HUIT JOURS APRÈS
Après quelques hésitations, le préfet de police a été obligé depuis quelques jours d'en venir au moyen que j'avais indiqué : faire abattre sans hésitation et sans exception, non-seulement tout chien errant, mais aussi tout chien même tenu en laisse qui ne serait pas muselé.
Une cuTulairc toute récente du ministre de la police générale recommande aux préfets, avec beaucoup d'instance, l'application de cette mesure non-seuleumentdans les villes des départements, mais aussi dans toutes les communes rurales. Cette circulaire m'est apportée au moment précisément où je venais d'écrire quelques feuillets pour de-
mander pourquoi on ne s'occupait de prévenir de la rage que les Parisiens. Je déchire mes feuillets, mais j'insiste sur ce point.
La France et le pays du monde qui possède l'arsenal le plus complet de bonnes lois sur tous les sujets ; seulement •on ne les applique jamais.
Je doute fort que les instructions du ministre de la police générale soient suivies avec une sévérité suffisante. Les maires, en général, se sont contentés de faire coller sur la porte de l'église une petite affiche écrite à la main, renfermant l'ordre de museler les chiens et la menace d'abattre ceux qui ne seront pas muselés. On a eu soin de mettre cette affiche un peu haut ; il est vrai que cela empêche de la lire, mais aussi les enfants ne peuvent l'arracher, et elle restera là toute la saison. Puis on ne s'occupe plus de rien.
Le garde champêtre, de temps en temps, dit au maître d'un chien non muselé :
— Ah çà! maître Pierre, ta sais qu'il faut museler ton chien ?
— J'achèterai une muselière la première fois que j'irai à la ville, dit maître Pierre.
— Et vous, maître Jean, vous savez bien qu'il y a ordre de museler les chiens ?
— Eh bien! ma foi, tant pis pour l'ordre! dit maître Jean.
Quelques jours après, le g^rde champêtre rencontre encore maître Pierre et maître Jean.
— Ah cà ! maître Pierre, dit-il, tu n'as donc pas encore acheté de muselière ?
— Ne m'en parle pas, dit maître Pierre, voilà deux fois que je vai» à la ville, et que je l'oublie : je n'ai pas de mémoire.
— Et VOUS, maître Jean?
— Oh ! moi, je ne veux pas museler mon chien.
— Mais vous savez qu'il y a surrafiiche qu'on les tuera.
— On tuera le mien si on veut, dit maître Jean ; mais celui qui tuera le mien fera prudemment de tacher que je ne le voie pas.
— Est-ce vrai qu'on jette des gobes pour les empoisonner? dit maître Pierre.
— Le maire m'avait dit qu'il m'en donnerait, mais il ne men donne pas ; et puis on craint que les bestiaux ne les mangent. — Dites donc, sans rire, il faut museler vos chiens.
— Oui, oui, dit maître Pierre.
— Ma foi non ! dit maître Jean.
— Tenez, ajoute celui-ci, voilà des gens qui passent avec un chien, vous ne leur dites rien?
— Ça, c'est le cousin de M..., le maître du château de... C'est pas ces chiens-là qui deviennent enragés, c'est nourri mieux qu'un chrétien, et je me suis laissé dire que ça boit du vin de Bordeaux.
— Et le chien d'André?
— Il ne le démuselé que la nuit ; je ne le vois pas, je n'ai rien à dire.
— Et le chien d'Onésime?
— Le plus honnête chien du pays : ça ne ferait pas de mal à un enfant.
— Et celui qui passe sur la route ? •
— C'est à des étrangers; je ne connais pas ces figureslà : — Dites donc, monsieur, muselez votre chien, s'il vous plaît.
L'étranger. — Pourquoi ça ?
— Il y a un ordie. »
98 U-NE POIG-NÉE
— Je ne suis pas de votre commune, ça ne me regarde pas.
— Alors votre chien sera abattu.
— Qui ça, qui l'abattra ?
— Ceux qui en ont reçu l'ordre.
