SUR PLUSIEURS SUJETS
Ce n'est presque jamais qu'avec une convenable timidité et une préalable hésitation que je me décide parfois à essayer de démontrer ce qui me paraît quelque vérité utile. — Si un certain nombre de lecteurs veulent bien prendre quelque intérêt aux" choses que j'écris, et me Font même plusieurs fois témoigné d'une façon dont je suis fort touché, d'autres pensent — et en ce temps-ci plus qu'en tout autre temps que j'ai traversé — que l'écrivain ne doit se mêter de rien qui ait un rapport même indirect à quoi que ce soit, et surtout qu'il ne doit pas s'immiscer dans les choses réputées sérieuses. « Votre muse indiscrète , disent-ils, ne trouverait-elle pas sans empiétement et sans usurpation de quoi occuper dignement ses loisirs ? » Et on me rappelle à ce sujet les intéressants objets des travaux et des méditations d'écrivains nos prédécesseurs dans la carrière que nous parcourons.
« Pourquoi, ajoute-t-on, au lieu de prétendre réformer la société, laissez-vous tomber en désuétude et périr une foule de petits poèmes ingénieux auxquels des gens qui vous valaient bien consacraient de longues veilles, en retour desquelles ils acquéraient, sans choquer personne, une gloire immortelle, et cueillaient sans opposition ces belles feuilles toujours vertes qui gardent les noms de vieillir? Que sont devenus les bouts rimes, — les acrostiches, les vers ipsosephes qui devaient, en additionnant la valeur
numérique des lettres qui les composaient, former tous le même chiffre,
« Et les anagrammes, ^ .
« Et ces poèmes qui, au moyen de vers d'inégales longueurs, présentaient aux yeux le dessin d'un œuf, d'une hache, de deux ailes, etc. ?
« Qui vous empêche encore, si vous avez décidément une invincible prétention aux choses sérieuses, — de rechercher, — à l'exemple du savant Huet, cvêquc d'Avranches, si le présent que fait Eliézer à Rébecca — [Genèse^ XXIV, 47) est un ornement destiné aux oreilles ou au nez,
— question qui, malgré d'éruditcset longues dissertations, n'a pu être entièrement résolue ? Il y a encore dans les anciens certains passages obscurs à élucider. On n'est pas d'accord si Piaule, dans un endroit où il fait parler un pédagogue qui menace un écolier de lui zébrer le cuir : Fieret corium tam maculosum quam nutricis palllum,
— a voulu, en effet, comparer ledit cuir au labUer gâté d'une nourrice, ou au manteau de diverses couleurs d'une courtisane, meretricis, ou encore à la peau mouchetée du serpent natrix — natricis, — question non encore résolue définitivement, — et mille autres.
« Voilà comment un écrivain traverse la vie honorablement et sans encombre, au lieu de venir étourdiment se jeter au milieu des intérêts des peuples et de la civilisation, où il serait juste de le recevoir, selon une expression vulgaire, comme on accueille un chien dans un jeu de quilles. »
Certes, je comprends toute la force de ces objections et toute la sagesse de ces conseils.
De plus, je ne sais que trop combien il est le plus souvent inutile d'augmenter verbeusement et sans cesse le nombre des conseils qu'on ne suit pas.
Entre les choses perdues que l'Arioste fait retrouver à Astolphe dans la lune, je ne me rappelle pas s'il est question des conseils, mais, à coup sûr, si on ne les y admet pas, c'est par la crainte d'encombrer cette planète.
Je compte certainement ne pas y laisser aller les avis que je reçois, mais je demande encore un peu de temps pour les suivre. — Certes, il y a bien des choses dont je ne me mêle en aucune façon, mais il en est quelques petites dont je me suis occupé toute ma vie, et que je voudrais bien voir arriver à une solution. — Il y en a une douzame tout au plus, sur laquelle douzaine trois ou quatre déjà ont fait leur chemin et deux ou trois autres sont en bonne route, grâce au concours que m'ont donné quelques esprits qui partagent ma façon d'envisager les choses. Ainsi je n'ai mis que deux ans à amener qu'on vendît le pain au poids, c'est-à-dire que le boulanger ne fût plus autorisé à rogner les portions du pain gagné parfois si péniblement par le père de famille, — c'est-à-dire à démontrer qu'un pain de quatre livres devait peser quatre livres.
