LIVRE I
POIJTIQUE COLONIALE
L’UTILISATION RATIONNELLE DE NOTRE DOMAINE COLONIAL
La guerre actuelle aura appris, je l’espère, à ne plus considérer les questions sous leur angle le plus étroit, mais, de haut et dans leur ensemble. Notre politique intérieure comme notre politique extérieure ont été comme vivifiées par le large souffle venu du front. Il faut en finir avec ces idées mesquines, ces querelles de clochers ou de boulons, ces méthodes désuètes et cette absence d’envergure dans les efforts des particuliers aussi bien que dans ceux de l’Etat.
Notre politique coloniale malgré un caractère d’in* dépendance plus marqué était cependant avant la
guerre trop frappée de cette indigence qui anémia tant d’œuvres de notre pays. Jusqu’ici, à part quelques brillantes exceptions, elle ne fut pas autre chose que la mise en pratique du principe des « petits paquets ». Des esprits aventureux avaient caressé de vastes espoirs d’organisation mais ces plans ne lurent qu’en partie réalisés, car si d’aucuns virent grand en matière coloniale, combien d’autres ne marchèrent que contraints parla force même des choses.
Lambeau par lambeau, de 1875 à 1905, s’est constitué notre grand domaine colonial. L’acquisition de nos territoires d’outre-mer s’est faite presque malgré l’opinion publique, et leur mise en valeur s’est, elle aussi, ressentie de cette absence de méthode et de vues d’ensemble qui en caractérisa la conquête. On a tâtonné pour doter d’un régime administratif adéquat nos diverses colonies. L’organisation de l’Algérie n’a-t-elle pas maintes fois varié suivant les circonstances, les fluctuations de la politique intérieure métropolitaine et les conceptions des dirigeants de la France en matière coloniale, Tour à tour, l’Algérie a été un vaste camp militaire, un royaume arabe, une réunion de simples départements français et un organisme mixte doté de la
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« personnalité civile • et d’un « budget spécial » dont l’essor a été entravé par les multiples lieps ^ d’une législation par trop métropolitaine.
/■ Que dire de l’organisation administrative de nos autres coloniesdont les unes, la Martinique, laGua- ^'eloupe et la Réunion, ne se différencient pas de ' nos départements métropolitains, et dont les autres offrent toute une gamme de systèmes allant de la commune deplein exercice du Sénégal aux indépendantes provinces des terres de protectorat, véritable mosaïque de règlements, où la législation locale est tantôt supprimée, tantôtaucontraire jalousement respectée. Les régimes administratifs coloniauxsont aussi divers, aussi multiples que les races qui peuplent la grande France, sans posséder pour cela la souplesse qui justifierait la variété. Un pareil assemblage ne peut que donner lieu à des heurts et à des difficultés. La machine administrative coloniale faite de pièces « rapportées » n’avance qu’avec d’inévitables grincements. Bien plus, ce sont trois mécaniciens différents qui conduisent le char colonial ; le Ministre de l’Intérieur assure la gestion des affaires algériennes, le Ministre des Affaires étrangères a sous son obédience les protectorats tunisiens et marocains, le Ministre des Colonies règne sur toutes nos autres possessions d’outre-mer. — L’unité depolitique fait, on le conçoit aisément, entièrement défaut. Dans l’Afrique du Nord, nous n’avons jamais eu en ma-
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tière politique musulmane Tunité de vues nécessaire pour mener à bonne fin la tâche entreprise. Et l’islatn français n’est pas confiné aux seules terres al^riennes, marocaines et tunisiennes, U rayonne en Afrique Occidentale et en Afrique Equatoriale et? nous le retrouvons sur la Côte des Somalis, dansîés^ îles des Comores, dans l’Inde et, plus loin encofe, dans les confins sino-tonkinois. Avons-nous élab^gré un plan d’ensemble de politique musulmane, en avons-nous les moyens, en avons-nous constitué les organes ? Et, en ces heures tragiques, avons-nous mesuré toute l’étendue des répercussions que la guerre entraîne parmi les musulmans soumis à notre tutelle plus ou moins lointaine ?
Le manquede coordination constaté dansles directives de notre politique coloniale, nous le retrouvons dans les questions d’économie politique coloniale. Chaque colonie ou groupe de colonies vit au point de vueéconomique sur lui-même pour lui-même, de là la mise en pratique de plans d’essor commercial ou industriel mesquins etétriqués.L’exempleleplussaissisant de cet état de choses est la lenteur avec laquelle l’Algérie tire profit des admirables richesses de son sous-sol comparé à l’évolution rapide de la Tunisie et dont la raison est simplement la différence de lé-
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gislation minière de C3S deux colonies. Dans l’une, cette législation est adaptée au milieu et aux contingences locales ; dans l’autre, l’Algérie, elle reste figée dans les règles doctrinaires d’une loi napoléonienne faite pour la France en 1807.
On a assez répété, non seulement dans les milieux coloniaux, mais encore dans le grand public, que la colonisation se faisait par le « rail ». Nous avons construit des chemins de fer coloniaux, mais avonsnous élaboré un chemin de fer ? On ne peut donner ce nom aux raccordements successifs du réseau algérien au réseau tunisien et aux pointes plus stratégiques qu’économiques du rail vers Tazaet Fez. Bien plus, au Maroc l’autorité militaire construit pour l’instant des chemins de fer à voies étroites, alors qu’en Algérie et en Tunisie les voies sont à écartement normal. En Afrique Occidentale, tout un programme de voies ferrées est en cours d’exécution, mais là encore on a attaqué de tous les côtés. Le système des coups de sonde, pratique et hardi il y a dix ans, doit faire place aujourd’hui à celui de l’unité. L’Afrique, si diverse, doit tendre à réunir ses royaumes isolés, et le rail seul reste le cadre moderne de l’unification.
Le canal de Panama est terminé, deux de nos co-
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lonies sont situées d’une façon providentielle pour en tirer un grand profit, la Martinique, ou la Guadeloupe et Tahiti. A-t-on déjà préparé les voies pour l’avenir ; a-t-on ouvert de nouveaux quais ; a-t-on outillé les ports futurs.
Et pourtant, les colonies ne demandent q u’à réaliser de nouveaux progrès et qu’à prendre un développement toujours plus considérable. On a bienfondédes gouvernements généraux, véritables syndicats de colonies ; il faut aller plus loin et céer dans certaines limites et pour certains objets des syndicats de gouvernements généraux. Au lendemain de la guerre, la Métropole aura assez à faire pour se suffire à elle-même ; il sera nécessaire que les colonies s’entr’aident et puissent ainsi se passer autant que possible de l’appui financier de la mère-patrie.
La guerre vient de prouver la solidité de l’édifice colonial. D’aucuns pensaient, avant les événements actuels, que notre domaine colonial était une construction délicate où le bambou léger remplaçait le chêne robuste, et qu’à la moindre tempête notre « maison coloniale » s’effondrerait. Il n’en a point été ainsi, et si le bambou a pu un instant plier sous la violence de la tempête, il ne s’est pas rompu grâce à sa souplesse même. Les colonies françaises ont
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puissamment aidé la Métropole, comme on le sait ; l’entr’aide coloniale s’est manifestée dans bien des domaines : envois de contin.^ents militaires et d’un effectil chaque mois plus important de travailleurs coloniaux pour les usines de guerre, ravitaillement de la Métropole en multiples denrées alimentaires, riz, féculents, blés, vins, orges, arachides, produits miniers ou animaux. L’effort colonial ne s’est pas borné à seconder la Défense nationale, il est allé plus loin : comprenant à quelles difficultés financières la France devait faire face, les colonies ont mis comme un point d’honneur à ne pas alourdir le budget français déjà bien pesant. Dans ledomaine financier, nos possessions d’outre-mer se sontefforcées de « tenir » et elles y sont parvenues. Certes, le premier choc a été rude, plus d’une a éhancelé ; mais, peu à peu, malgré la crise des transports, le commerce s’est ressaisi et a repris, permettant à la machine fiscale de fonctionner. Bien plus, certaines de nos colonies, nos anciennes colonies sucrières, ont dû aux événements actuels une prospérité depuis longtemps oubliée.
