‹ Une poignée de véritésChapitre 5 sur 47 · C2 U-\E POIGNÉE · texte numérisé non relu

C2 U-\E POIGNÉE

— Mais , s'il n'est pas ainsi construit , il ne vous doit rien du tout. — Lui et ses enfants crieront: « Oh! le bon cidre ! oh ! le beau pain blanc ! oh ! lexcellente sojpe ! »

— e'i vous, vous ferez un bon dîner, — de même que vous dormirez mieux après avoir fermé la porte ou le volet que le vent misait battre.

Non-seulement le voisin ne vous doit rien, mais c'est vous qui lui devez quelque caose. — En effet, vous l'avez mis à même de satisfaire les besoins et l'appétit de l'homme et de la brute, — tandis que lui vous a donné l'occasion de satisfaire les besoins et l'appéiit d'un Dieu : faire du bien.

— Ceci n'est qu'un côté de la question.

— « Un service qu'on rend est une dette qu'on contracte. »

Pierre et sa famille n'avaient pas de quoi dîner, vous vous êtes érigé à leur égard en Providence secourable ; très-bien. Mais dans huit jours, dans huit mois, dans huit ans, si, un soir que Pierre et sa famille n'auront pas à souper et qu'ils viendront vous prier de les aider, vous ne le faites pas , vous les aurez trompés ; ils avaient compté sur vous : vous les volez ; et, je vous le dis en vérité , ils seront vos ennemis et vous feront tout le mal possible. Je ne vous dis pas cela pour achever de vous rebuter, bien au contraire. — D'ailleurs, vous obéirez à votre tempérament ; si vous êtes né sorbier, vous vivrez et vous mourrez sorbier. Épargnez-vous donc les regrets et les projets. Le sorbier souffrirait bien plus de ne porter ni fleurs ni fruits qu'il ne souffre de fes voir mangés par des merles qui s'envolent lorsqu'ils ont mangé sa parure.

Permettez-moi de vous donner trois exemples et une preuve de ce que je vous dis.

Quelqu'un , dont il est inutile de dire ici le nom, a reçu de la nature un triste privilège ; — c'est ce privilège, sur^

tout, qui distingue l'homme des autres animaux, et certains hommes des autres hommes.

Expliquons ce privilège :

Il fait froid, vous souffrez du froid depuis la tête jusqu'aux pieds, jusqu'aux ongles : — mais naturellement votre soutïrance s'arrête là. Vous avez faim, vous remplissez votre estomac, — et naturellement vous n'avez plus faim ; il ne vous reste plus qu'à digérer.

Eh bien ! il y a des gens qui ont froid aux doigts des auti'es, et qui, lorsqu'ils ont rempli leur estomac, souffrent encore du vide de l'estomac d'autrui.

Vous comprenez que ces gens-là sont très-exigeanfs, impossibles à satisfaire, qu'en un mot ce sont des espèces de monstres — qui coûteraient fort cher à nourrir, qui seseraient une cause de ruine inévitable pour la Providence, et qui sont obligés de rester un peu sur leur appétit. Il est parfaitement ridicule de demander pour cela de la reconnaissance et de la réciprocité. — Vous avez froid à vos doigts, réchauffez-les — vous avez froid également à mes doigts, eh bien ! chauffez aussi mes doigts — puisque vous en souffrez, c'est votre affaire, je ne vous dois pas plus de reconnaissance parce que vous réchauffez mes doigts que parce que vous réchauffez les vôtres ; c'est ma souffrance que vous vous ôtez. Moi j'ai froid à mes doigts, c'est vrai — mais , comme je n'ai pas froid aux vôtres , je ne réchauffe que les miens. — Ah ! si je m'occupais aussi de réchauffer les Aôires, moi qui n'y ai pas froid, vous me devriez de la reconnaissance, mais je n'y penserai seulement pas — pas plus que vous ne penseriez à réchauffer les miens si vous n'y aviez pas froid — cela vous regarde — c'est votre égoïsme à vous, arrangez-vous-en.