A cette première réforme, j'ai essayé d'en adjoindre une autre — à savoir, de faire admettre en principe que le marchand qui vole l'acheteur est précisément aussi coupable que l'acheteur qui vole le marchand ;
Que l'épicier qui empoisonne sa pratique est aussi criminel que la pratique qui empoisonnerait l'épicier. En un mot, que le marchand qui vole et qui empoisonne est un voleur et un empoisonneur.
Cela est plus difficile ; il y a quinze ou seize ans que je plaide ce:te cause, et elle n'est pas encore gagnée : cependant elle a fait quelques progrès, et c'est une de celles que je voudrais voir résolues, et sorlir de l'état de paradoxe où elle est encore tenue.
J'ai mis dix ans à obtenir qu'on couvrît les wagons de troisième classe de certaines lignes ferrées , c'est-à-dire qu'on ne punît plus du froid, de la pluie, du rhume, de la fluxion de poitrine, et, en certains cas, de la mort, le crime de ne pouvoir pas payer les voitures de deuxième classe ; et encore a-t-il fallu qu'une révolution vînt m'aidera ce sujet.
Il y a encore les petites questions des aliments à bon marché, et de l'abolition d'une protection qui ne protège que la faim et la misère — auxquelles je me suis attelé un des premiers, mais non pas cependant le premier — et je voudrais ne quitter le harnois que lorsqu'elles seront sorties de l'ornière.
Je n'ai pu, en quinze ans d'attaques, que mettre un peu de trouble dans cette éducation de collège, qui consiste à renfermer toute l'éducation de la jeunesse française dans l'étude des deux seules langues qui ne se parlent pas; — cependant ii peut sortir quelque chose de bon de ce trouble et de cette confusion, et je désire ne pas quitter le champ de bataille.
J'ai plaidé longtemps pour que tout écrivain signât ses écrits et pour que tout marchand mît son nom à ses produits, c'est-à-dire pour que chacun fût responsable de ses œuvres. Cela est arrivé pour les écrivains et non pour les marchands; mais, si je n'ai rien obtenu à l'égard des marchands, j'ai eu, à l'égard des écrivains, bien plus que je ne demandais. Je ne serais pas fâché de voir l'équilibre se rétablir entre eux, et d'y aider de mon petit mieux.
Je m'efforce, depuis seize ou dix-huit ans, de persuader aux Français d'éviter, ou au moins de diminuer les occasions de mourir enragés; mais cette question est encore toute neuve, et je n'ai obtenu à ce sujet aucuns résultats ! peut-être est-il bon de ne pas l'abandonner.
110 UNE POIGxXÉE-
Il y a une autre question pour laquelle j'avais un appui, un collaborateur : c'est la question des hannetons. Mon collaboralear était M. Roinieu. Mais, aujourd'hui, il m'a laissé seul, et est directeur des Beaux-Arts.
Il n'y a pas de sarcasmes que l'on ait épargnés à M. Romieu lorsqu'il était préfet, pour avoir essayé de détruire les hannetons. Ce zèle a failli l'entraver dans sa carrière, et il n'a rien moins fallu qu'un certain nombre de brochures, sur lesquelles je ne partage pas l'admiration de quelques-uns, pour faire oublier ce service sérieux et important qu'il avait voulu rendre à l'agriculture, et qui a failli être la cause de sa perte.
L'année dernière, les ravages causés par les mans, turcs ou vers blancs, larves des hannetons, ont diminué d'un quart la récolte entière de la Normandie.
L'année prochaine, les mans, devenus hannetons, dépouilleront les arbres de leurs feuilles, et pondront une infinité de ?nans qui dévoreront encore une notable partie de la récolte.
Il est vrai que la plupart des préfets, à l'exemple de M. Romieu, allouent une somme par hectolitre pour la destruction des hannetons ; mais cette louable tentative est à peu près sans résultats pour trois causes, et ces trois causes, les voici :
1° Les maires, pour la plupart, ne donnent aucune publicité à cette utile mesure. — Il me semble qu'il serait aussi utile de la tambouriner dans les communes que la plupart des annonces auxquelles on fait cet honneur.
2° La somme allouée est insuffisante dans la plupart des localités.
