Elle était surintendante de la maison de la reine
lances extérieures étaient de nature à les faire naître. Un incident de peu d'importance fit déborder la coupe. Le fidèle Marguin s'était, comme on l'a vu, chargé des dépenses du voyage de Grenoble à Fontainebleau ; par ordre de sa maîtresse, et pour aller plus vite, il avait payé double et triple les postillons, chaises et bateaux employés en route ; la dépense avait été considérable. Le premier soin de la princesse en arrivant au Lys, après avoir reçu les mille pistoles du roi, fut de rembourser Marguin et de reconnaître les soins et le dévouement de cet honnête garçon, très largement, comme elle le faisait toujours avec ceux qui la servaient ; il fallut aussi payer les nombreux fournisseurs dont elle eut besoin pour renouveler sa garde-robe. Toutes ces dépenses firent une large brèche aux dix mille livres reçues à Fontainebleau ; mais la princesse, qui n'avait jamais été obligée de compter, ne s'en inquiétait guère, quand un beau matin elle vit entrer l'abbesse, lui apportant de la part du roi, un ordre de Golbert de solder elle-même les dépenses qu'elle et ses gens faisaient à l'abbaye. Inutile de dire que cet ordre était l'œuvre de Colbert et non du roi, car le ministre avait pris la direction absolue des affaires de la connétable. Avec un peu de réflexion, elle eût reconnu d'où le coup partait, mais la colère que ce procédé lui causa fit éclater l'irritation qu'elle ressentait
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depuis quelque temps ; saisissant la plume, elle écrivit à Colbert la lettre la plus violente, déclarant qu'elle n'avait point demandé à être renfermée dans ce couvent qui n'était qu'une prison déguisée, qu'elle n'avait jamais ouï dire que les criminels enfermés par ordre du roi payassent leur nourriture et leur entretien ; elle ajoutait que le roi avait manqué à sa parole vis-à-vis d'elle et qu'elle demandait à être libre et à vivre dans sa famille, où elle trouverait bien le moyen de subvenir à ses dépenses sans recourir à personne. Avec sa franchise ordinaire, Marie raconte cette aventure dans son Journal : son récit est d'accord avec les lettres et dépêches qui font mention de cet incident, quoique avec moins de détails.
« Cependant, dit-elle, comme la fortune ne peut souffrir que je jouisse longtemps du bien que je possède, elle s'avisa de se servir de moi, contre moi-même, et de troubler mon repos par des mouvements de dépit et de chagrin qu'elle m'inspira contre le roi, me faisant écrire à M. Colbert une lettre de plaintes du peu de complaisance que Sa Majesté avait pour moi, auquel j'ajoutais que puisque elle ne voulait pas me donner la liberté d'aller à Paris, elle m'accordât au moins celle d'aller partout ailleurs où je voudrais. »
Il était facile de deviner le parti que Colbert allait tirer de cette lettre; mais, avec la loyauté confiante qui n'abandonna jamais madame Colonna, elle espéra que le ministre ne mettrait point cette malencontreuse épître sous les yeux du roi. Cependant, saisie de repentir et d'inquiétude, elle confia ses craintes à l'abbesse qui tâcha de la calmer en lui persuadant aussi que cette fatale lettre ne serait pas vue du roi ; et sans en rien dire à Marie, l'abbesse se hâta d'écrire à Colbert la lettre que voici :
La sœur Marie Magdeleine de Jésus, abbesse du Lys, à Colbert.
Ce vendredi au soir, 23 septembre.
« Je viens de recevoir, avec la reconnaissance que je dois à vos bontés, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Depuis celle qui vous a été rendue de notre part, les choses ont changé. Madame la connétable, qui, d'abord, parut un peu s'emporter lorsque je lui dis que l'intention du roi était qu'elle satisfît pour les choses nécessaires à sa dépense, après que sa lettre fût partie, me témoigna en être fâchée, et vouloir suivre les sentiments de Sa Majesté, ce qu'elle a fait ensuite. Et, étant sur ce point comme pour
1(.)2 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
tout le reste, nous avons tous les sujets du monde d'en être contente et de nous louer de sa conduite. Je vous demande, monseigneur, l'honneur de votre protection pour notre pauvre maison, et je suis, etc.. »
Ce billet n'émut point Golbert et ne servit à rien; il montra la lettre de Marie au roi. « Cette lettre, que M. Colbert fit voir à Sa Majesté, ditelle, l'irrita tout à fait contre moi ; et mes ennemis, prenant cette occasion pour allumer davantage son feu, lui représentèrent que j'étais trop près de Paris, que, d'une heure à l'autre, je pourrais m'échapper et m'y rendre ; et, par leurs malicieuses insinuations, l'engagèrent à donner ordre à M. Golbert de me dire de sa part que je choisisse un couvent à soixante lieues de Paris, et qu'après la lettre que j'avais écrite je ne méritais pas sa protection. » On comprend l'émotion que causa à Marie cette nouvelle disgrâce ; au désespoir, elle écrivit tristement à Golbert :
La connétable Colonna à Colbert.
Du Lys, le 23 septembre 1672.
