‹ Une première par jour, causeries sur le théatreChapitre 1 sur 35 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

A. DUPRET, ÉDITEUR

}, RUE DB MéDlCIS, ;

1" Janvier 1677. — Hôtel de Bourgogne : PHKDRE, tragédie en cinq actes, de Barlne.

Le choix de cette date pour la représentation d'une telle œuvre nous semble aujourd'hui fort étrange. C'est que les habitudes mondaines ont changé depuis Louis XIV. A cette époque, le jour de l'an n'avait, ni dans la Tamille, ni dans l'État, le caractère qu'il a maintenant. On fêlait seulement Noël; la 2o décembre, même le 24, tous les thé&tres fermaient leurs portes.

Aucun directeur ne s'aviserait aujourd'hui de donner, le 1" janvier, une pièce inédite de M. Emile Augier ou de M. Alexandre Dumas, ni mgma une œuvre quelconque d'un auteur inconnu.

On trouve néanmoins une exception à cette règle au Gymnase, en 1880, avec les Honnêtes Femmes, de M. Becque. Mais il s'agissait d'une simple comédie en

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un aclo qui fut jouée en matinée, — sans qu'on eût convoqué la presse. Ce n'était donc dans la pensée du directeur qu'un accessoire de spectacle. Cette petite pièce n'en a pas moins eu Theureuse fortune d'ôtre, comme le Gendre de M. Poirier, b* Demi-Monde, le Marquis de Villemer, adoptée par le Théâtre-Français. C'est l'indemnité que, pour le jour de l'an, je souhaite aux jeunes auteurs qui seraient ainsi joués le 1*^' janvier.

2 Janvier 1793. — Théâtre de la Nation : L'AMI DES LOIS, comédie en rinq actes, en vers, par Jean-Louis Laya.

L'histoire de cette pièce célèbre, courageuse protestation d'un homme de cœur contre les excès des terroristes et des anarchistes, a été longuement racontée par MM. Porel et Monval dans leur Histoire de VOdéon.

Le lecteur trouvera aussi dans le Théàlre de la Uévolutioriy de M. Welschinger, et dans une brochure complémentaire du môme auteur, de curieux détails sur VAmi des lois, dont l'apparilion fut le signal d'une maiiil'estation considérable, interrompit un momerlt le jugement de Louis XVI, mit la garde nationale sur pied, fit braquer des canons sur le théâtre de la Nation, souleva de nombreux arrêtés contradictoires, et faillit enfin coûter la vie à son auteur.

Interdite sous la Terreur, cotte œuvre n'eut pas un sort plus heureux sous la Ucstauration.

On craignit que le public n'y vît des allusions à Napoléon (f) aux exigences de l'Europe coalisée, à la magistrature, aux fonctionnaires ralliés à Louis XVIII, etc. Comme Laya insistait, en protestant de ses bonnes intentions, Villemain s*étonna qu'un auteur fît un si grand nombre de tentatives « indiscrètes et ridicules pour une mi-

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eérable pièce de théâtre ». Bref, l'Ami des lois fut de nouveau interdit comme « pièce capable d'exciter à la révolte. H

Peut-être aurait-il été plus vrai de dire que le sujet déplaisait eL devra déplaire sous touB les régimes. Les gouvernements ne s'accommodent gu&re de ces sortes de puritains; on aime mieux les gens qui enseignent l'arL de tourner les luis que ceux qui les observent avec trop de rigidité.

3 janvier tS4B. — Opéra-Comique: LE CAÏD, optiahûuQbn en deux actes et en vers libres, libretto de Th. Sauvage, musique d'Ambroise Thomas.

Nous transcrivons à dessein celle double désignation primitive d' « opéra-bouffoa « et de « libretto », bien que depuis longtemps elle ait fait place, sur les affiches et sur les partitions, Ù celles d' « opéra-comique » et do « livret », car elle indique nettement la pensée première des auteurs du Caïd: donner un pendant à l'Irato de Méhul, c'est-à-dire une parodie musicale des opéras italiens.

La presse ne se méprit pas, du reiste, sur l'intention des auteurs et fut unanime h louer l'esprit et la verve dont le compositeur avait fait preuve en s'assimilant, pour les railler, les procédés de l'école rossinienne.