3^ Cette somme n'est payée qu'après de longs délais, — il serait important que les maires reçussent l'ordre de payer
immédiatement la somme fixée pour chaque hectolitre de hannetons — les retards apportés à ce payement le rendent sans intérêt.
Si cette question a déjà fait plusieurs pas importants, en voici une autre pour laquelle mes plaidoiries incessantes, depuis un grand nombre d'années, n'ont absolument rien obtenu.
Contrairement à l'opinion d'un grand nombre d'écrivains politiques et moralistes, je suis très-partisan des récompenses honorifiques. Il y a des choses qui sont tellement au-dessus de l'argent, que, lorsque l'argent les atteint, il les blesse ou les tue, comme ferait le plomb à un oiseau qui plane. C'est une noble monnaie qui paye tout ce que l'argent ne peut pas et ne doit pas payer.
Il n'existait en France que deux formes de récompenses de ce genre — les médailles que l'on distribue depuis quelque temps dans l'armée sont une troisième forme sur laquelle je n'ai pas d'opinion à émettre, parce que je ne sais pas suffisamment ce que ces médailles récompensent, dans quels cas elles sont données, et quels sont les statuts de cette innovation.
Les deux autres décorations sont la croix d'honneur et les médailles de sauvetage, qui sont données à des hommes qui ont sauvé la vie d'un de leurs semblables au péril de la leur.
La croix d'honneur, malgré l'abus, est encore la première décoration de VEurope. Il n'est personne qui, chamarré de tous les ordres étrangers, ne croirait faire une bonne affaire en les donnant tous pour un ruban rouge français, s'il n'avait pas d'autre chance de Tobtenir.
Cependant, je n'hésite pas à mettre les médailles de sauvetage fort au-dessus de la croix d'honneur.
La Légion d'honneur est une institution plus large et d'un ordre plus élevé que ne le pensent beaucoup de gens qui se scandalisent toujours de voir ses insignes à la boutonnière d'un habit bourgeois. La Légion d'honneur, dans l'esprit de son fondateur, n'est nullement une institution spécialement militaire. Elle a pour but de réunir, par un signe commun, toutes les supériorités scientifiques, littéraires, artistiques, industrielles et militaires du pays. Cependant il faut dire que, à cause de l'abus qui en a été fait, les croix qui obtiennent l'assentiment le plus général, et n'excitent aucun murmure, sont celles qui sont données en récompense d'actions d'éclat dans les batailles, c'est-à-dire pour avoir tué le plus de monde possible, au risque de se faire tuer soi-même. Les médailles de sauvetage, au contraire, sont données aux hommes qui en ont sauvé d'autres au péril de leur vie.
Humainement et philosophiquement, il n'y a pas à discuter la prééminence d'une de ces deuxdécorations sur l'autre.
Les médailles de sauvetage ont, en outre, cet avantage qu'elles portent écrite la cause qui les fait obtenir — ce qui pourrait être embarrassant pour plusieurs croix d'honneur.
Il y a quelque temps, je fus convoqué à une assemblée qui se tenait au Havre, auprès duquel j'habite. Il s'agissait d'examiner des moyens nouveaux proposés pour arracher quelques victimes aux colères de l'Océan. Certes je n'ai naturellement qu'un enthousiasme calme et même modéré pour les réunions d'hommes, mais je déclare que je me sentis ému d'un profond sentiment de respect en voyant, dans une même salle, plus de soixante habitants d'une seule ville, ayant tous à leur boutonnière, les uns une, les autres deux, trois, quatre et cinq médailles, sur chacune desquelles était gravé : « A un tel, — pour avoir tel jour,
sauvé un ou plusieurs hommes, dans l'eau ou dans le feu, au péril de sa vie. »
Eh bien ! il s'en faut de beaucoup que cette noble décoration procure à ceux qui l'ont reçue la considération qui semble devoir y être attachée. — J'en ai cherché les causes, et en voici quelques-unes :
1" Les hommes n'admirent et n'aiment que ceux qui leur font du mal ; cela a l'air d'un paradoxe ; mais regardez, rappelez-vous, lisez, et, si vous êtes de bonne foi, vous verrez que je n'ai pas le tort de modifier ainsi une locution proverbiale : « Aime bien qui est bien châtié. »
Je pense bien que l'on aime, en général, mieux un homme qui vous tire personnellement du feu ou de l'eau qu'un homme qui vous fend personnellement la tête; mais on respecte moins le premier que le second, — et surtout on admire plus celui qui a fendu la tête d'un autre que celui qui a tiré un autre de l'eau ou du feu.