Lorsque l’œuvre de demain commencera, lorsqu’il s’agira de « reconstruire » , et cela dans tous les domaines, le rôle des colonies sera, nous pouvons dès maintenant raffirmer, considérable. Obligés de vivre sur nos propres ressources en ne faisant appel que le moins possible à l’extérieur, nous devrons trou-
ver dans notre domaine colonial une partie des ressources qui nous feront défaut. Les matières premières ou les produits divers que nous refusent notre sol et notre climat, nous tâcherons d’en demander le maximum à nos possessions d’outre-mer, réalisant ainsi en grand le rêve desphysiocrates, de l’Ancien Régime pour qui l’homme sage devait pouvoir vivre sur sa terre des ressources de sa terre. Cette étroite union de la France et de ses colonies doit être envisagée dès maintenant. Retarder l’étude de ses modalités serait coupable, et ce n’est pas au lendemain de la guerre que nous devrons commencer à en discuter ; il faut dès maintenant faire œuvre de prévoyance. Le problème est complexe, il touche à la fois à des questions sociales et à des questions administratives ; il demande une organisation économique nouvelle et une politique financière plus large. Nous devons achever l’édifice ; les matériaux sont à pied d’œuvre, cela a été la tâche d’hier, à nous maintenant de les assembler pour élever la construction harmonieuse qui sera la grande ruche reconstruite toute bourdonnante d’activité raisonnée et où auront disparu les brèches faites par l’ennemi. Tel sera le programme de demain. Il est temps, grand temps de nous y atteler ; nous devons le faire pour nous-mêmes et en mémoire de ceux qui sont morts pour que le Pays, c’est-à-dire toutes les terres françaises, africaines ou
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asiatiques, américaines ou australes, vive plus puissant que jamais.
La guerre a rendu la « question indigène » singulièrement importante. Sans être taxé d’arabophilie et d’indigénophilie, sans tomber également dans les « phobies » contraires, on ne peut nier qu’une question sociale est née aux colonies. C’est là un problème singulièrement complexe et de l’heureuse solution duquel dépendra, en grande partie, l’essor futur de nos « Nouvelles Frances » . Brusquement en quelques mois des milliers et des milliers de nos sujets indigènes ont pris contact avec notre population française en France. Les uns ont vécu de la vie du soldat français, ont maintes fois partagé ses peines, ses joies et sa gloire et sont devenus des « poilus » au même titre que les gars normands, bretons, du Nord ou du Midi, les autres embauchés comme travail- Jeurs dans les usines de guerre vivent de l’ouvrier métropolitain, occupés aux mêmes travaux et se livrant aux heures de repos aux mêmes délassements. Ce que des années et des années de politique d’assimilation auraient pu à la fin obtenir là-bas, quelques mois ont suffi à le réaliser pour eux. Ce seront, il serait puéril de ne pas le reconnaître, des hommes nouveaux qui rentreront dans le douar arabe, dans la case africaine et dans le village indo-chinois. Tous
ceux qui auront collaboré de quelque manière que ce soit à la Défense nationale reviendront plus riches non seulement de souvenirs, mais aussi de connaissances et de « culture » ; ils sauront revendiquer les droits qu’ils ont payés de leur sang et de leur la beur. et la France a contracté envers eux une dette sacrée.
Comment payer cette dette ? Tel est le redoutable problème colonial qui se pose, dès maintenant, et qu’il faut étudier avec soin en tenant compte pour chaque groupe de colonies de son développement € politique et social », de son peuplement indigène, des aspirations des populations, des besoins nouveaux engendrés par la guerre et enfin des contingences du milieu.
Il y a une autre question sociale qui me paraît jusqu’ici avoir été quelque peu laissée dans l’ombre par les pouvoirs publics compétents, je veux parler des « orphelins de la guerre », fils ou filles de nos glorieux soldats indigènes. Nous avons le devoir impérieux de venir en aide à ceux dont le foyer a été détruit du fait de la mort du père au champ d’honneur.
Le problème est double ; il comprend une partie d’assistance et une question d’éducation des orphelins. Il nous faut développer dans nos possessions d’outre-mer les écoles professionnelles et prendre dès maintenant des mesures spéciales pour en
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ouvrir toutes larges les portes aux orphelins de nos soldats indigènes. Nous devons donner un métier aux enfants de ceux qui sont morts pour nous, et en faisant cela nous rendrons un service considérable aux colonies elles-mêmes. Après la guerre, en effet, le manque de main-d’œuvre sera terrible en France et le peu qui en restera sera en entier accaparé par les besoins de la métropole. Il faut songer à doter nos « Frances Nouvelles » de bons ouvriers professionnels, car la lutte économique de demain sera âpre et nous aurons besoin de développer non seulement les ressources agricoles des colonies, mais leurs ressources industrielles, et il est d’un intérêt capital que nos grandes sociétés et nos grandes usines puissent être certaines de trouver là bas une main-d’œuvre éduquée parmi les populations indigènes. L’enseignement professionnel doit donc recevoir outre-mer une vive impulsion, il faut augmenter le nombre des écoles et leur spécialité.
Une autre question « sociale » est née de la guerre : la question des mutilés. Que fera-t-on, pour les mutilés coloniaux ? Il ne faudrait pas que des éléments de trouble apparussent, que des esprits ombrageux se crussent lésés. Il importe de ne pas laisser se former par des mesures maladroites ou mesquines des malaises latents qui peuvent brusquement déterminer de graves conséquences.
Le-problème de l’après-guerre n’est pas seule-
POUTIOUB COLOrCtALÈ
ment un problème psychologique, c’est également un problème administratif. Jamais occasion pareille ne se rencontrera au moment de la paix de faire table rase de l’organisme administratif colonial qui craquait déjà avant août 1914 et qui est tout à fait ébranlé à l’heure actuelle. Devant les charges nouvelles qui incomberont aux colonies, il est de toute nécessité d’alléger la machine administrative et d’en moderniser les ressorts. 11 y a quelques années je disais, lors d’une conférence donnée à Londres : « L’utilisation d’une colonie est d’abord un problème économique » . Or, au lendemain des hostilités, nous aurons besoin de tirer de nos terres lointaines le maximum de ce qu’elles peuvent rendre. Pour atteindre ce plein rendement dont nous avons besoin, nous trouvons-nous en présence d’une organisation administrative adéquate aux circonstances actuelles ?
Ce qui a manqué dans notre administration coloniale, c’est une direction méthodique. La gestion de notre domaine musulman d’Afrique n’est-elle pas elle-même illogique ? Il paraît étrange, pour ne pas dire plus, que l’Algérie soit administrée par le Ministère de l’Intérieur, le Maroc et la Tunisie par les Affaires étrangères et les régions islamisées do la Mauritanie par le Ministère des Colonies. De cet état de choses il résulte des Leu; ;?: des incohérences qui retardent l’essor de notre Afrkae du [Nord. Ce
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qui pouvait dans une certaine mesure s’admettre avant la guerre, n’a plus le droit de subsister maintenant. Les questions particulières, les dissensions de clocher doivent s’effacer devant l’œuvre commune à accomplir, et pour que celle-ci produise de bons résultats il faut « unifier l’Afrique française ». Nous le devons pour pouvoir pratiquer une heureuse politique musulmane ; nous le devons également pour réaliser à bref délai la réussite du plan d’expansion économique de nos terres d’outre-mer, rendue plus impérieuse que jamais du fait de la guerre.