Or, avec le temps, il s'est produit un phénomène assez curieux.

On a tellement usé et abusé depuis trente ans des parodies italiennes, et M. A. Thomas s'est montré si discret et si mesuré dans la sienne, qu'à peine pourrait-on, à distance, distinguer dans son œuvre l'imitation de la caricature, si quelques traits grotesques ne soulignaient

par moments Tinlention ironique du compositeur. Au demeurant, toute cette partie de son « opéra-bouffon » a vieilli, et présente aujourd'hui un intérêt médiocre.

En revanche, tel fragment traité librement, c'est-àdire sans aucune pensée de moquerie, Tintroduction du premier acte, par exemple, nous offre un tableau musical qui vaut encore par le charme de l'inspiration mélodique et la fraîcheur du coloris.

Constater ce fait, c'est presque condamner le genre. L'imitation, même bouffonne et satirique, peut toujours être dépassée. 11 n'y a pas de limite à la charge. N'a-t-on pas parodié VŒU crevé ? Au risque d'être parodié soimême, il vaut donc mieux s'efforcer d'être original. Les parodies ne tuent que les mauvais ouvrages, et ceux-là mourraient bien seuls.

4 janvier 1627. — Salle du Louvre : LE BALLET DES QUOLIBETS, dansé par Monseigneur, frère du roi, et composé par le sieur de Sigongnes.

L'immense succès du Ballet-comique de la Royne^ dansé au Petit-Bourbon, le 15 octobre 1581, avait fait de ces sortes de divertissements la récréation favorite de la cour de France.

Henri IV fut loin de s'y montrer hostile et l'on vit sous son règne le grave Sully danser un pas que la sœur du roi lui avait appris.

Avec Louis XIll et Louis XIV le goût des ballets se répand davantage encore.

Les recueils célèbres de la duchesse d'Orléans, mère du régent, et du coliectioimeur Saint-Ange, réunis à celui qui figure au catalogue Soleinne sous le numéro 3,244, ne contiennent pas moins décent douze ballets, la plupart représentés à la cour, et ces recueils sont

incomplets, car ils ne comprennent pas, entre autres, celui qui nous occupe aujourd'hui.

Or le ballet du sieur de Sigongnes est curieux à double titre.

D'abord, il nous offre un étrange spécimen de l'extraordinaire liberté de langage que l'on tolérait alors. On ne conçoit pas comment la cour de Gaston d'Orléans pouvait prendre plaisir à des équivoques grossières, pour ne pas dire plus, qu'on n'oserait même pas soumettre aujourd'hui à l'appréciation de « dame Censure».

Puis, et surlout, il marque la première apparition, dans une représentation théâtrale, d'un personnage appelé, par la suite, à devenir un de nos types dramatiques les plus célèhres : Jocrisse.

B Janvier 1769. — Coraédie-ltalienne: LUCILE, comédie en un acte mêlée d'ariettes, paroles de Marmontel, musique de Grétry.

Un morceau a fait la fortune de ce petit ouvrage, le célèbre quatuor >< Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? >

Si l'on voulait s'en rapporter à Grétry, celte bienfaisante mélodie aurait amené de nombreuses réconciliations entre parents. Il est permis d'en douter, car les haines de famille sont vivaces. Du moins en a-t-ii été fait trois applications curieuses dans les circonslances les plus diverses.

La première est francbemenl bouffonne. A une représentation de la tragi-comédie de Samson, le dindon qui devait lutter contre Arlequin s'échappa de la scène et alla se réfugier dans une loge, où se tenaient certains officiers de judicature créés par un ministre dont les actes n'avaient pas eu l'approbation générale. AussitAl le

parterre se mit à entonner le chœur : « Où peut-on être mieux?... »

La seconde est essentiellement politique. Lorsque Louis XVIII parut pour la première fois en public, après sa rentrée en France, on eut Tidée de faire exécuter par le corps de musique officiel le motif du fameux quatuor ; l'allusion fut si goûtée que l'exemple fut suivi pendant les premières années de la Restauration : chaque fois qu'un membre de la famille royale se montrait au théâtre on le saluait avec les accents naïfs de ce refrain,

La troisième enfin est touchante. Un soir l'on reprenait LuciZe à rOpéra-Comique. L'auteur déjà vieux, se trouvait dans la salle. On le reconnut^, et aux premières mesures du quatuor, les assistants, se tournant vers le maître, se joignirent aux acteurs pour chanter : « Oîi peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? »

6 janvier 1846. — Théâtre-Italien: EUXANI, opéra en quatre actes, de Verdi, représenté en France pour la première fois.