Vous avez faim et soif, et vous pouvez manger un per-

dreau et boirp. une bouteille de vin du Rhin , cela remplirait agréablement le vide de votre estomac ; mais, par suite de votre anomale et monstrueuse organisation, vous souffrez aussi du vide du mien. — Comment allez-vous faire pour ne pas souffrir? Je suis assez curieux de voir cela. Vous prenez la monnaie de votre perdreau et de votre bouteille de Johannisberg — comme on change une pièce d'argent en sous pour la partager entre plusieurs pauvres, vous ne remplirez votre estomac que de bœuf bouilli et de petit vin du cru, — mais vous remplirez aussi le mien de la même façon, et vous aurez bien dîné. — Tant mieux pour vous I je vous en félicite ; mais que j'en sois reconnaissant ! — allons donc ! mon brave homme, vous badinez. Si vous anez quatre mains au lieu de deux , il vous faudrait bien acheter deux paires de gants. — Vous avez deux estomacs, il faut bien sacrifier la qualité à la quantité. — Je sais bien que Brillât-Savarin parle assez mal du bœuf bouilli , mais vous n'aviez pas le choix ; vous avez simplement agi pour le mieux de votre propre satisfaction. Grand bien vous fasse !

Revenons donc à l'homme dont le nom ne fait rien à l'affaire, maintenant que son infirmité est bien constatée.

Cet homme vit depuis nombre d'années retiré à la campagne, au bord de la mer.

Un matin que la mer était un peu grosse et houleuse, il revenait de relever ses filets dans un de ses canots ; il \'it venir à lui un autre canot monté par un vieux pêcheur et ses deux fils, et il se mit à regarder ce canot avec complaisance. En effet, c'était lui qui, pour tirer une famille d'une misère dont la vue le gênait, avait donné ce canot au vieux pêcheur. Ces trois hommes, depuis les bottes jusqu'aux bonnets, n'avaient rien qui ne vînt de lui. Leur canot mar-

chait bien, et notre homme s'en réjouit. Quelques instants plus tard , il rencontra son second canot , le plus grand et le plus beau , qui avait rompu son câble et s'en allait seul en dérive. Les trois pêcheurs avaient passé à côté et ne l'avaient pas arrêté. « C'est juste, se dit notre homme, cela les aurait dérangés et leur aurait fait perdre du temps. D'ailleurs , s'il ne leur a pas pris l'envie de l'arrêter , c'est que cela ne leur faisait pas plaisir de me rendre service. Quand, moi, je les ai obligés, c'est que cela me faisait plaisir, autrement je ne les aurais pas obUgés, j'aurais fait comme eux. »

Un autre jour, il causait, avec le maire d'un village voisin , de l'infortune persévérante d'une autre famille de pêcheurs, et il cherchait des moyens de venir au secours de ces pauvres gens. Le maire donnait de tristes détails sur eux ; deux de leurs fils étaient morts à la mer, l'un noyé, l'autre foudroyé, et ces deux fils étaient les deux aînés , c'est-à-dire ceux qui aidaient le père à nourrir la famille.

— La femme, dit le maire, a écrit ses malheurs. *** se frappa le front.

— Une idée ! s'écria-t-il, il faut que je voie cette histoire !

— Pourquoi faire ? dit le maire , elle est bien ignorante et vous aurez peine à comprendre.

— C'est égal, il y a là de quoi les sauver. Notre homme alla trouver la femme du pêcheur.

— Vous avez écrit votre vie? lui dit-il.

— Qui est-ce qui vous a dit ça ?

— Le maire.

— Je lui avais dit de n'en pas parler. Ce n'est rien : le soir à la veillée je couche quehiuefois sur des bouts de papier ce que je me rappelle de ma vie.

— Montrez-le moi.

— Je n'oserai jamais.

— Faisons mieux : vendez-moi vos papiers.

— Vous voulez vous gausser.

— Je ne veux pas gausser. Tenez ; deux louis pour vos papiers.

