‹ Une poignée de véritésChapitre 6 sur 47 · NO · texte numérisé non relu

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Dans cette lettre, 'M. Boucly annonçait officiellement à Jean qu'il était accusé de vol de manuscrit.

A la notification officielle, M. Boucly avait bien voulu ajouter de sa main quelques paroles polies pour Jean.

Mais celui-ci bouleversa sa maison, retrouva le chefd'ceuvre, le porta au parquet et se fit annoncer comme le criminel n^ 36,579.

M. le procureur du roi parut fort indigné contre la dénonciatrice, et se livra à son égard à des menaces assez énergiques.

Eh bien ! Jean prétend avoir trouvé, non-seulement d'excellentes raisons pour ne pas se rebuter de rendre quelques services dans l'occasion, mais encore une coni-

plète explication et justification de la façon d'agir de la fleuriste. — Les raisons de ne pas devenir égoïste et dur, je vous les ai précédemment énumérées. — La justification de la fleuriste, je ne me la rappelle pas.

Faites comme Jean, monsieur, obéissez à votre nature, accomplissez votre mission, — ou plutôt faites comme vous voudrez : vous ne vous changerez pas. Pourquoi les bons changeraient-ils? Est-ce que les autres changent?

LES PAUVRES ET LES MEiNDIANTS.

On a fait de gros livres et de longs sermons sur la charité ; on a gourmande mille et mille fois la dureté des riches, etc., et l'on n'a pas diminué le nombre des pauvres.

Je commencerai ce que j'ai à dire à mon tour sur ce su- Jet par défendre ces pauvres riches, qui ne sont pas aussi mauvais qu'on le dit. On sait bien qu'ils ne donnent pas autant que les pauvres, mais ils ne le peuvent pas, et cela par une bonne raison : c'est qu'ils ne savent pas. Ils n'y a que ceux qui n'ont pas assez de pain qui partagent ce qu'ils en ont avec ceux qui n'en ont pas du tout. On ne compatit pas facilement aux maux qu'on n'a pas soutTerts : et quand je vois un riche donner, j'en suis trcs-touché.

Défiez-vous des gens qui n'ont jamais souffert. No riche le rimeuV ne fora rien qui vaille. Sous peine rester un fruit dur, âpre, amer, La nèllc doit mûrir, au grenier, sur la paille.

J'ai retenu deux belles paroles sur la bienfaisance : l'une est de Bossuet, je crois.

« Rappelez-vous, dit-il aux riches, que de tous vos trésors vous n'emporterez avec vous, dans l'autre monde, que la part que vous en aurez donnée dans celui-ci. »

L'autre est de Victor Husfo :

c Qui donne aux pauvres prête à Dieu. »

Pour résumer, — les riches donnent et donnent beaucoup en France, — et je vois même tous les jours des gens qui sont loin d'avoir du superflu, faire à de plus pauvres qu'eux une part sur leur nécessaire. Il faut donc s'étonner de voir autant de misère dans un pays où on est aussi naturellement généreux; — j'en ai souvent et assidûment cherché les causes ; je ne prétends pas les avoir toutes découvertes, je n'ai pas l'intention non plus de dire ici tout ce que je sais, — je ne veux traiter qu'un côté de la question.

Un médecin qui ne s'occuperait que de combattre les effets d'une maladie sans en rechercher les causes et les attaquer passerait, à juste titre, pour un médiocre médecin ou pour un homme plus soucieux de se conserver de l'ouvrage que de guérir son malade. — La jaunisse durerait longtemps à celui qui se contenterait d'user de cosmétiques pour changer la couleur fâcheuse de sa peau, ou de se barbouiller de blanc de céruse.

C'est cependant la recette de beaucoup de moralistes, et je parle de ceux qui se disent les plus sérieux, et ne parlent jamais qu'avec les sourcils froncés. — Ils trouvent que c'est une assez vilaine cliose que les égouts, et ils se mettent à fermer les égouts, sans s'occuper préalablement si on peut dessécher les ruisseaux ; — de laquelle morale il ne sort que du gâchis.

