‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 30 sur 77 · Archives étrangères. Rome · texte numérisé non relu

Archives étrangères. Rome

M. de Nevers était donc bien certain que, soit la reine, soit madame de Montespan, lui sauraient un gré infini de persuader à la princesse de retourner en Italie ; mais il avait trop d'esprit pour lui proposer directement de rejoindre son mari ; il se borna à la plaindre d'être forcée de mener une vie si peu conforme à ses goûts. Alors Marie, touchée de l'affection que lui témoignait son frère, donna un libre cours au chagrin que lui causaient les rigueurs inouïes du roi. « Il veut, dit-elle, me réduire au désespoir, afin que, dégoûtée du présent et méfiante de l'avenir, je vienne à regarder ma réconciliation avec mon mari comme moins dure que l'état où je me trouve ; mais il se trompe, je quitterai plutôt la France, n'importe comment, et je chercherai un pays plus hospitalier! »

M. de Nevers, inquiet de l'exaspération de sa sœur, qu'il savait capable de prendre les partis les plus extravagants, chercha à la calmer, et lui offrit de demander au roi la permission de l'emmener chez lui à Nevers. Elle y consentit avec joie, et huit jours après le duc venait la chercher, muni de l'autorisation demandée. Évidemment, M. de Nevers agissait d'accord avec le roi, et aussi avec le connétable ; leur but était de faire sortir madame Colonna de France, et par un moyen ou par un autre, la forcer de rentrer en Italie; mais la facilité de Marie à croire ce qu'elle désirait,

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qui n'avait d'égale que sa confiance dans la bonne foi des autres, ne lui laissa rien soupçonner, et elle partit, tout heureuse de retrouver sa liberté, et reprenant déjà l'espoir de revoir Paris envers et contre tout.

« L'espérance d'obtenir d'aller quelque jour à Paris, dit-elle, me fit entreprendre ce petit voyage avec beaucoup de satisfaction ; mais mon attente fut bientôt trompée, car ayant donné parole à mon frère d'entrer dans un couvent, au cas qu'il partît de Nevers, il me dit au bout de huit jours que quelques affaires l'obligeaient à s'en aller promptement à Venise, et qu'il espérait que je ne manquerais pas à ce que je lui avais promis. Ce voyage imprévu m'affligea extrêmement, tant parce qu'il m'ôtait l'espérance que j'avais conçue de retourner à Paris, que parce qu'il m'allait faire sortir d'un lieu où je me trouvais assez bien, et me priver de la compagnie de la duchesse de Nevers, ma belle-sœur, qui est assurément une des plus aimables et des plus complaisantes personnes de la terre, et qui faisait tout son possible pour soulager mes ennuis.

» Cependant, malgré toutes ces considérations, comme je suis femme de parole, je voulus la lui tenir au préjudice même de ma satisfaction, et fus visiter tous les couvents de Nevers, pour voir s'il y en aurait quelqu'un qui

fût à mon gré, parce que j'étais accoutumée à de belles et grandes abbayes, et mon frère, d'ailleurs, me pressant tous les jours; plus, pour dire la vérité, par politique que pour les affaires qu'il avait à Venise, je lui dis que je ne trouvais point de meilleur expédient pour lui donner la satisfaction qu'il désirait de moi, que d'aller à Lyon et que j'aurais là des monastères à choisir. »

Elle fit donc de tendres adieux à sa belle-sœur et partit pour Lyon, son frère n'ayant fait nulle objection à ce désir.

« Cette résolution, dit-elle, ne déplut point au duc de Nevers, espérant qu'elle lui donnerait lieu de me mener plus loin, comme il le fit. Nous prîmes donc le chemin de Lyon où M. le marquis de Villeroy nous envoya ses carrosses et, après nous être reposés, je fus reconnaître les couvents et entre autres celui de Sainte-Marie de la Visitation, situé sur une hauteur, d'où l'on découvre toute la ville, et dans lequel je fusse restée si mon destin, qui s'oppose toujours à mon bien, n'eût inspiré à M. le marquis de Villeroy et à mon frère de m'en dissuader ; lesquels surent si bien m'exagérer ce que j'avais eu à souffrir en France et les mauvais traitements que j'y avais reçus du roi, que je pris la résolution d'en sortir et de me retirer en Italie, sans pourtant leur dire l'endroit. »

La connétable mûrissait un dessein qui, par une bizarre coïncidence, allait cadrer parfaitement, avec les intentions de son mari. Dans le trouble et l'extrême irritation qu'avait causés au prince Golonna le proche voisinage de Paris de l'abbaye du Lys, il était venu s'en plaindre au cardinal d'Estrées, son confident ordinaire ; il Jui avait fait part, en même temps, d'un désir à la réalisation duquel il attachait un grand prix. Il s'agissait d'attirer, si possible, la princesse en Piémont; supposant que le duc de Savoie avec lequel il était dans les meilleures relations, pourrait la conseiller et l'incliner à une réconciliation que le connétable affirmait désirer avec passion.

Le cardinal écrivit en ce sens au duc, qui lui répondit la lettre qui suit :

3 septembre 1672.