— Allons donc ! l'épicier n'en voudrait pas pour faire des cornets.

La femme résista, *** insista. — Ça me gêne dans mon récit de ne pas avoir de nom pour l'homme en question : appelons-le Jean.

Jean donna les deux louis et emporta le manuscrit ; il le lut. C'était diffus, incohérent, dans une langue impossible : — cependant quelques faits avaient de l'intérêt, l'auteur avait évidemment de l'esprit naturel ; Jean s'enferma, coupa, hacha, rejoignit, traduisit, etc., et fit un livre, puis il le ht imprimer. Il n'avait rien changé aux faits ; il avait conservé autant que possible la naïveté du langage. Le livre de la bonne femme eut du succès et lui fit une petite célébrité. Jean, qui l'avait fait imprimer à ses frais, lui en envoya quelques centaines d'exemplaires qu'elle vendit très-fructueusement aux étrangers. Il reçut pour elle cinq cents francs de la duchesse d'Orléans. Elle éleva sa petite maison d'un étage : — c'était à qui logerait chez elle des gens qui venaient prendre des bains^ de mer sur la plage qu'elle habite ; elle fit un petit établissement qui prospéra. Jean eut la joie de voir toute la famille dans l'aisance; il n'y avait plus d'exemplaires du livre; il en fit faire une nouvelle édition avec le portrait gravé de l'héroïne. Il lui en envoya un grand nombre qui fut bien vite enlevé.

Vers le miUeu de cet été, il n'y en avait plus. Jean écrivit

à Paris pour en faire acheter et lui envoyer d'autres volumes. Mais la commission ne se fit pas très-promptement, et Jean reçut un matin une lettre de la bonne femme, qui lui écrivait « qu'elle était fort étonnée de ne pas recevoir d'exemplaires de son livre, qu'elle ne lui cachait pas qu'elle était également surprise qu'il ne lui eût, dans le temps, payé que deux louis un ouvrage que tout le monde trouvait si bien ; que c'était bien le moins qu'il lui envoyât des exemplaires quand elle en avait besoin, et que, si a l'avenir il ne la faisait plus ainsi attendre, elle voulait bien ne pas élever de réclamations sur les deux louis que tout h monde trouvait n'être pas un prix suffisant, etc. »

— Cette pauvre femme, se dit Jean, — elle ressemble à quelqu'un qui avait trouvé un jour un sac plein de pièces jaunes ; — il a cru que c'étaient autant de louis. — Quand il vit que ce n'étaient que des pièces d'argent doré, il maudit celui qui a perdu le sac et l'appela voleur.

J'ai eu le tort de faire concevoir à cette pauvre femme des espérances supérieures à ce qu'il m'était possible de faire, et elle m'en veut : c'est bien naturel. — D'ailleurs les qualités du cœur qu'elle avait quand elle était pauvre ont disparu avec sa pauvreté : c'est encore bien naturel. — La mousse qui pare si richement les pauvres toits de chaume pendant l'hiver se dessèche au soleil de l'été, et se dessécherait encore plus vite si on la transplantait dans une terre fertile. Elle était bonne quand elle était misérable. — J'aurais tort de m'étonner et bien plus tort encore de me fâcher: ce serait une injustice.

Une autre femme, — celle-là n'était pas une paysanne ; elle avait un chapeau, cette couronne de la bourgeoisie. — Il la reçut poliuient; elle venait le prier de jeter les yeux sur un manuscrit de sa composition; — elle ne « lui cachait

pas » qu'elle aurait quelque intérêt à en tirer parti si la la chose avait quelque mérite. — Hélas ! ses vêtements affligés le cachaient encore moins. — Jean promit de lire le manuscrit dès le lendemain, et tint parole. — En ouvrant le cahier, il faisait des vœux ardents pour trouver un chefd'œuvre; déjà il se demandait s'il l'offrirait à Lecou, à Hetzel, à Charpentier, à Lé^T, à Souverain, à Didier, etc.