C'est ainsi qu'on a fermé trois ou quatre maisons de jeu publiques où la police avait ses agents, où les chances du jeu étaient connues d'avance de ceux qui y venaient exposer leur argent, — où ces chances inégales, il est vrai, mais évidentes, une fois acceptées, le joueur était à peu près sûr de perdre, mais seulement par le résultat des chances qu'il savait. Ces maisons publiques ont été remplacées par une quantité innombrable de tripots clandestins, où la police n'exerce et ne peut exercer qu'une surveillance difficile et intermittente, dont elle n'apprend l'existence que lorsqu'ils ont déjà causé beaucoup de mal, et où les dupes, outre les chances ordinaires de la roulette ou de tout autre jeu, sont encore exposées aux ruses variées des fdous.

Il y a des gens qui ont la manie, la passion du jeu. Ces gens-là vous ne les empêcherez pas de jouer. Fermer les maisons publiques, c'est les livrer sans protection aux coupeurs de bourse.

Mais beaucoup croient que la vertu consiste à être sévère pour les autres. Ces gens-là démoliraient les garde-fous d'un pont par haine des ivrognes.

C'est ainsi qu'on est arrivé à défendre la mendicité, — je dis défendre et je ne dis pas proscrire, car la mendicité est aussi florissante que jamais. 11 est dangereux et immoral de bâcler légèrement des lois ou des décrets, parce que si, dans la précipitation, on a par hasard ordonné une chose impossible ou défendu une chose inévitable, on arrive à passer par-dessus ou par-dessous la loi ou le décret, ce qui diminue d'autant le respect de la loi en général, lequel respect n'a pas besoin d'être diminué en France. Une loi doit être exécutée ou abrogée; tant qu'une loi existe, l'autorité ne doit reculer devant rien pour la faire respecter; les ordonnances (jui défoiKlent la mendicité no sont

pas exécutées et ne peuvent l'être, parce qu'il aurait fallu d'abord défendre la pauvreté et la faim, et que cela présente des difficultés.

Il me semble cependant que ces difficultés ne sont pas insurmonrables. Je l'ar dit en commençant cet article, il se donne en France énormément d'argent pour les pauvres ; cet argent, distribué équitablement entre les besoins véritables, aurait, sans aucun doute, pour résultat la satisfaction de ces besoins. Mais dans les formes insouciantes de la charité ordinaire, cela a servi jusqu'ici, non pas à diminuer le nombre des pauvres, mais à augmenter le nombre des mendiants, en faisant de la mendicité un des métiers les plus productifs.

Je m'explique :

Le pauvre est un homme qui ne peut pas momentanément ou ne peut plus subvenir, par le travail, à ses besoins et à ceux de sa famille.

Dans le premier cas, la cause de sa situation est une maladie, une blessure, ou un chômage, un manque d'ouvrage.

Dans le second cas, il est réduit à la misère par la vieillesse ou les infirmités.

Je crois qu'avec le temps l'association entre les ouvriers du même état, c'est-à-dire faisant les mêmes gains et courant les mêmes risques, arriverait à prévoir ces deux cas de pauvreté et à les rendre à peu près nuls. Le très-peu d'associations de ce genre qui ont été conduites avec probité et intelUgence ont produit de si puissants résultats, que c'est une question aujourd'hui hors de doute. Seulement il ne faudrait pas que le gouvernement se contentât de permettre ces associations, il faudrait qu'il les aidât de tout son pouvoir.

En attendant ces heureux résultats, qui commenceront à se faire sentir aussitôt qu'on s'en occupera sérieusement, il faut ne pas laisser mourir de faim les malheureux auxquels manquent ou l'ouvrage ou la force. En attendant que les gens charitables puissent donner avec sécurité à une association, il faut bien donner aux individus, et le moins possible au hasard.

D'ailleurs, il y a un grand nombre de gens qui n'ont pas d'état, qui font un peu de tout et ramassent les miettes du travail ; les gains de ces gens-là sont si minimes, et, d'ailleurs, leurs industries douteuses sont si difficiles à classer, qu'il est à craindre qu'ils ne puissent que bien peu, ou peut-être pas du tout, profiter des bénéfices de Fassociation.

En un mot, il y aura toujours des pauji'es, et il y en a beaucoup aujourd'hui.

Il serait donc bien important que les sommes données par la charité arrivassent en réalité aux vrais besoins et seulement pendant le temps de la durée de ces besoins, c'est-à-dire que l'argent destiné aux pauvres ne fût pas intercepté par les mendiants.