VErnani de Verdi, représenté pour la première fois à Venise, le 9 mars 1844, n'est, on le sait, qu'une des nombreuses œuvres musicales inspirées par les drames de Victor Hugo. Il faut croire même que cette mine a paru riche aux librettistes, car ils l'ont exploitée avec une assiduité flatteuse pour le grand poète.

Voici, par curiosité, la liste de ces adaptations : si elle n'est pas complète, il ne s'en faut guère ; c'est du moins la plus longue qu'on ait donnée jusqu'ici.

(Juatred*Er7irt77i, par Bellini, œuvre posthume retrouvée récemment, par Gabussi (théâtre-italien de Paris, 1834), par Verdi et par Mazzucato (Gênes, 1844).

Trois de Marion Delonne, par Bottesini (Palerme, 1860), Pedrotti (Trieste, 1865), et Ponchielli (Milan, 1885).

7 lANVIEK 7

Une du Roi s'amu/ne, HigoletUi^ àe Verdi T«nise, 1854).

Une de Lncr';c'^i(i-.,v)i(7, par Df.nizelU Milan, IH:i* .

Trois de il^trie riirfor, par Pacini l'alerme, I8W , KaschpérofT^Xice, IB'JU . eliiùmès Milan, iHlH .

Trois d'Angëlo, par Mprradante '/' ''iivrn.nf'iio. Milan, 1837), César Ciii ;S;iinl-Pélcr*boiir3, ISTfi , el Ponchielli {GiûCrtiida, Milan, mfmc ann»'- .

Treiied'E^nierrt'-Ja (.Vid ■f-Zn^u'; ■/« ;>(j,i; . y r'.nnpriie celle de M"* Berlin, sur le livret oriinnal de Vifl .r H'ik'^i (opéra de Paris, 1836;,, par M"* Bir'-h-P.eiffer 7«;>û -nnir de clocher, Munirh. même année. Mazzuralo 'Manlone, 1838 , le prince Ponialow^ki (Liroume, 1817), Dargomijsky (Saint-Péler>bourg, même année . PraiiC'.is Lebeau (Bruxelles, 1856 , Peirol baîlel d-jnné à Turin en 1860 . Campana tondre*. 18fi2 . Fry yolT'--Tfim'- d* Paris, Philadelphie, 1861 , WelUrhan ;ChemniU, I8W}. le marquis de Colbert-CfaaLannai^ (Tij^hn A'-a. Pii;]<-, Ihéàtre Duprez. 1868, Pedrell ^yiiimod-y, Birctl'.ne, 1875). enÛQ Goring Thomas 'Londres .

Six de liuy B'aî, par Poniatovâbi LDcque^. ISI2,. Beianioni iPlaisanee, 1813 . Howard GI'jTcr ly^ndre*, I86i;.Chiaranionte M-irii di .\>jAuï-jo. Bilia',. I«*;2), March<.-Hi Milan, 1^611 . el Sparapani Mihir, IW7).

Une enfin de: l}:iT-jra-:^t, parMalle'i i; .Ivj '/ JS'ir'jr'i'-.i. Hilan. 1843 .

En lotit Ireale-q'ialre opéras el un it*':'.el.

Si Victor Hugo n'aimait pas la m»-i^'J^r, 'jn nt pèiA pas dire que les musiciens n'aîmenl pa^ Vj'rt'r IIh^'>.

7 Janvier 1S35. — Grmn-a-:: l\ FII.LE W. W.W.Kht:. roni^i«-vaad«Tille «i -leoi acm. 4* B»Tïr 1 "rt (Jijr.-l.

Le aourenir de la Fille d« faear*' est lié, p'>nr w^v-:.

à celui d'une des plus curieuses représentations extraordinaires auxquelles nous ayons assisté.

