‹ Une politique coloniale; le salut par les coloniesChapitre 4 sur 27 · LES DENRÉES COLONIALES · texte numérisé non relu

LES DENRÉES COLONIALES

Si nos ancêtres dieppois, malouins ou saintongeais se sont aussi audacieusement lancés dans leurs expéditions d’outrè-mer, bravant les périls de toutes sortes, c’est qu''ils espéraient rapporter en France des quantités prestigieuses de ces « épices » produites dans les « Isles du JNouveau-Monde » et si recherchées des nobles, des gens de robe et des vilains. Depuis l’ancien régime, la consommation des « épices », devenues ■< denrées coloniales », a

considérablement augmenté ; les causes de cet accroissement sont multiples et il faut compter parmi celles-ci ; les progrès des cultures coloniales et le nombre de plus en plus étendu des terres d’outre-mer exploitées, l’importance croissante du marché européen, l'extension du nombre des consommateurs par suite de l’aisance de plus en plus répandue, les facilités de transport et les progrès de la science permettant de faire voyager au loin soit des produits périssables, fruits ou viandes frigorifiées, soit pour l’alimentation certaines denrées d’outre-mer jusqu’ici inemployées.

L’Europe fait donc largement appel aux productions agricoles des pays lointains. Celles-ci, du reste, sont des plus variées en raison même de la diversité des colonies ; elles consistent aussi bien en blés, en vins, en avoine, en maïs, c’est-à-dire en richesses rurales européennes qu’en produits exotiques, riz, manioc, huile, café, thé, etc. On sait comment l’Angleterre a pu, dans une large mesure, délaisser son sol, substituant aux cultures l’élevage et devenir une vaste usine, assurée qu’elle était de trouver du blé au Canada, du vin au Cap, du thé, du calé, du riz dans les Indes et dans ses possessions d’Extrême-Orient, des viandes frigorifiées au Cap, au Canada ou en Australie ; en un mot la Grande- Bretagne reçoit des terres impériales une grandepart de la nourriture nécessaire à ses habitants.

LG SALUT PAR LGS COLONIES

Jusqu’à la guerre, seuls quelques professionnels se rendaient compte de la participation de notre jeune domaine d’outre-mer dans l'alimentation française. Les récents événements ont permis au grand public d’apprendre et de reconnaître combien dans ce domaine l’entr’aide coloniale est précieuse pour le ravitaillement des armées et de la population civile.

La cruelle expérience que l’épreuve nous oblige à faire ne doit pas être perdue : nous avons appris à demander à nos « Frances Nouvelles » de participer toujours davantage au ravitaillement métropolitain, il s’agit de continuer à le faire et cela dans des proportions encore plus considérables. La guerre a en quelque sorte ouvert un marché j usqu’ici entr’ou vert, il est nécessaire de maintenir cet état de fait. Jamais, au surplus, la situation ne sera plus favorable dans nos colonies, il n’y a qu’à continuer le mouvement donné et à l’accentuer par une plus grande activité de nos importateurs et par des mesures heureuses prises par les Pouvoirs publics, au premier rang desquelles devraient être étudiés les facilités douanières et les moyens de transport.

Nous ne pouvons pas ne pas utiliser pleinement les ressources agricoles de nos colonies et il est nécessaire que l’on sache combien importantes sont les richesses de nos possessions. En 1913, le tableau des importations de l’étranger en France permet de

POMTIQÜE COLONIALE

constater que sur 7.800 millions de marchandises (les produits coloniaux n’entrent pas dans ce chiffre), il y a plus de 4.700 millions qui, pour la plupart, ne pourraient pas être produits dans la Métropole, mais qui peuvent tous l’être dans nos colonies.

Quels sont donc ces produits d’outre-mer qui entrent dans notre consommation journalière ? Ils sont des plus divers. Dans une première catégorie, nous pourrions ranger les productions agricoles que notre sol nous donne généreusement, mais pas suffisamment en raison et du chiffre de notre population, et de la pénurie toujours plus grande, hélas ! de la main-d’œuvre rurale ; c’est ainsi que l’Algérie, sur ses exportations en France qui représentaient une valeur de 450 millions en 1913, envoyait pour 12 millions de froment et 36 millions de blés durs, pour 21 millions d’avoine et pour 152 millions de vin. Les abattoirs marseillais et parisiens recevaient pour 47 millions de moutons. Le marché français reçoit, en outre, de l’Afrique du Nord la plus grande partie de ses huiles d’olives dont les importations dépassent 5 millions, dans lesquelles il faut compter que la Tunisie représente 3 millions. Depuis la guerre, par suite du blocus, le Maroc a réservé la totalité de ses exportations d’œufs pour les puissances alliées. Ces exportations atteignent te chiffre de 7 millions de francs. L’orge et le blé des plaines

de la Chaouïa, les mangues tunisiennes, les dattes du sud-algérien alimentent également nos entrepôts métropolitains.