Gomment réaliser cette unification, c’est ce à quoi le Parlement doit s’efforcer de trouver la solution, tout en n’oubliant jamais, ainsi que je l’ai souvent répété, qu’ unité de vues dans la politique nordafricaine n’implique pas uniformité. De nombreux projets sont en suspens ; d’aucuns parlent de la création d’un Ministère de l’Afrique du Nord ; d’autres estiment qu’il y a lieu de rattacher les Colonies à l’Algérie et constituer un Ministère de l’Algérie et des Colonies ; certains, enfin, préconisent la formation d un Sous-Secrétariat de l’Afrique française. Quelle que soit la modalité adoptée, il faut agir, car le temps presse. Il faut également mettre sur piéd une nouvelle organisation du Ministère des Colonies, ministère qui se meurt comme anémié alors qu'il devrait être vivace et en pleine période d’extension
POLITIQUE COLONIALË
afin d’affronter la lutte économique de demain. De vagues organismes vivent sans liens entre eux, sans émulation, sans réelles directives : Office colonial, Jardin colonial, Laboratoires coloniaux. Le Parlement a, du reste, fort bien compris le danger d'un pareil état de choses, et dernièrement la Commission des Affaires extérieures et coloniales de la Chambre a fait sienne une proposition de loi de M. Gratien Candace visant la réorganisation de l’Administration centrale des colonies. Mais là encore on n’a pas encore abouti à des résultats tangibles.
L’œuvre de réorganisation coloniale ne doit pas se limiter au seul domaine administratif, mais englober également les questions économiques. J’ai déjà à plusieurs reprises signalé de quelle utilité seront pour l’avenir les ressources de toute nature que nos possessions lointaines sont susceptibles de donner. J’ai également indiqué que par suite de l’appauvrissement de la proverbiale richesse de la France, notre pays devra davantage que par le passé s’efforcer de vivre sur « lui-même » des produits de son sol et de ceux de ses colonies. Il faudra donc que le développement économique de nos « Nouvelles Frances » soit poussé aussi loin que possible. Le problème de la mise en valeur des terres lointaines doit être la préoccupation primordiale des pouvoirs publics. Il nous faut concevoir et mettre
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sur le chantier un vaste programme de travaux d’utilité publique, compléter le réseau ferrré colonial, augmenter l’importance des ports français d’outre-mer, doter enfin l’ensemble de nos possessions d’un outillage économique approprié à l’effort que nous leur demanderons.
La mise en valeur de notre domaine colonial nécessitera tout d’abord une orientation nouvelle de notre politique financière. L’histoire de notre expansion africaine nous montre que lorsqu’une colonie côtière a été amenée à conquérir un vaste hinterland, elle n’a pu à l’aide de ses seules ressources faire face aux charges financières que réclamait la mise en œuvre du programme de travaux publics de première utilité. De là la constitution indispensable de fédération de colonies en une union offrantpour ainsi dire plus de « surface » financière, soit pour entreprendre certains travaux, soit pour obtenir le placement d’emprunts importants. Telle est la genèse de nos grands gouvernements généraux de l’Afrique Occidentale, de ITndo-Chine et de l’Afrique Equatoriale. Ce n’est que du jour où les colonies de ces gouvernements généraux se sont « groupées » et ont pu disposer, à côté de leurs budgets locaux et comme superposées à eux, des ressources des budgets généraux, que les programmes de mise envaleur ontpu être en partie réalisés. L’expérience aprouvé que la <» fédération » de Lucien Hubert 2
POLlTIQtJE COLONIALE
colonies est un principe fécond en bons résultats.
Au lendemain de la guerre les finances métropolitaines seront largement obérées. Laissées à elles seules, nos possessions d’outre-mer, dans leur formation actuelle, ne pourront faire l’effort nécessaire. Au contraire, si le Parlement favorisait la création de nouveaux « groupements » coloniaux en leur appliquant plus ou moins complètement la formule fédéraliste qui a permis, dans un cadre plus restreint, à l’Afrique Occidentale et à l’Indo-Chine de prendre l’essor économique que l’on sait, il y aurait pour notre domaine colonial comme une certitude nouvelle de triompher des épreuves et d’être pour la mère-patrie une aide précieuse entre toutes.
L’Afrique du Nord n’aurait-elle pas un bénéfice réel à voir se créer dans certains domaines, et, pour n’en citer qu’un, dans le domaine financier, une sorte de confédération de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, et pourquoi pas de l’Afrique Occidentale. N’y a-t-il pas intérêt à pratiquer une politique de coordination des efforts dans ces contrées où, par exemple, l’exploitation de la totalité des richesses minières sera d’une importance capitale et pour elles et pour la mère-patrie? Ne devons-nous pas sans tarder davantage mettre à même notre Afrique du Nord de nous donner ce que l’on a si justement dénommé les « munitions de la paix » ? Il faut pour cela et d’abord qu’un réseau ferré soit
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plus amplement établi, réseau dont les rameaux, par où circuleront la vie économique, s’étendent dans toutes les directions en parachevant d’une façon logique la jonction des divers tronçons déjà existants, réseau qui revêtirait un caractère « impérial», c’est-à-dire d’utilité intercoloniale. Et pour en réaliser la construction n’est-il pas nécessaire de prévoir une sorte de fonds commun ? Ne peut-on concevoir qu’il faille, pour servir l'utilité générale, un instrument financier de portée générale, et croit-on vraiment que l’établissement d’une caisse commune pour travaux publics se doive nécessairement payer de l’abandon des aspirations et des besoins particuliers de chacune des colonies ainsi réunies ? Ne voiton pas qu’au lendemain des hostilités, l’industrie et le commerce auront besoin, en Afrique du Nord comme en France, d’un crédit élargi, et qu’un organisme commun serait plus susceptible de permettre les entreprises d’ordre intercolonial, alors que les affaires locales trouveraient aide et assistance auprès des organismes locaux ?
N’aurions-nous pas également un intérêt manifeste à ne pas voir gaspiller les ressources des colonies américaines françaises, la Guadeloupe, la Martinique, à des travaux faits sans vues d’ensemble, alors que l’importance de ces possessions sera des plus grandes par suite de l’ouverture du canal de Panama ? De même il y a trop d’intérêts communs
entre nos établissements de la côte des Somalis, la Réunion et Madagascar pour différer longtemps encore la formation d’un organe central de Gouvernement.
C’est en fortifiant, par les mesures administratives dont il est question plus haut, l’armature financière de nos terres lointaines que l’on pourra demander à celles-ci un efiort économique de large envergure. Mais là encore il faut agir dès maintenant, et il nous paraît que ces questions devraient déjà faire l’objet d’études approfondies pour éviter que des solutions hâtives, partant inconsidérées, ne fussent prises à la dernière minute.
Enfin, il y a un problème économique qui est néde la guerre, c’est celui de la reprise du marché colonial envahi par les produits allemands. M.Deschanel, dans une préface d’un ouvrage consacré à cette question, écrivait ces lignes: « Peu « à peu les diverses contrées du globe se transfor-
• maient en un vaste marché de produits austroallemands.
« Les colonies françaises n’avaient pas échappé à « cette mainmise économique. Malgré un régime pro-
• tectionniste, les produits d’outre-Rhin inondaient « chaque jour davantage nos marchés coloniaux. »
Le mouvement commercial austro-allemand dans nos possessions d’outre-mer dépassait, à la veille de la guerre, 150 millions. M. Paul Deschanel, en signa-
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Jant cet état de choses, disait : « Toutes les initiatives, « tous les efforts officiels ou privés doivent tendre « au même but. 11 faut stimuler l’action de nos Ins- » tituts coloniaux, de nos Chambres de Commerce, « de nos Offices coloniaux. Les pouvoirs publics « doivent favoriser le développement de notre « marine marchande, et la politique douanière colo- « niale doit être mise en harmonie avec les dispo- « sitions nouvelles qu’élaboreront les conférences • économiques des Alliés » . Des initiatives privées se sont efforcées de pallier à cette insuffisance. La Foire de Casablanca, celle de Lyon, celle de Bordeaux et celle de Fez ont montré la marche à suivre. Les Chambres de Commerce et les Instituts coloniaux ont combattu le bon combat, mais c’est insuffisant. Il apparaît utile qu’une série de mesures législatives et réglementaires soient prises pour chasser définitivement le produit allemand du marché colonial.