«... Pour beaucoup de raisons, non moins que par mon propre sentiment, j'ai compris le juste regret qu'a causé au connétable Golonna le départ imprévu de la duchesse sa femme la duchesse de Tagliacozzo i ; j'y ai compati avec un déplaisir proportionné à la grande estime et affection que je

1. Duchesse de Taaliacozzo était un des titres de la connétable.

lui porte, et je lui souhaite de tout mon cœur une pleine satisfaction. Donc Votre Éminence peut bien croire avec quel plaisir je serai porté à la lui procurer; mais la façon dont me presse Votre Éminence dans sa lettre si courtoise, ne me laisse au Ire chose à faire que de chercher les moyens les plus efficaces pour lui complaire, et d'étudier les moyens de parvenir à une fin si désirable avec la plus grande promptitude possible. Que Votre Éminence soit donc assurée que je ferai la plus grande diligence pour disposer par les bons offices que je jugerai les plus efficaces, madame la duchesse à prêter l'oreille à un ajustement si convenable et si louable, et à vous faire connaître si elle a quelque propension à venir dans mes États1. »

Gomme le dit fort bien Perrero dans ses excellents articles, c'était là un remède pire que le mal; au lieu de l'empêcher, il pouvait le produire, si l'on tenait compte de la galanterie bien connue du jeune duc, aux conseils et à la protection duquel on voulait confier la belle fugitive. Mais le connétable, aveuglé par la crainte d'une entre-

1. Archives royales de Turin, minute de la lettre du duc écrite au cardinal d'Estrées. Pour tout ce qui concerne la correspondance du duc de Savoie au sujet de Marie Mancini, nous avons consulté les excellents articles de M. Perrero qui ont paru dans les Curiosità ericcrche di storia subalpina, mai 1895. T. I.

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vue du roi et de sa femme, croyait tout sauvé, si elle quittait la France.

Marie avait-elle connu le désir du connétable? C'est fort probable, il ne lui déplut pas ; devant les rigueurs du roi, la pensée de la réception brillante que le duc de Savoie avait faite à sa sœur, la réputation d'élégance de cette cour, se présentèrent vivement à son esprit, et lorsque son frère voulut l'emmener en Italie, elle prit intérieurement le parti d'aller en Piémont, mais sans lui en dire un mot.

« A peine fus-je hors de France, dit-elle, que je connus la faute que j'avais faite d'en sortir et de ne pas rester à Lyon. Pour la réparer en quelque façon, je résolus de rester à Turin quand j'y arriverais, dans l'espérance que Son Altesse Royale le trouverait bon. Je ne découvris ce dessein à personne qu'à ma sœur, lorsque je passai par Chambéry, où elle était, la priant instamment d'écrire à Son Altesse Royale en ma faveur pour en faciliter l'exécution, ce qu'elle fit d'une manière très obligeante. Lorsque nous fûmes au delà des Alpes, je fis savoir ma résolution à mon frère, qui en fut assez surpris, mais qui ne s'y opposa pas, n'ignorant point que ce n'était alors ni le temps ni le lieu. Je fis donc partir M. Ronneuil, qui était un aumônier que j'avais pris à Grenoble, qui m'était depuis venu trouver à Avenay et m'avait

MARIE MANCINI GOLONNA. 209

suivie à Turin (de la science et de la fidélité duquel je ne saurais assez dire de bien, étant certain qu'il possède Tune et l'autre dans un souverain degré), et le chargeai d'une lettre pour Son Altesse Royale où je la suppliais de me permettre de me retirer dans quelque couvent en ses États, l'assurant que le roi ne le trouverait pas mauvais. A quoi Son Altesse me répondit très obligeamment, le jour d'après, qu'elle m'accordait fort volontiers sa protection, pourvu que le roi ne le désapprouvât pas, comme je l'en assurais, et il m envoya complimenter par un gentilhomme qui vint me prendre en carrosse pour me mener à Turin. »

Le duc de Savoie va jouer un trop grand rôle dans notre récit pour ne pas nous arrêter quelques instants avant d'aller plus loin.

Charles-Emmanuel II était fils de Victor- Amédée Ier et de madame Christine, propre fille d'Henri IV, qui passait pour la personne ia plus accomplie de son temps. Ce prince n'avait que quatre ans lorsqu'il commença à régner sous la régence de Christine de France, sa mère. Cette princesse conserva toute sa vie le gouvernement ; des affaires et demeura, ainsi que son fils, liée de cœur et de fait aux intérêts de la France, à quelque jalousie près de la puissance de Louis XIV, et malgré l'échec si blessant pour Tamour-propre de Madame Royale que la princesse, sa fille, avait

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subi à l'entrevue de Lyon. Cet échec, Charles- Emmanuel ne l'avait pas oublié *.

Au moment où nous sommes, Louis XIV venait de rendre un service sérieux à son cousin. Pendant que le roi portait les armes contre la Hollande en 1672, le duc de Savoie avait entrepris luimême une guerre inattendue contre la république de Gênes, guerre rendue fort difficile par les obstacles naturels du pays où il s'engageait.

Les Génois, revenus de leur première surprise, s'emparèrent des places déjà occupées par l'ennemi et le forcèrent de battre en retraite. Voyant le mauvais état de ses affaires, le duc sollicita le secours du roi auquel il n'avait cependant point fait part de son dessein. Sa Majesté, qui avait besoin de toutes ses troupes en Hollande, ne voulut point se déclarer contre les Génois, mais il offrit sa médiation, qui fut acceptée par la république de Gênes et le duc de Savoie.

M. de Gomont, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, fut envoyé à Turin et à Gênes pour traiter de la paix, et les dernières négociations avaient lieu au moment de l'arrivée de la connétable.

Charles-Emmanuel avait donc tout intérêt, dans ces circonstances, à ne point nuire aux bons rapports qui existaient entre lui et son cousin ; aussi

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