Cette représentation, donnée au bénéfice de Bouffé, comprenait, entre autres attractions, la File de Vavare^ avec la distribution suivante :

MM. Bouffé (Grandet), Sainte-Foy (Isidore), Blaisot (Menu), Delaunay (Charles) ; madame Victoria Lafontaine (Eugénie).

L'effet fut très grand ; malheureusement une telle soirée ne pouvait pas avoir de lendemain.

En voyant Bouffé incarner avec tant de perfection le vieux Grandet, nous songions que le directeur du Gymnase, Poirson, avait eu jadis de la méfiance à son sujet. Cette comédie qui devait être pour le théâtre un succès d'argent, et, pour Bouffé, le principal interprète, un succès de renommée, Poirson faillit ne pas la jouer. Pourquoi ? Parce qu'il ne trouvait pas que le rôle convînt à Tacleur, « rôle odieux, disait-il, où le public ne retrouvera plus son bon Michel Perrin, son touchant Pauvre Jacques. »

Bouffé insista ; Poirson céda, non sans assurer que l'artiste s'en repentirait; il passait cependant pour un des plus habiles directeurs de Paris. Fiez-vous donc aux pronostics des imprésarios!

8 janvier 1840. — Comédie Française : L'ÉCOLE DU MONDE, comédie en cinq actes, par Walewski.

Théophile Gautier a écrit un article bien spirituel sur cette comédie en « cinq pantalons » comme on s'amusa à l'appeler : pantalon ventre de biche, gris de souris effrayée, noisette, bleu-Flore, blanc de perle, dont le changement perpétuel constituait, au dire du critique, le

a JAHVIB

trait de mœurs le plus profondément observé de la pièce.

« Toutes les fois, remarquait-il en commençant son compte rendu, que l'un do nous a essayé de peindre le monde, on l'a accusé d'avoir écouté aux portes et regardé par le trou des serrures. On a dit qu'il n'allait pas dans le monde, qu'il ne connaissait que des actrices, des femmes perdues, des peintres qui font de mauvaises charges, et des vaudevillistes grands joueurs de dominos. Voilà donc la pièce d'un homme du monde ! Assurément, aucun de nous ne l'aurait faite plus mauvaise. Cela n'est pas donné au meilleur gentilhomme d'être poète quand il veut; un poète deviendrait plutôt gentilhomme au besoin, h

Quinze années plus tard, l'excellent Théo eût été bien gêné pour rendre compte d'une telle pièce signée d'un tel nom, mais, en somme, il ne fut pas seul à juger étrange la critique que faisait du monde le futur ministre du second Empire, car, malgré l'appui moral de Casimir Delavigne et de Victor Hugo qu'on ne s'attendait guère à voir paraître en cette affaire, la coinédien'euL aucun succès.

C'est à propos de l'Ecole du monde que Roqueplan fit cette réflexion plaisante qu'on a si souvent rappelée depuis : « Que voulez-vous? L'auteurs'est refoséà suivre mes conseils 1 Je lui avais pourtant bien recommandé de bourrer son second acte de traits d'esprit ! »

9 Janvier 1869. — Patais-Rojal : L'AVOCAT D'LN GREC, comédie mêlée de couplets, en un acte, par Labiche et Lefraiic.

La collection des œuvres de Labiche ne comprend pas cette petite pièce dont la donnée est cependant bien piquante.

10 UNE mBMIÈRB PAR JOUR

En présentant d'office la défense d'un certain Malvoisie, accusé d'avoir volé une montre, Tavocat Brossard s'est écrié, dans un pompeux mouvement oratoire : « Cet homme que Ton soupçonne, messieurs, cet homme que Ton accuse, cet homme que Ton flétrit... je voudrais... oui... je voudrais qu'il fût mon frère » I Et Malvoisie a été acquitté.

La chose ne tirerait pas à conséquence, si le futur beau-père de Brossard, Benoît, croyant être agréable il son gendre, n'avait la malencontreuse idée d'inviter à dîner le client dont il regrette « de n'être pas le frère ».

On devine les transes de Brossard pendant la réception ( de Malvoisie, dont l'innocence n'est nullement démon»

trée, à lui, avocat, et dont la tenue déplorable ne saurait en outre, inspirer confiance.

La conclusion est digne de l'exorde.