Dans un travail excellent, M. du Vivier de Streel signalait quel rôle important serait celui des colonies lors de l’après-guerre. Lorsqu’on dépouille le tableau des importations de l’étranger en France pour l’année 1913, on constate que sur 7.800 millions de marchandises de provenance étrangère (les produits coloniaux n’entrent pas dans ce chiffre), il y a plus de 4.700 millions comprenant des articles qui, pour la plupart, ne pourraient pas être produits
MUTIOÜE GOLONULË
dans la Métropole, mais qui peuvent tous l’être dans nos colonies. En les prenant là, nous n’aurions pas à les payer en or et nous serions assurés en même temps que l’accroissement de nos achats dans nos possessions entraînerait immédiatement une augmentation des exportations de la Métropole vers ces mêmes possessions pour une valeur à peu près équivalente, de telle sorte que nous trouverions, sur un marché privilégié, des débouchés nouveaux que nous sommes certains de ne pouvoir nous procurer avec autant de facilités et autant d’avantages sur les marchés étrangers.
La tâche à laquelle nous convie M. du Vivier de Streel est une tâche sacrée et les générations qui n’auront pas à lutter pour la défense du sol se devront de mener le bon combat pour l’expansion de la plus grande France.
Il nous semble utile de jeter ce cri d’alarme et de demander que l’on veuille bien «s’occuper enfin des colonies » et cela dans notre propre intérêt. La guerre nous a, semble-t-il, appris toute une série de vérités premières ; successivement le Parlement, le grand public, le Gouvernement lui-même ont reconnu qu’il fallait des canons et des munitions, que l’ouvrier tourneur était tout aussi utile à ta Défense
UTILISATION DE NOTRE DOMAINE COLONIAL
nationale que le combattant. Actuellement on s’aperçoit que si on laissait l’agriculture française manquer de main-d’œuvre, la famine nous menacerait rapidement et en quelques mois détruirait les efforts de nos soldats et de nos marins. Demain force sera de reconnaître que nous aurons un besoin urgent des ressources de toute nature de notre domaine colonial et quand nous nous en apercevrons, peut-être sera-t-il trop tard. Prenons exemple sur nos alliés les Anglais, les premiers colonisateurs du monde. Que se passe-t-il à Londres en ce moment, à Londres maintes fois bombardée par les zeppelins, à Londres où se concentre toute la ténacité anglaise pour la lutte à outrance ? Une con férence impériale y siège, où chaque contrée de l’Empire se trouve représentée, conférence préparatoire précédant celle du mois de mars 1917 où les « Ministres » des colonies britanniques étudieront les moyens de soutenir la Métropole dans la guerre et de préparer l’œuvre de reconstitution nationale qui suivra la signature de la paix.
Pourquoi ne pas envisager à Paris, dans les limites où nos possessions le permettent, une réunion analogue ? L’empire colonial français doit être consulté sur les mesures multiples que j’envisageais au cours de ces quelques lignes. La réunion à Paris des représentants de nos possessions d’outre-mer, des délégués de chambres dejCommarce, des Assemblées
POLITIQUE OOLOMALE
élues coloniales, des Ministres compétents, nous semble s’imposer. Cette conférence serait comme les premiers Etats Généraux de la France Nouvelle chargés de rédiger les « cahiers » qui serviraient à élever l’édifice que nous réclamons.
UN CONSEIL COLONIAL
On a, entin, compris en haut lieu que l’on devait porter tous ses efforts à demander à nos possessions d’oittre-mer le maximum de production possible. Il s’ag.t d’aider la Métropole à supporter le poids de la crise économique née de la longue durée de la guerre ; il s’agit, également, de préparer l’avenir.
C’est, obéissant à ces impérieux besoins, avec un programme très net de pleine mise en valeur des ri^chesses naturelles de notre Afrique occidentale qiie le nouveau Gouverneur général de l’Afrique occide^ale, M. Van Vollenhoven, a rejoint son poste. C’est, également, dans le même ordre d’idées fet avec les mêmes préoccupations qu’en IndochineM. Albert Sarraut vient de convier les pouvoirs lockux à faire un inventaire des productions de notre tdomaine d’Extrême-Orient et des possibilités économiques futures.
tOLITlQUE COLONIALE
En Afrique Equatoriale française, M. Angoulvant va s’appliquer également à mettre en valeur cet immense domaine jusqu’ici sacrifié, après avoir obtenu en France les moyens d’action indispensables.
Nous ne pouvons que nous féliciter de ces initiatives. Je ne doute pas que nos autres Gouverneurs suivent les exemples de leurs collègues, mais je crains que, là encore, nous fassions des efforts dispersés, décousus, sans homogénéité. Or, en matière d’économie politique coloniale, il y aura au lendemain de la guerre une grande oeuvre d’ensemble à réaliser. Même en laissant de côté les questions de pure politique coloniale de l’après-guerre, il n’en reste pas moins certain que, par le fait des événements présents, nous nous trouvons en présence, dans nos terres lointaines, d’une série de problèmes économiques « d’ordre impérial » .
Ces problèmes sont, en effet, des problèmes « impériaux » qui dépassent le cadre de tel ou tel gouvernement général, de telle ou telle colonie ; ils intéressent l’ensemble tout entier de noire domaine d’outre-mer. Ce sont là des réalités que l’heure présente rend singulièrement importantes ; en différer l’examen serait retomber dans nos erreurs passées. Il nous faut, et je l’ai souvent répété depuis la guerre, voir grand. Après la guerre tout acte mesquin, tout geste réduit, seront des actes et des gestes stériles et mort-nés.
CONSEIL COLONUL
La politique coloniale française, et j'entends ce vocable sous son sens large, a sous la IIP République notablement évolué. Cette évolution est double, car si peu logique que cela puisse paraître, la politique dont il s’agit se modifie vers la décentralisation d’une part et de l’autre dans le sens de la centralisation. Loin d’être en antinomie, ces deux faUs se coordonnent. En effet, depuis 1895, par une action décentralisatrice les pouvoirs locaux ont été considérablement accrus, des budgets locaux et généraux ont été institués, l’ingérence de la « centrale » a été dimin\iée ; le « nouveau-né » qu’était notre jeune domaine d’outre-mer a été, si j’ose m’exprimer ainsi, démailloté afin que, devenu plus fort, il puisse s’ébattre sans entraves inopportunes et bien « profiter ». En même temps par une action inverse, certaines de nos « Nouvelles Frances », afin de réaliser de grands et de nécessaires programmes de mise en valeur et en vue d’avoir une « surface » financière correspondant avec leur développement présent et futur, se sont fédérées et ont constitué des grands groupes de colonies que l’on sait : union indo-chinoise, A.O.F., A.E.F. 11 est hors de doute que nous serons, après la guerre, amenés à constituer d’autres fédérations » : Afrique du Nord, colonies américaines, possessions de l’Océan Indien. On devra donc compléter l’action centralisatrice.