Car il ne faut pas confondre les pauvres et les mendiants : la pauvreté est une situation, la mendicité est une profession. Le mendiant n'attend pas et ne cherche pas d'ouvrage, il a son industrie qu'il exploite ; il cultive la charité comme le laboureur cultive son champ, comme le menuisier rabote les planches, comme le forgeron martelle le fer, comme le maçon gâche le plâtre.

Le mendiant se lève le mathi pour aller mendier comme un ouviier va travailler. Il faut qu'il y ait dans ce pays un fonds bien grand de fierté pour qu'il n'y ait pas plus de mendiants encore qu'il y en a. En effet, il n'y a guère de profession manuelle qui fasse gagner autant à celui qui

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l'exerce que la mendicité. La maladie, les infirmités, n'amènent pas de chômage pour le mendiant ; loin de là, elles augmentent ses ressources et ses bénéfices.

C'est ainsi que les mendiants volent les pauvres.

Au milieu de vos affaires, de vos soucis, de vos plaisirs, de vos chagrins, de vos préoccupations de tout genre, vous songez quelquefois aux pauvres, et vous pouvez, et vous voulez consacrer à soulager la'misère de vos semblables une certaine somme chaque année. — Les pauvres sont chez eux dans des greniers, dans des taudis, malades, au lit, — il faut les chercher, il faut les trouver.

Le mendiant, au contraire, se présente à vous, il vient à votre porte, il vous attend sur votre passage; il ne vous laisse prendre aucune peine, ne vous cause aucun dérangement; il vous rend la charité facile, il permet à la bonté d'être paresseuse, il ne vous laisse pas oublier sa misère, il en occupe vos yeux et vos oreiUes. — D'ailleurs, si vous ne cédez pas à sa prière, vous céderez à son importunité ; il essaye d'abord de vous attendrir : il est infirme, il a faim, il a froid. — Vous êtes préoccupé, vous n'avez pas de monnaie, ou vous n'êtes pas touché de ces plaintes récitées ou psalmodiées. Il a un autre moyen : quand il vous voit décidé, il se décide aussi ; il vous fatigue, il vous harcelle, il vous agace ; il vous suit en murmurant quelque chose que vous n'entendez pas, mais dont la mélopée traînante vous impatiente. Vous tenez bon quelque temps, vous doublez le pas ; mais quelque boiteux qu'il soit, il règle son pas sur le vôtre; vous renoncez bientôt à lutter d'agilité avec lui. Enfin, vous savez que vous pouvez vous déliyer de lui pour un sou, et vous finissez par payer votre rançon.

Comptez combien de sous vous donnez ainsi par semaine, combien par mois, combien par année.

Ce que vous donnez aux mendiants, vous le donnez de moins aux pauvres, et tout le monde est comme vous ; de sorte que, de beaucoup d'argent donné pour les pauvres, il leur en arrive réellement fort peu.

J'entendais, l'autre jour, derrière ma cabane, au bord de la mer, quelques hommes qui controversaient sur le temps.

— Beau temps ! disait un pêcheur.

— Mauvais temps ! lui répondait un laboureur.

— Comment! mauvais temps ! Vent d'amont depuis un mois ! la mer unie comme une glace !

— Oui, mauvais temps, car, avec ce vent nord-ouest, il n'y aura pas de pluie, et la terre soutïre.

— Vous demandez toujours de la pluie, vous autres.

— Et vous autres, vous n'en voudriez jamais.

— Ma foi ! c'est que ça ne me paraît pas bien arrangé ; qu'il pleuve sur vos terres, puisque vous dites que c'est nécessaire pour votre état, je veux bien ; mais dites-moi un peu à quoi ça sert qu'il pleuve sur la mer, si ce n'est à mouiller les pauvres diables de pêcheurs?

Le laboureur ne répondit pas.

C'est que le laboureur ferait la même observation luimême, s'il voyait, par impossible, tomber une pluie insuffisante pour la soif de la terre au mois d'avril ; il regretterait amèrement ce qu'il en verrait tomber sur la mer; il regretterait aussi ce qui en tomberait sur les routes pavées et sur les toits de tuiles et d'ardoises. N'a-t-on pas d'ailleurs imaginé les gouttières et les citernes pour rassembler et réserver l'eau qui se perdrait inutile et inféconde? La charité n'est pas aussi généreuse que les nuages qui montent de l'ouest ; il ne faut pas qu'elle s'expose à rien verser sur les toits ni sur les pavés ; il faut ne rien laisser perdre de ce

qu'elle donne ; il faut rassembler ainsi et réserver ses eaux pour les distribuer avec intelligence.