— Pourquoi avez-vous défendu Malvoisie, puisque vous le croyiez coupable? dit Benoît à Brossard. Si les avocats ne soutenaient jamais les mauvaises causes...

— On n'aurait pas besoin de défendre les bonnes, répond Brossard.

— Eh bien?

— Alors il n'y aurait plus d'avocats.

— Eh bien ?

— Plus de juges, plus d'avoués, plus de clercs d'avoué.

— Eh bien ?

— Alors il faudrait faire raser le palais de Justice.

— Eh bien? riposte encore Benoît, qui a toujours des doutes.

— Alors à quoi servirait le pont Saint-xMichel ?

— C'est juste... il est logique 1... s'écrie Benoît, enfin convaincu.

Heureux les riches d'esprit, comme Labiche, qui ont

assez d'or au poche, pour dédaigner uae telle menue monnaie.

10 janvier 1699. — Comédie- Française : MYRTIL ETMI-XI- CERTh;, pa^jloralo héroïque en trois actes et en vers libres, parGuérin,

Parmi les œuvres de Molière, une des moins connues esl la pastorale de Mùlicyrte, petite pièce de circonstance, remplie de vers charmants, mais dont deux actes seulement sur trois étaient écrits lorsque la premiÈre représentation en fut donnée, quand môme, àSaint-Geruiain, pendant le mois de décembre 1666.

Molière négligea, par la suite, d'achever son œuvre, et cette indifférence, en apparence singulière, s'explique de la manière la plus naturelle.

Le léger inlérCt qui s'attache à la très minca intrigue de Mclicerto, est amplement satisfait à la fin du second acte. .Myrlil a touché le crour de son père, le bonhomme Lycarsis, « et l'a fait consentir à ses félicités », soit à son mariage avec Mélicerte. La pièce semblerait Unie si un incident « grand et mystérieux », l'arrivée du roi Amasis, qui veut disposer à son gré de la main de la jeune bergère, ne venait, asseï inopinément, remettre tout en question.

Trente-troia ans après l'apparition de Mélicerte, un fils de la veuve de Molière et du comédien Guérin s'avisa de terminer la pastorale laissée inachevée par son auteur.

L'entreprise était présomplneuse ; mais Guérin n'avait que vingt et un ans, et dans la préface de sa pièce, surtout dans un prologue assez agréablement tourné, il s'escusait avec tant de bonne gr&ce de sa hardiesse qu'on la lui eût aisément pardonnée, ai, non content de donner

une fin médiocre à Mélicerlej il n'eût récrit, en vers libres, les deux actes en alexandrins de Molière. Gela passait évidemment la permission.

La pastorale héroïque de Guérin n'en figure pas moins, à juste titre, dans la « nouvelle collection Molièresque ». Rien de ce qui touche à Molière n'est indigne de l'attention des lettrés.

11 janvier 1736. — Théâtre-Français : LE LEGS, comédie en un acte, de Marivaux.

Dans son ouvrage si complet et, l'on peut presque ajouter, définitif, sur Marivaux, M. Larroumet fait justeobserver que de ses six pièces restées au répertoire, une seule, le Legs, fut jouée d'original à la Comédie Française; les autres, la Surprise de Vamour, le Jeu de Vamourel du hasardy VEcole des mères, les Fausses Cou" fidences et VEpreuve, parurent pour la première fois au Théâtre-Italien.

Ses comédies, destinées à notre première scène, trahissent, pour la plupart, une sorte de contrainte ; l'auteur semble craindre de donner libre carrière à sa fantaisie et fait des eff'orts trop visibles pour se rapprocher des maîtres de l'art classique.

La même remarque pourrait s'appliquer aux pièces de Musset écrites pour la Comédie Française et le Gymnase et non plus seulement pour « le spectacle dans un fauteuil », à Dettine, à Louison, et surtout à VAne et le Ruisseau, pâle décalque du Legs, composé à contrecœur et au moment oîi les forces de l'auteur des Nuits commençaient, hélas! à le trahir tout à fait.

Il semble que certains écrivains ne soient tout à fait à leur aise, que lorsqu'ils travaillent pour se contenter eux-mêmes. C'est seulement alors qu'ils trouvent tout ce

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qu'il faut dire. Ils plaisent d'autant plus au public, qu'Us ont moins songé à le satisfaire.