Dès la fin de la première page, il n'y avait plus d'illusion possible : — non-seulement il n'y avait ni style, ni sensibihté, ni esprit, — mais il n'y avait pas le moindre soin: l'auteur évidemment n'avait pas relu son cahier.

Il vit arriver le lendemain avec tristesse. — L'auteur vint à l'heure indiquée. — Jean lui dit avec la franchise la plus édulcorée qu'il ne fallait pas qu'elle attendît des ressources de la httérature.

— Avez-vous une autre profession ?

— Je fais des fleurs artificielles et des plumes.

— Ça se trouve à merveille : c'est un heureux hasard ; j'ai précisément besoin de fleurs artificielles ; — voudriezvous m'en apporter demain un joli bouquet?

— Très-volontiers.

— Apportez-en un carton plein. Quelques femmes de ma connaissance en ont également besoin; je vous enverrai chez elles.

Le soir, Jean avertit quelques personnes, assez heureuses pour être à la fois riches et généreuses, qu'elles auraient, le lendemain matin, un besoin urgent de fleurs artificielles un peu chères. En effet, il paya son bouquet et conduisit la marchande, qui fit d'excellentes affaires ; elle le remercia avec effusion.

— A propos, dit Jean, et votre manuscrit?

— Ah ! monsieur ! jetez-le au feu, je vous en supplie;

je puis VOUS avouer maintenant que ce n'était qu'un prétexte pour entrer chez vous et vous intéresseràma situation.

Jean n'avait pas de feu ; il déchira le papier en deux et le jeta dans un panier.

A un mois de là, il reçut une lettre de la faiseuse de fleurs ; — elle avait un enfant malade : les médecins ne viennent pas toujours pour rien ; les médicaments d'ailleurs sont chers, et les soins à donner à son enfant l'empêchaient de travailler.

— C'est juste, se dit Jean, l'Arabe qui a trouvé un puits dans le désert retourne à ce puits quand la soif le reprend : il est tiès-naturel qu'elle s'adresse encore à moi.

— Il lui envoya un secours ; — la même chose se répéta trois ou quatre fois pendant l'été. — Enfin, un jour elle vint elle-même ; elle trouvait de l'occupation à Paris ; désormais elle serait à l'abri da besoin ; seulement les pauvres ne comptent pas la distance par kilomètres: — elle était à vingt francs cinquante centiaies de Paris.

— Parfaitement raisonné, dit Jean.

Il n'avait que quinze francs ; il alla frapper à la porte d'un aaii, auquel il fit donner autant. — 11 fut six mois sans entendre parler de sa protégée.

— J'aurais mieux aimé savoir qu'elle avait réussi, se ditil; mais son silence me l'indique suffisamment, et il serait absurde à moi de demander davantage.

Mais il ne larda pas à recevoir une lettre. On lui demandait un secours nouveau et assez important. Cette fois il répondit qu'il ne pouvait faire ce qu'on lui demandait ; il s'excusait de son mieux; il reconnaissait son tort, mais il était pour le moment très-pauvre lui-même, etc. Il reçut une seconde lettre dans laquelle on le priait d'envoyer à Paris le manuscrit qu'on lui avait confié.

— Mais, ma chère dame, répondit Jean, depuis que vous m'avez donné ce que vous appeliez alors des paperasses, depuis que, par votre ordre, je l'ai jeté au panier, ce panier a été rempli et vidé trente fois.

Troisième lettre, dans laquelle on le priait sèchement de faire chercher c€t ouvrage^ auquel on tenait beaucoup.

Jean ne répondit pas.

Quatrième lettre : « Il est donc vrai qu'il est des auteurs qui s'approprient le fruit des veilles d'auteurs inconnus, etc. ! Si on a perdu ïœuvre, il est juste d'offrir une juste indemnité ; on attend l'indemnité. »

Jean continua à ne pas répondre.

La cinquième lettre était de M. Boucly, procureur du roi. Une partie de la lettre était imprimée et disait :

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