Voici des marais incultes et malsains, le pays ne produit que la fièvre : — réunissez les eaux, faites-en une rivière, vous assainirez le pays et vous rendrez la terre fertile.

Ce qu'il faut faire, c'est canaliser la charité.

C'est-à-dire rassembler, réserver et distribuer ses dons.

L'institution des bureaux de bienfaisance et la prohibition de la mendicité sembleraient devoir résoudre le problème, et le résoudraient en effet si le livre répondait toujours au titre et le spectacle à l'affiche. D'abord, la mendicité n'est pas abolie, elle n'est que défendue, — par conséquent la mendicité intercepte et absorbe la plus grande partie des ressources sur lesquelles devraient compter les bureaux de bienfaisance : — ceux-ci, trop pauvres euxmêmes, ne peuvent faire assez pour une partie des indigents qui deviennent mendiants ; une fois mendiants, ils font une profession de ce qui n'était qu'un accident, et ils contribuent à leur tour à dépouiller les autres pauvres. Il est donc nécessaire d'abolir la mendicité, — mais on ne peut abolir la mendicité sans férocité et sans imprudence, tant qu'on n'aura pas assuré des ressources à la pauvreté.

Il faudrait que chaque commune fût chargée de ses pauvres, — c'est-à-dire que, tant par les résultats de la charité publique, qui tomberaient tous entre ses mains, que par des travaux et par l'association entre les ouvriers,' etc., elle eût à subvenir aux besoins réels de ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, et cela dans la proportion et pour la durée réelle des besoins. On ne peut être facilement trompé à ce sujet par des gens dont on connaît la demeure, la vie, les habitudes, les ressources, les antécédents, comme on l'est par les mendiants prudemment

nomades, qui ne vous laissent aucun moyen de vérifier leurs assertions, et dont vous ne pouvez savoir rien, si ce n'est qu'ils vous demandent de l'argent.

Du jour où chaque pauvre trouverait des ressources dans sa commune, il serait permis et facile d'abolir la mendicité. On ne craindrait plus de confondre les pauvres que l'on doit secourir avec les mendiants que l'on doit 4'éprimer, et qui, odieux parasites, vivent aux dépens des pauvres.

Que l'on ne craigne pas de surcharger les communes par cette obligation. De deux choses l'une : ou la charité publique fait assez pour les pauvres, et alors le seul changement est celui-ci : c'est que les bureaux de bienfaisance disposeront, outre les ressources ordinaires, de tout ce qu'on ne donnera plus à l'importunité des mendiants de profession ; ou bien la charité publique ne fait pas assez, et alors il faut s'occuper de faire davantage. Et le moyen le moins onéreux d'augmenter les ressources est, sans contredit, de régulariser l'emploi des ressources ordinaires et déjà acquises.

Quelques communes , il est vrai , auraient plus de pauvres que d'autres, et, en même temps, moins de ressources; mais c'est l'alTaire du gouvernement de rétablir l'équilibre de la même façon que l'on vient au secours d'une commune trop pauvre pour payer son instituteur.

Au point de vue général, le résultat serait incontestablement celui-ci : sans que personne donnât un sou de plus, la misère recevrait davantage.

Mais ce n'est pas tout.

Je suppose cette améliorai ion réalisée, la mendicité supprimée, les vrais pauvres seuls secourus et héritant de leurs parasites; les bureaux de bienfaisance usant deres-

sources énormément accrues par l'adjonction de ce qui ne serait plus intercepté par les mendiants, et aussi par ce que donneraient de plus les nombreuses personnes qui seraient stimulées par la certitude de voir leurs aumônes sérieusement utiles et toujours bien placées, il resterait des avis à donner à un certain nombre de membres des bureaux dé bienfaisance. Ces avis, les voici :

En général, on n'a pas, en France, sur les fonctions publiques, des idées très-saines et très-arrêtées. Dans ce pays où l'égalité n'est réclamée et acceptée que par les inférieurs, ce qui lui donne une assez forte ressemblance avec l'envie, tout le monde veut être quelque chose, tout le monde veut sortir de la foule ; il n'est pas de fonction publique, quelque mince, quelque dépréciée qu'elle soit, qui ne soit disputée par de nombreux concurrents. S'il était possible qu'il y eût des fonctions publiques ridicules à force d'être illusoires, ne craignez pas pour cela de manquer de candidats. On veut paraître, et, quand on n'est pas grand, le moyen le plus simple est de se jucher sur quelque chose.