Les circonstances présentes réclament plus que
POLltlQüE COLONIALE
jamais une politique économique coordonnée autant en ce qui concerne le sol de la vieille Gaule que pour les terres à peine défrichées où flotte notre drapeau. Nous avons vu où conduisaient les mesures incohérentes. Celles-ci doivent être évitées aux colonies plus qu’ailleurs car il faut se garder de fausser ces organismes jeunes, sous crainte de provoquer des déviations inguérissables. C’est pourquoi, tout en applaudissant aux efforts de tel ou tel de nos Gouverneurs Généraux, il ne faut pas se laisser leurrer : Ces efforts auront une portée infiniment moindre s’ils sont « individualisés » que s’ils font partie d’un plan d’ensemble. Il faut qu’ils soient, dans leurs grandes lignes, dirigés en vue d’un but général et constituent un tout homogène formant comme le rythme bien réglé d’un immense et fécond labeur. Le régulateur de ces efforts, semblable à un volant puissant d’une machine, ne peut être que le Ministère des Colonies. Lui seul est qualifié, en effet, pour savoir quels sont les besoins de la Métropole, quelles sont les possibilités de telle ou telle possession, et de quelle manière il y a lieu de répartir les charges et de seconder les unes et les autres.
La complète utilisation des richesses de nos terres lointaines n’est pas seulement un problème d’ordre exclusivement économique, la question comporte la résolution de problèmes administratifs et sociaux : problèmes administratifs, ceux de la constitution de
CONSEIL COLONIAL
nouvelles fédérations coloniales, des transports maritimes, etc... problèmes sociaux concernant les conditions nouvelles de vie pour nos indigènes qui seront démobilisés ou qui reviendront des usines de guerre, question des orphelins, des pensions, de la main-d’œuvre et de l’application des lois sociales.
On voit par ce simple exposé combien complexes sont les questions à mettre sur pied. Or il faut faire vite et autant que possible cependant, sans précipitations maladroites ou sans désastreuses lenteurs bureaucratiques. Le Ministère des Colonies, tel qu’il est actuellement constitué, est-il capable de mener à bien, à l’aide de ses seuls moyens, cette tâche ? Il appert que non.
Le Département doit être aidé et secondé dans l’œuvre dont il s’agit. Comment peut-il l’être ? C’est ce que je voudrais rechercher au cours de cette étude.
Un examen rapide de la législation coloniale comparée permet de relever, dans tous les pays ayant des colonies, la présence d’assemblées particulières ou d’organismes spéciaux institués auprès des administrations centrales coloniales. L’existence de ces institutions s’expliquent par l’impossibilité où se trouve un Ministre des Colonies de posséder des connaissances universelles et de réclamer cette
science générale au personnel du 'Département en question, qu’il s’agisse du Ministère des Colonies français, de celui de Belgique, d’Italie, du Portugal, du Colonial Office voire même du Koloniamlat allemand. En effet, la direction d’un domaine d’outre- mer est parfois entravée par l’étude de certaines questions techniques. Pour les résoudre, ilest nécessaire de faire appel soit à des techniciens, soit à des personnalités que leurs fonctions antérieures et leurs travaux personnels ont rendu plus aptes que quiconque à examiner avec le maximum de compétence désirable les divers problèmes coloniaux.
On sait qu’en France le Ministère des Colonies est secondé par de nombreux comités ou commissions, je n’en citerai que quelques-uns ; commission de la législation et de la prévoyance sociale, conseil du contentieux, comité des affaires indigènes, commission de Surveillance des banques coloniales, etc. Le Colonial Office dans les deux questions capitales de la colonisation anglaise, l’émigratiôn et la propriété foncière est activement secondé par la colonial Land and Emigration Commifision.
Le Colonial 0//?cetrouve également comme auprès de véritables commissions techniques tous les avis ou tous les renseignements 'désirables soit parmi les fonctionnaires du cadre régulier de l’Agence des Colonies de la Couronne, soit parmi les spécialistes attachés à cette institution, parmi lesquels il y a
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des ingénieurs conseils et des « inspecteurs » , terme générique qui désigne des inspecteurs des travaux publics, de matériel pour les chemins de fer, des banquiers, des solicitors, des médecins ». Avant la guerre, le Ministère colonial allemand demandait maints avis techniques à sa « Commission Economique permanente ».
Les Comités ou les commissions de la rue Oudinot, les consultations demandées par le Colonial Office sont les unes éphémères, les autres ne portant que sur une question déterminée. Il n’y a pas d’organismes permanents. Au contraire dans bien d’autres pays « coloniaux », nous sommes en présence de conseils consultatifs permanents dont, dans certains cas, les avis et les conseils sont même obligatoires ; Conseil de l’Inde auprès de V India Office, Conseil Colonial auprès du Ministère des Colonies de Belgique et les récents conseils coloniaux portugais ou italiens.
Il existe, dira-t-on, un conseil supérieur des Colonies en France. Je ne désire point porter la main sur ce Conseil, défunt avant d’avoir même vécu et qui se survit à lui-même. Il m’apparaît inutile de rechercher le « mystère » de cette institution. En soulevant la pierre tombale qui la recouvre, je craindrais, en effet, que l’air pur ne fasse tomber en poussière les derniers vestiges de cette ombre de Conseil.
Lorsque l’on propose d’instituer chez nous un Conseil colonial sur le modèle des Conseils coloniaux étrangers, on oublie que ces derniers n’ont à s’occuper en somme que de domaines d’outre-mer peu considérables ou d’une partie seulement des terres lointaines apartenant à telle ou telle puissance. On cite souvent, par exemple, le Conseil de l’Inde qui fonctionne auprès de XIndia\Office, mais qu’est-ce au fond que cet organisme ? Ce n’est que la transformation de la Court of Directors qui assistait à Londres de ses avis la « Compagnie des Indes ». C’est donc comme un Conseil d’Administration élargi.
Le Conseil colonial italien formé en 1903, gère les intérêts des possessions italiennes qui, quoiqu’accrues dé la Tripolitaine et de la Cyrénaïque sont de dimensions modestes, comparées à la plus grande Angleterre et à la plus grande France. Le Conseil colonial belge n’a à ne s’occuper que des terres congolaises et l’assemblée portugaise que des possessions somme toute peu étendues où a été maintenu l’étendard de cette république.
11 apparaît donc que ces divers organismes' n’ont à s’occuper que de questions intéressant soit une
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colonie, soit un groupe réduit de possessions ; ils revêtent le caractère de conseils locaux qui, au lieu de siéger outre-mer, siègent près des Administrations centrales. La création de semblables assemblées à Paris serait inutile car elles existent ou sont en formation dans nos grandes possessions : délégations financières en Algérie, conférence consultative tunisienne^ conseils supérieurs en Indo-Chine et en Afrique occidentale. Ces institutions sont encore limitées dans leur action et voient leurs pouvoirs réduits à l’examen des questions financières, mais, par la force du temps et en présence de l’évolution fatale, les grands groupes de colonies, ces mêmes institutions verront leur rôle grandir et leur action dépasser singulièrement les limites actuelles. Nos conseils locaux se rapprochent chaque jour des conseils coloniaux étrangers que nous énumérions plus haut.
Dès que l’on étudie quelque peu les pouvoirs des conseils étrangers, il est aisé de reconnaître que ceux de nos assemblées locales sont en effet en bien des points semblables et qu’il serait facile de les assimiler tout à fait. Le Conseil colonial belge apparaît comme une assemblée de techniciens dont le rôle n’est point de légiférer à proprement parler, mais de seconder de ses avis compétents l’action administrative du département des Colonies. Ce dernier, en effet, trouve dans le Conseil colonial Ldcien'Hobert 3
une institution qui met au point les textes et en con* trôle l’établissement. Le contrôle dudit conseil n’est pas de la même nature que celui du Parlement. C’est ainsi que l’a exprimé le Ministre des Colonies, M. Renkin, « un contrôle juridique ». Halôt Gevaert.l’écrivain belge bien connu, donne du reste la définition suivante : « Le Conseil colonial assure un double rôle d’assistance et de contrôle ».