—4a janvier 1856. — Ambigu : LA SERVANTE, drame en

cioq actes, par Brisebarre et Nus.

Le sujet de ce drame, trfes applaudi à son apparition, est un des plus effroyables qu'on ait traités au théâtre.

Laurence, épouse du fermier Pargeot, est en bulle à la jalousie de Françoise, la servante -m aï tresse, qui décide Fargeot à empoisonner sa femme.

Le soir de l'enterrement de Laurence, un ami qui est venu pleurer sur sa tombe entend des cris plaintifs sortir de dessous terre. Il fouille, il bëcbe, il brise le cercueil, et ramène à la ferme la morte vivante, pâle et droite, devant son mari terrilié.

Au fond, cette donnée n'est p£is si invraisemblable qu'on serait lenlé de le croire.

Le lecteur se rappelle peut-être certaine séance du Sénat, sous le second Empire, où le cardinal Donnet raconta l'histoire d'un jeune prêtre de son diocèse, enseveli vivant, et, comme l'aventure paraissait peu cioyable, déclara, à la stupéfaction générale, que ce jeune prêtre n'était autre que lui-même.

13 Janviar 1803. — Théâtre Feydeau : MA TANTE AUUOIIE, opéra-comique en trois actes, paroles de Longchamps, musique de Boïeldieu.

Les méprises du public en matière tbé&trale ne se comptent pas, et sont souvent fatales aux auteurs ; Boïeldieu faillit en faire personnellement l'espérience, le 13 janvier 1803.

Ma tante Aurore est une vieille fille un peu folle, qui^ grisée par la lecture des livres à la mode, ne veut accorder la main de sa nièce qu'au héros d'une aventure romanesque. Cette aventure, on Timagine à plaisir pour lui donner satifaction. L'idée est drôle, et a été reprise par le compositeur Morlacchi dans sa Donna Aurora et par Alphonse Karr dans sa très amusante Aventure invraisemblable.

Mais il se produisit, le soir de la première, quelque chose d'analogue à ce qui arriva lorsqu'on donna aux Folies-Dramatiques, il y a quelques années, certaine fantaisie de MM. Gille et Duprato, intitulée la Tour du Chien Vert. Les spectateurs ne comprirent pas qu'il s'agissait d'une simple bouffonnerie, et, lorsqu'au troisième acte il fut question d'une supposition d'enfants nés d'un mar riage adultérin, ils trouvèrent la supposition choquante et interrompirent la pièce par des sifflets.

Grâce à la suppression de ce malencontreux troisième acte, Ma tante Aurore fut beaucoup mieux accueillie à la seconde représentation, et il se trouva que certaine romance à trois notes « Deux jeunes gens s'aimaient d'amour », qu'on n'avait même pas voulu entendre le premier soir, contribua largement, par la suite, au grand et durable succès de l'œuvre.

14 janvier 1869. — Odéon: LE PASS.UNT, comédie en un acte, en vers, par François Coppée.

On ne se figure pas aujourd'hui le prodigieux retentissement qu'eut, à son apparition^ cette mince, mais délicieuse saynète*

L'auteur du Reliquaire et des Intiviités, deux recueils de vers que quelques lettrés seulement avaient remar*

qués, fut du jour au tendecnaiu célèbre ; le Parnasse contemporain, dont on s'était tant moqué et que Paul Arène avaif parodié spirituellement dans son Pamassiculet, fut réhabilité en la personne du jeune triomphateur; quant à la créatrice du rôle charmant de Zanetlo, Sarah Bernhardt, la presse fut unanime à la saluer grande artiste. Tel est le prestige de la poésie : on la croit morte , elle n'est pas même malade. Le moindre retour oiïensif lui suffit pour reprendre tous ses avantages ; l'éclatant succès du Passajif en est une preuve. C'est que, presque autant que la musique, elle jouit du privilège d'ôtre, — Montaigne l'a dit justement, — au dessus des règles et delà raison. «Elle ne practique pas noslre jugement; elle le ravit

13 janvier 1871. —Comûdie française : A MOMÈUK, poûsie (le GoiiJinet.