— Eh bien ! je vais le museler tout à l'heure. L'étranger passe et ne s'en occupe pas davantage. Maître
Pierre et maître Jean, chacun avec des- formes différentes, sont parfaitement d'accord sur le fond. — C'est bien égal au garde champêtre, qui pense avoir rempli son devoir en transmettant l'ordre qu'il a reçu, tandis que le maire est convaincu d'avoir assez fait en ordonnant d'appliquer l'affiche assez haut pour qu'on ne la déchire pas. Il faut cependant penser qu'un seul chien enragé peut, en un quart d'heure, en mordre dix, qui en mordront cent dans le quart d'heure suivant. La fréquence des horribles accidents causés cette année par la morsure de s chiens enragés appuie pourtant d'une terrible éloquence mes plaidoiries à ce sujet et les instructions du ministère de la police. — On ne saurait trop avertir le ministère de la police que ses instructions sont reçues avec beaucoup de froideur; qu'elles seront peut-être suivies dans quelques villes, mais dans beaucoup avec mollesse, et qu'elles ne le seront presque point dans les campagnes. — Je ne dis pas cela pour le décourager, au contraire, mais pour l'engager à insister, à s'enquérir du résultat et à ne pas abandonner cette mesure §1 indispensable, et à en exiger rigoureusement l'appUcation générale et sans exception.
Puis, cette mesure préalable exécutée, c'est-à-dire tous les chiens errants une fois détruits dans toute la France, pourquoi n'a-t-on pas encore proposé un prix d'un million pourra découverte d'un remède contre l'hydrophobie?
Il faut nommer une commission pour l'examen des remèdes proposés, quelque absurdes qu'ils paraissent, parce qu'il est presque aussi utile de détruire la confiance dans les faux remèdes qui empêchent de recourir aux moyens énergiques de la cautérisation, seul préservatif connu jusqu'ici. Il faut que cette commission fonctionne rapidement et qu'on donne une grande et prompte publicité à ses décisions.— V omelette antirabique, depuis qu'il en est question, a déjà causé une horrible mort à des gens qu'on aurait sauvés s'ils n'avaient eu confiance dans cette fable et avaient eu recours à la cautérisation. — Voilà cinq jours déjà, au moment où j'écris ces lignes, qu'on parle, comme antidote de la cétoine, ce beau scarabée d'un vert doré, qui vit dans les roses, et surtout dans les roses blanches. — Eh bien ! on devrait déjà savoir si ce remède est sérieux, ou si c'est encore une illusion ; — s'il est sérieux, c'est un grand bienfait ùq le constater et de le faire connaître ; s'il est nul, c'est un grand danger que de ne pas établir sa nullité .
J'insiste sur cette question, que j'ai traitée déjà depuis bien des années — parce que, pour la première fois, on paraît s'en occuper sérieusement, et je répète que la circulaire du ministre de la pohce générale est loin d'avoir produit l'elTet qu'il avait le droit d'en attendre. Qu'il se fasse adresser, par chaque préfecture, un procèë-verbal du nombre de chiens abattus dans chaque ville et dans chaque commune, et il sera convaincu de la vérité de mon. assertion. Ce n'est pas le seul cas dans lequel les départements pourraient se plaindre de ne pas participer aux améliorations qui s'établissent de temps à autre dans la capitale. Depuis longtemps à Paris, le prix du pain est fixé tous les quinze jours d'après le prix de la farine. Cette mesure excellente n'existe qu'à Paris.
Le pain est à Paris, par une autre mesure dont j'ai le droit de revendiquer l'initiative, vendu rigoureusement pour le poids,' c'est-à-dire qu'on n'achète plus un pain réputé à tort ou à raison avoir tel ou tel poids, mais qu'on achète tant de livres de pain. A Paris même, on n'a pas complété le bénéfice de la mesure, en ceci qu'on a seulement ordonné aux boulangers de peser le pain à la réquisition de l'acheteur, qui, par cent raisons, indifférence ou complicité des domestiques, timidité ou besoin de crédit, etc., ne fait que rarement cette réquisition. Il devrait être ordonné aux boulangers de peser le pain, même malgré lacheteur. Cette mesure n'existe pas dans les départements, où l'on vend des pains de six ou de trois livres, au lieu de rendre six, trois ou une livre de pain.
J'ai provoqué, il y a longtemps, une autre mesure relative à la vente des substances vénéneuses. Chaque jour de funestes erreurs viennent démontrer que* les précautions prises à ce sujet ne sont pas suffisantes.
Voici quelles sont les précautions exigées ; — On ne délivre de substances vénéneuses que sur l'ordonnance d'un médecin. — A la premièce étiquette indiquant le nom de la substance on en ajoute une autre qui avertit que le remède doit être appliqué extérieurement. — Usage externe — telle est la formule. — Je pense qu'il y en a une autre pour les substances qui s'ingèrent, telles que l'opium et beaucoup d'autres.
Mais combien de fois n'arrive-t-il pas que les malades et ceux qui les gardent ne savent pas lire ; — que l'on fait confusion entre deux fioles à peu près pareilles ; que ces mots : — « Usage externe, » ou tous autres, employés par les pharmaciens, ne sont pas compris par ceux qui doivent employer les substances ?