On sait que le Conseil de l’Inde n’est au fond qu’une grande commission où s’élaborent les textes mais où aucune décision importante n’est prise. La loi de 1858 déclare, en effet, que « la manière d’employer les revenus de l’Inde soit dans l’Inde soit ailleurs, est soumis au contrôle du Secrétaire d'Etat en Conseil ». Mais comme l’a fait remarquer M. J. Chailley môme après cette disposition formelle de la loi, les pouvoire financiers du Conseil ne sont pas aussi grands qu’ils paraissent ; et par suite de quelques-unes de ces subtilités ou de ces dispositions traditionnelles fréquentes en Angleterre, il est arrivé que des dépenses énormes ont pu être ordonnées par le Secrétaire d’Etat sans qu’il eut demandé le consentement du Conseil, sans même qu’il les eût porté à sa connaissance. On a pu, parexemple, décider la guerre avec l’Afghanistan, négocier avec la Russie,aHnexer la Birmanie sans avoir pris son avis».
O Non seulement, a écrit sir John Strachey, ses membres en pareille occurence ne peuvent pas intervenir,
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mais ils n’ont aucun moyen à leur disposition pour obtenir sur ces questions d autres et de plus amples informations que celles que possède le public ». L’acte constitutif du Conseil colonial italien accentue encore le caractère administratif de cette assemblée, d’après ce texte il est institué près le Ministre des Colonies un conseil colonial composé du Sous- Secrétaire d’Etat de ce Ministère, président, de divers fonctionnaires et de six autres membres de compétence reconnue nommés par décret royal. La loi du 22 mai 1903 énumère les questions pour lesquelles le Conseil précité doit être consulté et ajoute « en dehors des objets indiqués par la présente loi, ce Conseil peut être consulté sur toutes les questions concernant les colonies ». Ce n’est donc qu’une assemblée consultative et non délibérante.
Il en est de même du dernier venu des Conseils coloniaux, celui du Portugal. « Cette Assemblée, dit M. Anglio Mori dans son récent ouvrage : Icorpi comiiltivi deir administratione coloniale negli stati d'Etiropa, apparaît sans aucun doute comme la plus intéressante des assemblées consultatives coloniales. Il revêt par sa composition et ses attributions le double caractère d’un organe technique et d’une assemblée consultative des intérêts coloniaux. L’article 9 du décret du 30 juin 1911 qui organise le Conseil dont il s’agit fixe ainsi ses attributions : « Les attributions du Conseil Colonial sont ;
POUTtQUE COLONIALE
De donner des avis sur les affaires coloniales et de constituer un conseil de contentieux ;
De donner des avis sur certaines questions financières et judiciaires ;
De donner des avis sur les questions douanières et sur les tarifs à appliquer ».
Le Conseil colonial portugais remplit donc un triple rôle : c’est un corps consultatif, c’est un organe technique et c’est un tribunal administratif. Il a plus d’envergure que les autres conseils étrangers mais ce n'est encore qu’un simple organe d’administration.
Ce qu’il nous faut en France, ce n’est point une institution administrative supplémentaire, c’est une assemblée vivante où, par la présence simultanée de membres pris au dehors et de fonctionnaires, les initiatives soient prises et mises au point afin d’une part d’éclairer les Pouvoirs Publics et de l’autre de surveiller que ces mêmes initiatives n’aillent pas s’enfuir dans la « concession perpétuelle » d’un carton poussiéreux et vert.
Si j’ai cru intéressant de rapidement passer en revue les Conseils coloniaux, c’est pour attirer l’attention sur ce fait que la grande majorité des puissances coloniales possède auprès de leur département ministériel des conseils où sont puisés maints avis
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éclairés. Pourquoi n’en existe-t-il pas en Franceou plutôt pourquoi le Conseil supérieur des Colonies u’a-t-il pas donné ce que l’on attendait de lui? La raison de cet insuccès nous la trouvons justement par la comparaison de ce qui se passé à l’étranger. Tous les divers conseils que nous avons cités rendent des services précieux pour la simple raison que, dans leur constitution on a respecté un certain nombre de principes fondamentaux en la matière. Ces principes sont faciles à dégager. Tout d’abord il faut qu’un Conseil colonial soit peu nombreux pour pouvoir fonctionner avec régularité. Le Conseil de l’Inde ne se compose que de 12 membres, le Conseil colonial belge en comprend 14, celui du Portugal 19 et le Conseil italien 11. Le Conseil Supérieur des Co lonies n’a pas vu limiter le nombre de ses membres ; en fait partie le « tout colonial français » . Ensuite, s’il est bon que, comme en Belgique ou en Italie, le Parlement délègue quelques-uns de ses membres dans ces assemblées, il est nuisible d’y voir entrer toute la représentation coloniale. Ceci saute aux yeux pour le Conseil Supérieur des Colonies car il est facile de reconnaître qu’il était inutile d’apporter, devant les personnalités dont se compose le Conseil Supérieur, des questions déjà soulevées avec toute l’autorité et la compétence désirables par des parlementaires soit au Sénat, soit à la Chambre, parlementaires également membres dudit Conseil.
C’est peut-être la cause de la faillite de notre Conseil Supérieur des Colonies.
Est-ce à dire que nous devons jeter te manche après la cognée. Comme je l’indiquais au début de cette étude, nous nous trouvons du fait de la guerre en présence d’un effort colonial considérable à donner. On ne peut laisser à ses propres moyens le Ministère des Colonies sans l’aider. Ressusciter le Conseil Supérieur ne serait qu’un mauvais expédient. Le réformer serait le seul procédé possible ou plutôt même il vaudrait mieux abattre cet édifice et construire une nouvelle maison, bâtie suivant les besoins modernes (1).
Le Ministère des Colonies n’a pas besoin d’organismes administratifs nouveaux, il suffît d’en modifier la composition et d’ouvrir à travers les couloirs monacaux de la rue Oudinot quelques prises d’air pur. Ceci c’est l’œuvre du Ministre. Mais, il n’y a pas urgence à créer un rouage de plus à l’administration centrale, il y a utilité à envisager comment ce même ministère pourrait recevoir des directives de la part d’une assemblée qualifiée.
Ce sont, en effet, des directives que devrait donner le futur Conseil Colonial français et non des avis. Il
<'!) M. Maginot a bien réuni en juin 1917 une sorte de Conférence Coloniale dans le but déterminé d’établir l’inventaire de produits coloniaux. Ce n’est pas là l’organisme permanent indispensable.
CONSIÉL colonial
n'aurait pas à administrer mais à signaler au Ministre les questions à étudier et à lui apporter des suggestions sur les modalités grâce auxquelles lesdites questions pourraient recevoir une heureuse solution. C’est à l’administration d’administrer et le Conseil n’aurait à faire preuve que d’une sorte de contrôle suffisant pour empêcher les bureaux de trop s’endormir. Ce serait comme le régulateur, comme le volant dont nous parlions au début de celte étude qui accélérerait la marche de la lourde machine de la rue Oudinot.
Un très grand nombre de problèmes pressent actuellement, leurs solutions ne peuvent être différées. Or, ils comportent des études longues, des connaissances qui souvent dépassent le cadre de tel ou tel service du Ministère des Colonies. Il faut apporter également des solutions à des problèmes qui touchent à la sociologie et à la science financière. Il faut en un mot adapter notre domaine colonial aux conditions nouvelles qui seront faites à notre Pays après la guerre. Tout un monde de réforme est à entreprendre. Le Ministère des Colonies ne peut pas étudier seul ces problèmes « impériaux » ; il est prêt et c’est son rôle à appliquer les conseils que l’on lui donnera mais ne peut seul formuler ces conseils.