Lorsque tant d'à-propos ont été représentés h l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Molière, nous croyons devoir mentionner de préféreuce cette simple pièce de vers, en raison des circonstances exceptionnelles où elle a été récitée sur notre première scène.

Le siège de Paris touchait à sa An; on était en plein bombardement; la Comédie Française tint cependant à honneur de rendre à Molière son hommage accoutumé, et le public, par son empressement à répondre à cet appel, témoigna que l'idée patriotique qui l'avait dicté était comprise de tous.

C'est cette idée que M. Gondinet s'était appliqué à mettre en lumière, et, si l'on se reporte par la pensée à quinze ans en arrière, on comprend quels applaudissements durent soulever ces strophes brûlantes dites par Coquelin avec une émotion communicative :

En quel temps serions-nous plus jaloux de nos gloires? Il semble que ton nom n'avait jamais jeté Tant d'éclat, ô poète ! — Et leurs sombres victoires Nous font plus grande encor ton immortalité.

Mais ce n'est plus Paris souriant et sceptique Qui va fêter Agnès, Alceste ou Scapin. — Non, C'est Paris prisonnier, meurtri, blessé, stoïque. Qui fête le génie au bruit de leur canon.

En s'élevant à toi, l'âme se rassérène.

Jamais l'esprit français n'a résonné si fort. Et dans le doux pays où ton rêve nous mène.

Nous nous sentons bien loin de ces hordes du Nord.

16 Janvier 1804. — Théâtre Louvois : MARTON ET FRON- TIN ou ASSAUT DE VALETS, comédie en un acte, de Dubois.

Il y a des auteurs dont on se rappelle les noms et dont on oublie les pièces; il y en a d'autres dont on joue les pièces et dont on oublie les noms ; Dubois est parmi ces derniers.

Ni Douillet, ni Dézobry, ni Larousse, en leurs dictionnaires, ne lui font l'honneur d'une mention; par une négligence plus inexpliquable, l'éditeur du célèbre recueil d*œuvres dramatiques connu sous le nom de « Suite du Répertoire du théâtre français », garde sur Dubois le silence le plus complet, tout en donnant place à Marton et Frontin, au tome XLIII de sa collection.

Seul, M. d'Heylli, nous apprend dans son « Journal intime de la comédie française sous le second Empire » que Dubois fut plutôt directeur de spectacle qu'auteur dramatique, et qu'il administra quelque temps l'Opéra, pour le compte de TËtat, sous la Restauration.

Ajoutons qu'avant d'être ainsi honoré de la faveur royale, il avait eu maille à partir avec la censure de Louis XVIIl au sujet d'un mélodrame, l'Enfant du Régiment, oiî l'on avait trouvé une allusion au roi de Rome.

Voilà tout ce que nous savons de Dubois.

En revanche, sa pièce de Marlon et Fronlin figure encore, après quatre-vingts ans d'existence, au répertoire de l'Odéon, oîi on ne l'a pas jouée moins de cent vingt fois pendant les années 1878, 1879 et 1880.

Elle a été reprise en 1857, à la Comédie française, avec Valérie et Saint-Germain. Enfin, deux compositeurs en ont donné une adaptation musicale, Grisar à l'Opéra- Comique (1839), sous le titre des Travestissements et M. Thomé, aux Eaux-Bonnes (1877).

Elle est née, en un mot, sous une favorable étoile, et peut-être les noms de ses parrains lui ont-ils porté bonheur. N'a-t-elle pas élé créée, en effet, par Picard et par Mademoiselle Molière?

17 Janvier 1763. — Comédie-Française: DUPUIS ET DES- RONAIS, comédie en trois actes et en vers libres, de Collé.

Un père qui hésite à marier sa fille, parce qu'il craint d'être privé de ses soins et de ses marques de tendresse, tel est le sujet de cette pièce un peu vieillie mais encore attachante ; tel est également, si l'on s'en tient à la donnée générale, celui de Geneuièoe ou la Jalousie paternelle, charmante comédie de Scribe, jouée pour la première fois au Gymnase, le 30 mars 18i6, et brillamment reprise à l'Odéon, en 1875, avec mademoiselle Barretta pour principale interprète.

Il y a cependant, entre le petit drame de Collé et la pièce de Scribe, une différence profonde : chez le héros

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