Il est inutile d'insister sur la fréquence des empoisonnements qui arrivent ainsi ; il n'est personne qui n'en ait entendu citer quelques-uns.
Voici ce que je propose :
1^ Les substances vénéneuses ne seraient livrées que dans des fioles dans le verre desquelles serait écrit, en creux ou en relief, le mot poison ; ^"^ ces fioles seraient d'une couleur particulière.
Déjà les pharmaciens gardent et vendent dans des fioles de verre bleu les substances susceptibles d'être décomposées ou altérées par l'action de la lumière.
Il est incontestable que cette précaution rendrait les erreurs et de déplorables accidents presque impossibles.
Je viens d'obtenir une grande récompense de l'obstination que je mets depuis que j'écris à demander certaines améliorations à tous les gouvernements, quels qu'ils soient. — Il y a cinq ou six ans déjà, et peut-être un peu plus, j'avais élevé des observations au sujet des tonnes ou bouées, qui, dans la rade des ports de mer, indiquent aux navires les bas-fonds, les écueils, les récifs et les dangers de tout genre. J'avais demandé pourquoi à ces bouées on n'ajoutait pas des poignées qui permetlraient à des naufragés d'y trouver un appui et un secours. — De la façon dont elles étaient construites, en eJTet, il était impossible de s'y cramponner, et on s'y serait inutilement accroché les ongles. Hier soir, en me promenant en canot, j'ai vérifié ce que m'avait annoncé un pilote ; des chaînes pendent autour d'une des bouées qui sont placées dans la rade du Havre : un homme tombé à la mer y trouverait un aj)pui et pourrait y attendre du secours.
Les Anglais ont plus de prévoyance encore et de sollicitude ; ce pilote me citait un récif sur lequel on a établi
trois énormes pieux sur divers points de l'écueil ; des traverses ajoutées à ces pieux forment de chacun une échelle ou plutôt un bâton de perroquet ; au haut de cette échelle est une petite cabane dans laquelle le naufragé trouve de l'eau fraîche, du biscuit et un pavillon qu'il hisse au-dessus de la cabane et qui avertit de sa situation ou les navires qui passent dans le voisinage ou les vigies placées à terre ; — on vieut de temps en temps renouveler les provisions. — Quand cela ne sauverait qu'un homme en cent ans, ce serait déjà beaucoup.
Les journaux sont remplis de récits d'accidents funestes qui arrivent chaque jour à des gens que la chaleur de la saison engage à se baigner dans les rivières. — Quelques observations ressortent naturellement de ces récits : c'est que la natation est peu cultivée en France — de même qu'en général tout ce qui tient à l'éducation physique de l'homme. Comment n'y a-t-il pas des écoles de natation gratuites?— Comment cette étuden'est-elle pas obligatoire pour toute l'armée, pour tous les collèges, pour toutes les écoles?
J^ ne réponds qu'en passant à une objection vulgaire qu'on entend fréquemment : « Ce sont les bons nageurs qui se noient. » Si les bons nageurs se noient quelquefois, c'est parce qu'ils ne sont pas assez bons nageurs. De plus, on intitule volontiers bons nageurs les gens noyés, parce que cela donne plus de piquant au récit. Une autre observation est celle-ci : « Lé plus grand nombre des mariniers ne sait pas nager. » Parmi ces hommes qui chaque jour sont exposés par leur métier à périr dans l'eau et qui auraient les plus fréquentes occasions de porter des secours à des noyés, on ne compte que très-peu d'habiles nageurs ; et, je le répète, le plus grand nombre ne sait pas nager du tout.
Or, pour obtenir la permission d'avoir un bateau sur la Seine à Paris, on exige avec raison que celui qui en fait la demande subisse, de la part des prud'hommes de la navigation, un examen qui établisse qu'il sait diriger et manœuvrer convenablement une embarcation : qui empêcherait d'y joindre un examen sur la natation ?
D'autre part, l'ignorance des secours à porter aux noyés est portée à un degpé inexprimable ; à chaque instanè vous voyez les secours consister à pendre un noyé par les pieds, la tête en bas — sous prétexte de lui faire rendre l'eau qu'il a avalée, eau qui ne va pas à la quantité d'un verre, et, d'ailleurs, n'est pas la cause de l'asphyxie. Pourquoi ne pas exiger de tous ceux que leur métier appelle fréquemment sur l'eau ou sur les rivages la récitation d'un petit catéchisme de cinq lignes*, qui les mettrait à même de sauver les asphyxiés au lieu de les achever, de les tuer, en leur infligeant des traitements qui tueraient en quelques minutes un homme bien portant ?