Regardons ce qui se passe en Angleterre. Ici on a compris que les événements présents allaient chan-
POLITlQDE COLONIALE
ger bien des choses. Les intérêts de certaines possessions britanniques allaient être radicalement changés, une union plus intime de la Métropole et de ses terres lointaines doit être élaborée, l’entr’aide coloniale lortiûée.EtlaPlus Grande Angleterre s’assemble en ce moment à Londres en une Conférence Impériale où les difficultés du présent et de l’avenir sont discutées, mises au point et souvent aplanies. Cette heureuse coutume de réunir des Conférences impériales, nous la trouvons établie en Grande-Bretagne même avant la guerre, elle était née de l’immensité même de l’Empire anglais et de la nécessité d’en coordonner les efforts.
Les colonies de s>‘lf -Government sont au point de vue administratif indépendantes du pouvoir central et avaient cependant senti qu’elles avaient des intérêts identiques à défendre, qu’il y avait des questions intercoloniales et qu’il était obligatoire de marcher la main dans la main. Le premier contact eut lieu en 1887. En 1907 la Conférence coloniale se transforma en une Conférence Impériale. Il a paru qu’il serait avantageux pour l’Empire que la Conférence se transformât en Conférence Impériale réunie environ tous les quatre ans où seraient discutées les questions d’intérêts communs. Le premier ministre du Royaume-Uni en sera le président de droit et les premiers ministres des Dominions membres de droit. Par la force du temps et sous
CONSEIL COLONIAL
la pression des événements, cette conférence dont les assises sont irrégulières se mue peu à peu en un Impérial Council of States composé des députés des Dominions et dont le nombre serait proportionnel à celui de la population de chaque colonie. Le Gouvernement anglais devrait consulter cet Impérial Council of States sur toutes les questions revêtant un caractère « impérial » .
Il me semble que nous devrions constituer à notre tour ce « conseil impérial » où figureraient des délégués de la représentation coloniale, des délégués élus par les Délégations financières algériennes, par la Conférence consultative tunisienne, par les Conseils Supérieurs de nos groupes de colonies, un représentant de nos colonies américaines, un représentant de nos possessions de l'Océan Indien et enfin un délégué de celles de l’Océan Pacifique. A cette représentation les intérêts généraux qui, du reste, comprendraient des représentants des éléments indigènes devraient s’adjoindre des délégués de nos instituts coloniaux de nos grandes Chambres de commerce et des commerçants et des industriels coloniaux. En choisissant avec sûreté les membres de cette Assemblée et en limitant leur nombre, on obtiendrait l’organisme cherché qui, présidé par le Ministre, pourrait faire de la bonne besogne.
Le grand avantage de la création d’un tel conseil serait, je l’ai déjà signalé, mais ceci paraît si impor-
POUflQÜE COLO.NjALÉ
tant que je crois devoir y insister, d’unitier nos efforts. Par la présence de représentants de l’Afrique du Nord, notre politique musulmane serait coordonnée dans toutes nos possessions et il en serait de même de notre politique économique. Il ne faut pas oublier qu’après la guerre notre régime douanier colonial puisse rester semblable au régime actuel, véritable mosaïque de décrets. 11 faut que les pro duits algériens soient traités comme ceux de Tunisie ou que ceux du Sénégal soient sur le même pied que ceux de l’ex-bassin conventionnel du Congo. Puisque je parle du régime douanier colonial, il me semble qu’il n’est guère d’exemple plus frappant en faveur de la création du Conseil dont il s’agit. A l’heure actuelle un seul bureau au Ministère des Colonies s’en occupe pour unifier les règles, pour en harmoniser les effets il faut se concerter avec l’Intérieur, les Affaires étrangères et le Commerce. 11 est impossible au bureau en question de faire œuvre générale. Ceci est l’affaire d’une assemblée qui étudie de haut ces questions avec le souci et la possibilité de faire une œuvre en harmonie avec la politique commerciale de la France et de ses Alliés et avec les nécessités propres à chacune des terres de notre domaine lointain.
Le Conseil dont j’envisage la création aurait à mettre sur pied les questions de main-d'œnvre coloniale, des pensions, de la mise en valeur du sol
CONSEIL colonial
et du sous-sol, de l’enseignement professionnel. Tous ces travaux demandent des vues d’ensemble, il ne faut pas que le bureau de l’Océan Indien prenne des mesures en faveur des mutilés indigènes lui ressortissant par exemple alors que le service de rindo-Chine en prendrait d’autres. C’est chercher maints conflits si facilement évitables. Cette idée du reste a fait son chemin et ce n’est pas sans un grand sens des nécessités de bonne politique indigène que M. Maginot a obtenu que toutes les questions concernant la main-d’œuvre coloniale aussi bien celles de l’Afrique du Nord que celles venues des autres colonies soient l’apanage du Ministère des Colonies.
Les questions coloniales avaient avant la guerre de l’importance ; elles seront après les hostilités primordiales car l’entr’aide d’outre-mer jouera un grand rôle dans l’œuvre de relèvement. Rien ne doit être négligé de ce qui peut activer l’action de nos « nouvelles Frances ». Il ne s’agit pas de décréter que leurs ressources doivent être complètement utilisées, il faut chercher les instruments divers grâce auxquels ces mêmes ressources pourront être rationnellement récoltées. Parmi ceux-ci la création d’un Conseil Colonial me semble s’imposer.
Comment cet organisme fonctionnera-t-il ? De qui pourrait-il être composé? Quelles seront ses méthodes de travail ? Ce sont là autant de questions qu’un Ministre des Colonies doit aisément résoudre.
Il est hors de doute qu’ayant eu à supporter le poids de plusieurs années de guerre, notre Pays n’ait, au lendemain des hostilités, à subir de graves crises économiques. Nous avons prodigué et notre sang et les richesses de notre sol ; il est maintenant du devoir de chacun de nous de rechercher les meilleures conditions d’un prompt et complet relèvement de la force économique de la France. Nous ne voulons pas devenir au lendemain de la guerre cet être malade, dont on a parfois évoqué l’image, mais, au contraire, redevenir rapidement puissants et forts sur le terrain de la lutte commerciale qui succédera
POUTIQÜE COLONIALE
à Tautre. Or, pour permettre à notre Patrie de prendre cet essor nouveau, il faut, ainsi que je l’ai déjà signalé, que la France, semblable au riche propriétaire appauvri et retiré dans son domaine rural, sache restreindre son train de vie et utiliser dans la pluslarge limite sa terre et les produits de sa terre.
Notre patrimoine national est vaste. Gomme sur l’ancien domaine de Charles Quint, le soleil ne se couche jamais sur la terre française. Notre sol ne se limite pas seulement au vieux terroir gaulois ; il comprend encore, et ceci on l’oublie trop, toutes les terres lointaines où flotte notre drapeau. 11 y a de par le monde toute une série de « Frances nouvelles », en Afrique, en Asie, en Amérique et en Océanie, et elles sont parties intégrantes de notre Patrie. C’est à ces Nouvelles Frances que nous pouvons demander et leurs multiples produits agricoles et les richesses de leurs sous-sols. Ainsi, tout en restant « chez nous », nous pourrions vivre pour une bonne partie sur nos terres des produits de nos terres.
La IIP République, en dotant la France de ses belles colonies, n’a pas ajouté seulement aux 36 millions de Français plus de 40 millions de sujets ou de protégés français, mais eneore a permis de compter parmi les éléments présents ou futurs de notre puissance économique les productions de nos
possessions lointaines, les mines de fer, de phosphates de cuivre de notre Afrique du Nord, les houillères tonkinoises, l’or guyanais, les essences des forêts équatoriales, richesses autour desquelles dorment les immenses forces inemployées encore de nos grands fleuves africains et l’activité à peine mise en œuvre du travail de nos sujets de toutes races. Ces ressources nouvelles sont nôtres ; après les avoir conquises, la IIP République, continuant l’œuvre interrompue par la guerre, se doit d’en faire profiter la France pour le plus grand bien de la Métropole et des colonies elles-mêmes.