L’Indo-Chine est susceptible de nous procurer plus de riz que nous lui en demandons, car notre belle possession d’Extrême-Orient en exporte annuellement plus de 830.000 tonnes. Madagascar a également ses rizières de l’Imerina dont nous devons étendre la surface ; la Grande Ile est aussi très riche en manioc (exportation en 1913, 30.000.000 de francs) dont l’industrie alimentaire tire ses tapiocas et ses semoules de plus en plus consommés.

Nous avons vu combien nous avons été heureux, l’industrie métropolitaine du sucre de betterave ayant été par suite des faits de la guerre presque anéantie, de trouver le sucre de canne de nos anciennes colonies des Antilles et de l’Océan Indien. Sans la canne à sucre de nos vieilles « isles », il est fort probable que nous aurions dû apprendre à ne pas sucrer nos mets. Il faudra encore bien du temps pour que l’industrie betteravière des régions envahies reprenne, et pendant des années nous aurons sur nos tables le sucre colonial.

La guerre nous aura obligé à reconnaître que les possessions que nous avons su conquérir en Afrique sont autre chose que quelques arpents de sable désertique, mais souvent de riches pâturages. L’amoindrissement de notre cheptel national et

POLITIQUE COLOJIIALE

l’obligation de le garantir de coupes par trop sombres en vue de sa reconstitution vont nous rendre nécessaire « la mise en exploitation » de notre cheptel colonial. Déjà grâce à la ténacité de quelques-uns, des industries se sont montées pour faire à Madagascar et en Afrique Occidentale des envois de « frigorifié » ou de conserves de viande. Il y a actuellement en Casamance une « firme » qui est parvenue à utiliser les ressources locales et à expédier pour l’armée, par jour, plus de 3.000 boîtes de conserves de viande. Dernièrement un publiciste rappelait à M. Viollette, ministre du Ravitaillement, que Madagascar possède 1.5 millions de bovins d’un poids moyen de 400 à 450 kilos, et que l’on pourrait alimenter, grâce au troupeau malgache, la France en viandes pour 106 jours sans toucher au troupeau national.

Ajoutons aux nombreuses denrées précitées le thé d’Annam si peu connu sur notre marché et si fin comme goût, les cafés antillais, les pois chiches de Madagascar, les figues et les dattes africaines. Enfin il ne faut pas oublier la très importante fabrication d’huile faite avec les arachides du Soudan et des Indes, et dont les tourteaux sont chaque jour demandés en plus grande quantité pour la nourriture des bestiaux.

La place me manque pour indiquer en détail combien les produits de l’agriculture coloniale sont

LE SALUT fAR LES COLONIES

utilisés dans notre économie nationale. La guerre en nous forçant à nous replier davantage sur nousmêmes nous a appris à faire appel dans une plus large mesure à « nos richesses coloniales », l’aprèsguerre nous obligera à continuer cette sage politique. Certes, de louables efforts ont été réalisés pour développer cette utilisation des® denrées coloniales », mais ce sont là des initiatives privées, des efforts nés de la guerre et qui pourraient, hélas ! disparaître avec elle. Nous devons exiger plus.

Ce n’est pas sans stupeur que l’on apprendra qu’il n’existe pas au Ministère des Colonies un « service de l’agriculture ». Que n’a-t-on profité des circonstances présentes pour le constituer, plus tard il ne sera plus temps. Aucune flotte frigorifique n’a été mise en chantier. Evidemment des mesures de circonstance ont été prises, mais il serait louable de songer à l’avenir, de mettre sur pied un vaste catalogue de nos richesses agricoles coloniales, de convier les Chambres de Commerce, les Chambres d’Agriculture à favoriser cette étude. Il faudrait, en outre, déterminer un plan rationnel d’exploitation ; il faut surtout que les services compétents ne vivent plus de précédents mais regardent le lendemain’ lourd de difficultés si nous ne sommes pas prévoyants, mais qui pourra être facilement vécu si nous en organisons, dès maintenant, les conditions d’existence,

La crise agricole ea France est très grave, nous pouvons grandement améliorer notre ravitaillement en cherchant dans nos « Nouvelles Frances » des produits que nous n’aurions pas à payer en or. De plus l’accroissement de nos achats dans nos possessions entraînera un mouvement plus considérable des exportations de la Métropole vers ces mêmes colonies pour une valeur équivalente. De telles considérations méritent que les Pouvoirs publics comme les initiatives privées cherchent, enfin, à utiliser les richesses agricoles de nos terres d’outremer.

Ce n’est là qu’un cri d’alarme, qu’il ne soit pas poussé en vain...

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