Je ne parle pas pour le moment des fonctions très-rétribuées.

Mais les devoirs qu'imposent les fonctions publiques, les obligations qu'elles renferment, les sacrifices qu'elles exigent, c'est de quoi on ne songe pas même à s'informer.

De sorte que, le jour arrivant de s'acquitter de ces devoirs et de ces obligations, ou de faire ces sacrifices, les gens sont interdits, incertains, ils n'y sont pas préparés, ils n'y ont jamais songé : — c'est ainsi que nous avons vu manquer de résolution et de dévouement des hommes qui avaient obtenu des fonctions plus ou moins éminentes dans

lesquelles ils n'avaient prévu que certains avantages tant pour leur bourse que pour leur vanité.

Ce n'est pas seulement se montrer ridiculement vaniteux que (le solliciter ou d'accepter des fonctions pour lesquelles on n'a ni assez de capacité, ni assez d'aptitude, ni assez de ferveur : — c'est encore commettre une mauvaise action ; c'est usurper inutilement la place qu'un autre remplirait à l'avantage de tous.

Ce n'est pas une sinécure que les fonctions d'un membre de bureau de bienfaisance : — il faut y mettre une grande assiduité et une grande ardeur, — il faut se détler un peu des misères qui se montrent trop volontiers, découvrir celles qui ne se montrent pas, et trahir celles qui se cachent.

Certes il y a parmi les personnes qui ont accepté ces nobles fonctions des exemples nombreux d'une tendresse profonde pour les malheureux et d'un dévouement à toute épreuve.

Mais tous n'ont pas cette aptitude à la bienfaisance.

Celui-ci par sa naissance, par son intelligence, n'avait aucune chance d'exercer jamais une puissance, une domination quelconque : — il trouve dans les pauvres qu'il est chargé de secourir une obséquiosité, une humilité dont il jouit; il parle avec hauteur, sans crainte de représailles; il prononce, il juge sans appel ; — il reçoit des prières, des supplications, on s'adresse à lui en hésitant, en tremblant, on attend sa réponse avec anxiété, et il dit : « Je verrai! »

Celui-là n'a aucun rapport avec ses fonctions — il met sur ces cartes de visite : « Membre du bureau de bienfaisance; » il dit au moindre prétexte : « Je .suis membre du bureau de bienfaisance — mes pauvres, etc. » et c'est tout.

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Un autre espère que c'est un moyen d'avoir la croix d'honneur, ou d'être nommé député.

Je ne veux pas parler de ceux qui tirent de cette position des bénéfices odieux — on m'assure qu'il y en a — je n'en ai pas vu — si ce n'est un seul — celui-là volait franchement l'argent des pauvres.

Le curé de la commune est d'habitude membre du bureau de bienfaisance. En effet, il pénètre dans les familles avec facilité — il peut découvrir une misère cachée, et porter des secours avec des consolations et des espérances — le curé n'est pas un homme, c'est un prêtre : ses secours n'humilient pas.

J'ai très-souvent vu les curés être les membres les plus utiles d'un bureau de bienfaisance — cependant il faut quelquefois balancer leur influence ; quelques-uns, aveuglés par un faux zèle, et peu chrétiens à force d'être catholiques, oublient que les pauvres sont tous les enfants préférés de Dieu : — ils ne donnent volontiers de secours qu'à ceux qui sont de leur communion — qu'à ceux qui s'acquittent, sinon avec ferveur, du moins avec ostentation, des pratiques les plus minutieuses de la dévotion. Ils sont souvent les dupes de leur zèle, et se laissent séduire par des grimaces.

Tel membre du bureau de bienfaisance exige des pauvres de telles vertus et dans une si haute perfection, que peu de riches oseraient se soumettre à un pareil examen. Si les pauvres avaient les vertus qu'il leur impose, Te n'est pas du pain ciu'il devrait leur donner, ce serait de l'ambroisie, et il faudrait les servir à genoux. Il faut être un saint pour qu'il vous donne un sou sans regret; si vous n'êtes qu'un sage, il vous dira: «Dieu vous assiste! » Si vous êtes un homme comme les autres, il vous fermera la porte au nez.