Déjà, au cours des événements actuels, on sait combien l’entr’aide coloniale nous a été précieuse. Elle s’est manifestée par l’envoi de contingents indigènes dont tous nous connaissons la valeur. Elle s’est manifestée également par le recrutement d’une abondante main-d'œuvre coloniale qui est utilisée dans nos industries de guerre. Elle s’est manifestée, enfin, par l’exportation des diverses denrées que réclament toujours davantage le front et l’arrière. Grâce aux efforts de nos terres d'outre-mer, nous voyons débarquer chaque jour sur les quais de nos grands ports des vivres, des minerais et maintes matières premières nécessaires à nos fabriques et à notre vie nationale.
Bien plus, et ceci n’est peut-être pas assez connu du grand public, non seulement nos colonies colla-
P01-ITIQDE COLOMALE
borent activement à la grande lutte, mais encore ont su, à force d’énergie, se développer économiquement malgré la guerre. J’indique plus loin que nos possessions « ont tenu » ; elles ont fait plus, elles ont même prospéré. Tout le monde connaît l’œuvre remarquable accomplie au Maroc ; après avoir traversé une crise assez grave pour certaines, nos colonies, sortiront grandies de l’épreuve. L’Afrique Occidentale, l’Afrique Equatoriale, l’Indo-Chine, Madagascar vont reprendre leur développement économique ; les anciennes colonies retrouvent par la culture sucrière une prospérité depuis longtemps inconnue ; les plus récentes s’organisent déjà pour prendre leur part dans la lutte commerciale de demain.
L’armature de notre domaine colonial a résisté à la tempête. Tout ce qui était factice doit disparaître, comme disparaît chez le guerrier l’embonpoint inutile pour ne laisser subsister qu’une robuste musculature. Jamais situation meilleure ne se rencontrera pour le Pays d’utiliser au lendemain des hostilités le maximum de rendement dont sont capables nos nouvelles Frances. Nos colonies nous ont envoyé des bras de toutes couleurs destinés à atténuer la terrible crise de la main-d’œuvre que nous avions à surmonter. Cette main-d’œuvre nous la restituerons aux colonies, éduquée et utilisable. Grâce à elle nos possessions pourront nous faire parvenir les den-
LE SALtJT PAR LES COLONIES
rées alimentaires, blés, vins, arachides, riz, manioc, etc., qui nous permettront de supporter lecontrecoup de la rupture brusque du blocus des Empires centraux ; ainsi elles nous fourniront les matières premières pour nos usines dévastées ou appauvries par les hostilités, mais surtout elles pourront, grâce à ces milliers d’ouvriers formés dans nos usines, songer enfin à leur mise en valeur intégrale dans tous les domaines. Quelle peut être la collaboration de notre riche domaine d’outre-mer lorsqu’il s'agira pour nous de « reconstruire » ? C’est ce que nous voudrions déterminer au cours de ces quelques lignes. Dès maintenant, nous devons jeter les yeux en avant, au-dessus de la mêlée, pour rechercher les meilleures conditions de l’œuvre sacrée que comportera la « convalescence française ». Nous avons trop péché par imprévoyance. Sachons organiser l’après-guerre et demandons à tous, au public comme au Gouvernement, de songer à utiliser, enfin, les richesses de nos colonies.
Il ne faudrait pas conclure de ces lignes que les colonies, lorsqu’elles auront joué dans notre relèvement économique le rôle que j’essaierai de fixer plus loin, cesseront dès lors de nous intéresserautant et de nous être aussi indispensables. Non pas. La Lucien Hubert 4
guerre aura eu cette conséquence de nous pousser à l’exploitation intégrale de notre domaine colonial. Ce n’est pas parce que notre situation sera redevenue normale que le mouvement s’arrêtera, bien au contraire. Le pli sera pris, les marchés seront nés, des habitudes auront été contractées ; après avoir aidé à la reconstruction de l’usine, les colonies contribueront à sa marche régulière.
Et là apparaîtra enfin, à la lueur des événements, la véritable utilité d’un empire colonial.
La grande utilité de nos colonies, c’est surtout d’être une occasion permanente d’activité pour la Mère- Patrie. Elles, nous sont précieuses, et pour ce qu’elles nous achètent et pour ce qu’elles nous vendent — pour les placements qu’elles nous offrent et les initiatives qu’elles nous demandent — par les bénéfices que nous en tirons — et même je dirai : par l’argent qu’elles nous coûtent, puisque cet argent ne sort pas de France et se dépense au profit de nos industriels, fournisseurs de nos administrations et de nos troupes.
Kien n’est plus difficile que de se faire une idée juste et complète de ce qu’est la richesse dans une société moderne. Le numéraire n’en est qu’un signe ; sa valeur se répète à chaque changement de main ; la crédit intervient ensuite et en multiplie de mille
LE SALUT t>AR LES COLOMES
façons l’effet utile. L’outillage, les relations commerciales, l’habileté financière sont d’autres éléments souvent traduits en valeurs réelles ; mais on pourrait poursuivre plus loin encore, et l’on verrait bientôt que la seule notion qui puisse englober toutes les autres, c’estcelle de l’activité humaine elle-même. Tous les membres de cette vaste association qu’est un Etat moderne sont liés les uns aux autres par la plus étroite communauté d’intérêts, et chacun, en produisant et en consommant, accélère le tourbillon vital de l’organisme collectif. La richesse, qu’on me pardonne cette expression, c’est une chose qui circule ; elle prend d’autant plus de réalité qu’elle circule avec plus d’intensité.
Notre expansion est née du besoin d’élargir sans cesse le cercle de cet immense mouvement et d’y faire graviter des éléments sans cesse plus nombreux, La colonisation, si l’on peut ainsi, dire active le tirage de la machine sociale.
Nul n’a besoin, j’imagine, de se voir démontrer que la création de l’industrie automobile a considérablement augmenté la richesse et la prospérité de la France. Une semblable démonstration serait-elle donc nécessaire, lorsqu’il s’agit des exploitations agricoles, commerciales ou industrielles créées par nos compatriotes dan» nos possessions?
Les colonies élargissent le champ offert à nos entreprises ; elles permettent de faire travailler des capitaux et des initiatives qui resteraient sans utilisation dans la Métropole ; elles associent des millions d’hommes et des peuples nouveaux à l’antique firme française ; elles augmentent nos points de contact avec le monde étranger, avec la grande collectivité des nations, dont il est de moins en moins possible à un pays, quel qu’il soit, de s’isoler.
Une intime union d’intérêts rattache les uns aux autres tous les participants de la famille française élargie. Le noir qui récolte le latex des arbres, dans la forêt tropicale, donne de l’ouvrage à nos commerçants en caoutchouc, à nos courtiers, à nos industriels. Son congénère qui, à Tombouctou, achète nos cotonnades, fournit du travail à nos filatures du Nord ; il aide nos ouvriers à vivre. Et réciproquement, en lui offrant nos produits, en stimulant cli «z lui le désir du bien-être, nous augmentons sa valeur d’homme, nous préparons la prospérité de ses descendants. Et ces phénomènes élémentaires se répercutent à l’infini ; les échanges nécessitent des transports ; des voies se créent, un outillage se constitue ; et voici une nouvelle cause d’activité pour nos usines, pour nos banques, pour les employés de nos entreprises privées et de nos administrations publiques.
Une étroite solidarité lie la Métropole et ses colonies. A quoi bon les distinctions subtiles et les discussions d’école ? Tout ce que nous faisons pour la prospérité de nos possessions profite directement à la nôtre ; le sCir moyen de servir nos intérêts est de vouloir sincèrement et sans restriction le bien de ces pays confiés à notre tutelle. Et c’est le grand enseignement que nous donne le spectacle des réalités économiques : la politique la plus sage est aussi la plus généreuse.