2^ La cause de l'obtention de la médaille, rigoureusement déduite sur ladite médaille, rend presque impossible toute espérance de l'obtenir parla protection d' autrui ou par sa propre infamie.
S** Ces médailles sont presque toujours accrochées à des vestes et à des blouses et portées par dos hommes du peuple, auxquels les messieurs paraissent avoir abandonné le monopole de certaines vertus périlleuses, comme ils leur laissent les métiers fatigants et dangereux.
Ces médailles sont beaucoup plus grandes qu'une pièce de cinq francs, ce qui les rend difficiles à porter ; peu de ceux qui les ont obtenues pensent à en faire faire une réduction d'un format plus commode, — et elles ne peuvent être, comme la croix d'honneur, rappelées par un simple ruban.
Et nous voici au point pour lequel, ainsi que je le disais tout à l'heure, j'ai plaidé si longtemps sans résultat.
J'ai eu, comme tout le monde, depuis seize ou dix-sept ans, plusieurs amis qui sont devenus ministres et même davantage.
Parmi eux, quelques-uns sont arrivés à ces fonctions brusquement et sans transition, mais d'autres marchaient depuis longtemps sur le chemin qui y conduit ; et, à plusieurs, quand je les voyais approcher du Lut, je disais : (( Quand vous serez aux affaires, il y a quelque chose que je vous demanderai, c'est d'assurer un ruban spécial aux médailles de sauvetage. »
On me demandait quelques explications.
Je les donnais et j'ajoutais :
— Il est absurde qu'une décoration ait un ruban que tout le monde a le droit de porter — tel que le ruban tricolore auquel on attache les médailles de sauvetage.
— Parfaitement absurde, me répondait-on.
— Il convient donc de changer ce ruban.
— Rien n'est plus juste.
— Donnez-lui la couleur que vous voudrez, mais que ce soit une couleur qui lui appartienne, et qu'on ne puisse, comme celui de la croix d'honneur, le porter que si l'on a reçu la distinction qu'il représente. — Y voyez-vous quelque objection?
— Une seule, il ne faut pas qu'il puisse être confondu avec celui de la croix d'honneur.
— La médaille ne tient pas à cette confusion — d'ailleurs, je viens de répondre par avance à cette objection — assignez la couleur que vous voudrez — par exemple — un ruban rayé rouge et vert, pour représenter le feu et l'eau, ou tout autre.
— Alors, il n'y a plus rien à répondre.
— Je vous en reparlerai quand il en sera temps. J'attendais, puis, quand mon ami était ministre, je lui demandais une audience, et je remettais la question sur le tapis.
— Non, certes, me disait-on, je n'ai pas oublié que nous en avons déjà parlé... J'y penserai.
Quelque temps après :
— Eh bien! avez-vous pensé?...
— Oui, mais cela a des inconvénients...
— Lesquels?
— Oh ! il y en a beaucoup.
— Dites-m'en un.
— Nous en reparlerons.
Et on prenait soin que je n'en reparlasse jamais — par suite de quoi j'ai pris le parti de les chercher moi-même, et je n'ai trouvé que ceux que j'ai signalés plus haut.
Ce que je viens de raconter m'est arrivé trois fois — dont deux fois avec le même, qui, dans lintervalle de ses deux ministères, était redevenu parfaitement de mon opinion à ce sujet.
Je ne compte pas abandonner non plus cette cause, et, ce que j'ai demandé en vain aux pouvoirs qui se sont succédé depuis que j'écris, je le demanderai aux pouvoirs qui se succéderont tant que je tiendrai une plume.
Voilà donc, outre quelques-unes qui m'échappent en ce moment et quelques autres qui peuvent survenir, les questions dont je m'occuperai avant de me rendre aux avis dont je vous parlais en commençant, et de me consacrer exclusivement au culte de l'acrostiche et des bouls-rimés. — Je compte sur l'aide et les encouragements de ceux qui me veulent bien donner des avis contraires.