Un autre ne s'occupe que des misères évidentes, notoires, des misères arrivées à un certain point de maturité. Il faut que le bruit public lui dénonce tardivement les endroits et les gens où il aurait fallu porter des secours, auxquels il aurait fallu faire du bien.

Un fait récent peut montrer à quel point la combinaison des défauts dont je viens de désigner sommairement quelques-uns, peut empêcher une institution charitable de parvenir à son but.

Une pauvre fille, une ouvrière a cédé aux prières, aux promesses d'un homme qui devait l'épouser — bientôt elle ne peut plus cacher les suites de sa faiblesse — quelques personnes refusent déjà de l'employer, cependant elle cherche de la besogne d'un autre côté — elle travaille avec une nouvelle ardeur, elle pense à cet enfant qui va venir lui imposer des devoirs difficiles — ceux-là elle n'y manquera pas — elle veilte, elle s'épuise; après son travail elle fait la layette — mais les indispositions arrivent, ses forces l'abandonnent, il faut renoncer au travail — elle s'opiniàlre à ne pas entamer le petit pécule qu'elle a si péniblement amassé pour son enfant — elle mange du pain et boit de l'eau — puis elle diminue sa ration de pain.

Mais bientôt elle pense que cette pauvre petite créature ne vit que de sa vie et de son sang — c'est elle qu'elle prive en se privant. A cette pensée, elle n'hésite plus à dépenser ses économies. Elle arrive au moment fatal, sans argent, sans secours. — Ce n'est que tardivement et après des essais infruclueux que des voisines obtiennent la présence d'une sage-femme. L'amant est accouru, mais il e^t aussi pauvre qu'elle. Le bruit public porte enfui la chose au bureau de bienfaisance de la commune ; on envoie un médecin, qui prescrit quelques drogues, — médecin et drogues

Sli UNE POIGXÉE

sont insuffisants ou tardifs. — La pauvre fille agonise sur une paillasse. — Quand le prêtre vient lui donner fextrème-onction, un voisin jette un drap sur le lit, il n'y en a pas dedans. Elle meurt.

A ce sujet, quelqu'un écrit à un journal, pour exprimer avec une grande modération quelques regrets de ce que la bienfaisance n'a pas sa police, comme la politique, comme la justice, — il serait beau d'être espion, d'être mouchard des misères pudiques et cachées, et de les dénoncer à la commisération des bonnes âmes ;— il s'étonne que le bureau de bienfaisance de la commune près du Havre où ce fait si triste s'est passé n'ait pas connu ou ait connu trop tard ce sinistre événement.

Que pensez-vous que fasse le président de ce bureau de bienfaisance — cet homme qui a consacré sa vie aux œuvres charitables? — vous pensez qu'il va joindre ses regrets à ceux qu'on vient d'exprimer ; cfu'au besoin peut-être il va expliquer le retard des secours, apportés.

Nullement, il n'est pas affligé, il est irrité, exaspéré; cette fois, il est informé à temps de ce qui se passe; cette fois, il ne perd pas un instant : tout ce qui lui a manqué d empressement pour la charité, il le trouve pour la vengeance. Il se fait aider par je ne sais qui dans la fabrication d'une lettre ridiculement injurieuse contre l'auteur de l'article et contre la morte : — Elle a reçu des secours, mais elle ne les méritait guère. » Cétait, dit-il, ifne malheureuse qui vivait en concubinage avec... » Et il désigne famant.

L'auteur de farlicle a haussé les épaules, et il s'est levé en même temps autant de paires d'épaules qu'il y a de gens qui ont lu la chose. On a pensé généralement que les membres des bureaux de bienfaisance feraient bien de ne

pas se charger de faire de pareilles oraisons funèbres aux malheureux.

L'auiaut est menacé de perdre la place qu'il occupe.

Le tout sous prétexte de charité.

Résumons : — Les bureaux de bienfaisance sont une excellente institution ; on doit une réelle reconnaissance au plus grand nombre de ceux qui en font partie ; — mais il est important de surveiller plus sévèrement la composition de ces bureaux.

La mendicité est la plaie de la pauvreté — il faut abolir la mendicité, mais on ne peut le faire qu'en imposant à chaque commune la charge de ses pauvres. — Par ce moyen on fera plus de bien, et de vrai bien, avec la même quantité d'argent.

Je pense que cela vaut au moins la peine d'être examiné.

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