Un autre triomphe que j'ai eu cette semaine, le même jour que j'ai vu des chaînes de sauvetage aux bouées du Havre, c'a été de voir un décret émané du ministère de l'instruction publique — lequel aura pour résultat — s'il est exécuté pour les causes ci-dessus relatées — de pro-
* D. Est-il vrai que lorsqu'on trouve un noyé on doit lui laisser les jambes dans l'eau jusqu'à l'arrivée du maire ou du commissaire de police? — Doit-on aussi attendre l'arrivée d'un fonctionnaire public pour couper la corde d'un pendu ?
R. H n'existe aucune loi aussi sotte et aussi inhumaine, etc., etc.
Il faut desserrer ou couper les vêtements du noyé, le coucher sur le dos, la tête un peu élevée et inclinée sur le côté, lui frotter la poitrine , le ventre et les jambes avec de la laine, et ne pas se décourager trop vite : on a rappelé quelquefois des hommes à la vie après une longue immersion. (Livre des Cent vérités, chez Blanchard, rue Richelieu, 78.)
104 U.\E POIGXÉE
(luire en France un certain nombre de maîtres d'école semblables à un certain Généreux Hérambert doni il est grandement question dans un livre appelé Clovis Gosselin. « Il cultivait avec une intelligente tendresse un petit coin de terre que la commune lui avait attribué — il donnait des leçons dans son jardin, et disait à son élève : — Tu vas quitter le livre de Dieu pour les livres des hommes : n'oublie ^pendant pas le premier. — Et, tout en parlant le latin, il parlait du ciel et de la terre, et des arbres et des fleurs, cette fête de la vue, comme disaient les Grecs. »
La complaisance avec laquelle je parle de ces deux succès va me nuire beaucoup dans l'esprit de certains lecteurs. Il est convenu qu'on ne doit pas parler de soi-même, surtout en bien. Cela se comprend dans une société polie et bienveillante où, chacun relevant le bien qu'il sait des autres, justice se trouve rendue à tous. Mais, dans une société systématiquement dénigrante, c'est une autre affaire. C'est une invention assez ingénieuse des gens qui ne font pas de bien ; ils ne négligent rien pour cacher le bien que font les autres ; ils le nient ; ils lui supposent un but ou un point de départ intéressé : mais, cela ne suffisant pas, ils ont imaginé la modestie. La modestie est une vertu que chacun exige des autres. En cela elle ressemble à la plupart des vertus. Quand des jockeys vont disputer le prix de la course sur le turf, on les pèse préalablement, et on met du plomb dans les poches de ceux qui sont trouvés plus légers et plus dispos que les autres. C'est ainsi que chacun, dans les courses de la vie, voudrait bien charger ses adversaires d'un bagage embarrassant ; les vertus qu'on impose aux autres, la modestie, le désintéressement, le dévouement, etc. , remplacent assez bien le plomb. Chacun, une fois en route, s'empresse de jeter son plomb et ses vertus : mais on pèse
de nouveau les jockeys à l'arrivée : je voudrais bien espérer qu'il en est de même après l'arrivée au but de la vie.
Toujours est-il que Ton a imaginé la modestie, qui dit aux gens: « Cachez soigneusement le bien que vous faites, ne dites jamais de bien de vous-même, etc. » — On vous aidera tant qu'on pourra dans ce soin de cacher ce que vous aurez fait de bien, et, ensuite, ne croyez pas qu'on vous accorde même la louange de la modestie en échange des vertus auxquelles vous renoncez pour la mériter : point du tout, on vous prendra au mot, et on dira : « Ce pauvre diable se rend justice. » Les mêmes qui ne s'ennuient pas du tout d'entendre parler de vous quand on vous attaque et quand on vous calomnie s'en ennuient bien vite quand vous vous défendez.
Quand on émet une idée utile, beaucoup de gens la laissent passer sans rien dire ; puis, plus tard, quand ils espèrent qu'on ne Ta pas remarquée, ou qu'on Ta oubliée, ils l'émettent à grand bruit, la donnent comme leur, et si vous vous avisez de dire : « Me, ïue, adsum qui feci, c'est moi qui suis l'auteur, » on vous accuse de vanité, comme ferait un voleur qui vous accuserait d'avarice si vous réclamiez votre bourse qu'il essaye de vous arracher.
Pour moi, je ne suis point modeste — et je revendique ce qui m'appartient sans le moindre scrupule.
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