et un respect profond, pour faire ressortir les trois ou quatre ans de différence qu'il y avait entre leurs deux

âges.

Quand une femme est-elle vieille?

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