« Je croyais, monseigneur, que vous auriez eu plus de charité pour votre prochain, et que vous
ne montreriez pas au roi ma lettre, laquelle j'écrivis en colère, sans savoir ce que je faisais. J'en ai eu assez de regret lorsque j'ai été de sangfroid. Mais comme aux fautes commises, il n'y a plus de remède, je vous prie au moins de radoucir le plus qu'il vous sera possible l'esprit du roi, en lui faisant connaître que, quand je serai ici retenue par ses ordres, j'y demeurerai encore avec plus de satisfaction dans l'espérance de faire quelque chose qui lui soit agréable, et que de plus je ne souhaite nullement sortir d'ici pour aller à soixante lieues de Paris, à moins qu'il ne me le commande expressément; ce que je ferai après pour lui obéir, mais non pas pour suivre mon plaisir, le trouvant tout entier dans cette maison, où je demeurerai si Sa Majesté le trouve bon, jusqu'à ce que Dieu m'inspire ce que j'aurai à faire touchant mon accommodement. Cependant, soyez assuré que je ne me consolerai pas d'avoir eu une promptitude si mal à propos, et d'avoir déplu à celui à qui je dois tout ce que j'ai au monde. Je vous prie de m'excuser auprès de lui, et de me croire, etc.
La réponse à cette lettre touchante ne se fit pas attendre.
194 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
Colbert à la connétable Colomia.
A Versailles, le 24 septembre 1G72.
« Madame, » J'ai lu au roi le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire par le retour du courrier. Sa Majesté a bien reçu les excuses que vous faites des termes de votre billet du jour précédent, et elle m'ordonne de vous dire qu'elle vous donnera toujours la protection qu'elle vous a promise. Et en même temps elle m'ordonne de vous dire qu'elle persiste dans ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire de sa part ; et pour cet effet que vous choisissiez un couvent à soixante lieues de Paris, pour vous y retirer jusqu'à ce que votre accommodement avec M. le connétable puisse se terminer. Sa Majesté attend par le retour du porteur, qu'elle m'ordonne de vous envoyer exprès, le nom du couvent que vous aurez choisi, afin que vous puissiez vous y rendre et y demeurer en toute sûreté. Après m'être acquitté de l'ordre de Sa Majesté, je vous prie de me permettre, Madame, de vous dire qu'il est difficile que vous puissiez juger de ma charité, ou pour mieux dire de l'envie de vous servir et de contribuer en quelque chose à votre satisfaction par ce qui s'est passé.
Le roi a bion voulu faire passer par ma plume ses ordres sur votre sujet ; vous m'écrivez sur l'exécution de ces mêmes ordres ; je lui dois fidélité, et ainsi je ne pouvais me dispenser de lui taire voir votre lettre. Et j'espère, Madame, que vous en jugerez ainsi, et que vous agréerez la protestation que je vous fais d'être toujours, etc.. »
Par retour du courrier la princesse répondit.
La connétable Colonna à Colbert.
Du Lys, le 25 septembre 1672.
« Le commencement de votre lettre m'a fort réjouie, monseigneur, voyant que le roi avait bien reçu mes excuses, et qu'il voulait bien m'accorder toujours sa protection ; mais la suite ne me fait que trop connaître qu'il me voudrait bien loin de son royaume, et que ce n'est que par une simple honnêteté tout ce qu'il en fait. Du reste je ne sais pas assez bien la carte pour choisir un couvent dans une ville à soixante lieues de Paris ; il n'a qu'à dire où il veut que j'aille, et je m'y rendrai, quoiqu'il me soit bien fâcheux de quitter un endroit où j'étais tout accoutumée et où je recevais tous les bons traitements que je pouvais souhaiter.
» Au moins que ce soit dans une abbaye et un
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beau couvent, car je ne saurais pas y durer autrement. Je n'aurais jamais cru ce que je vois!... Je n'en dirai pas davantage, parce que je ne me possède pas si bien que vous; il vaut mieux finir.
» Dites seulement au roi que je lui demande de lui parler une fois avant que de m'en aller; que ce sera la dernière fois de ma vie, puisque je ne reviendrai plus à Paris. Octroyez cette grâce, je vous en conjure, monseigneur, et après je lui promets que je m'en irai encore plus loin s'il le souhaite, étant toujours fort disposée à lui obéir. »
Si Louis XIV a lu cette lettre touchante sans en être ému, il faut croire à sa parfaite insensibilité. Ce qui nous fait douter qu'il l'ait vue, c'est que Marie attendit vainement une réponse pendant cinq jours, qui lui parurent cinq siècles. Elle épiait vainement le moindre bruit, le pas d'un cheval la faisait tressaillir, croyant toujours voir arriver le courrier porteur du billet qui lui accordait enfin la dernière grâce qu'elle implorait; mais chaque jour finissait sans rien amener. Au bout de ce temps, ne pouvant plus supporter le supplice intolérable de l'attente trompée, elle écrivit de nouveau ces poignantes lignes.
MARIE MANCIN COLONNA. 197
La connétable Colonna à Colbert.
« Vous ne me répondez pas un mot, monseigneur, sur la prière que je vous avais prié de faire au roi de ma part; je ne sais plus qu'en juger. Je connais la bonté et l'honnêteté du roi de tout temps, et ne sais ce que je puis avoir démérité depuis mon arrivée en France, qu'il ne me juge pas digne d'une audience, ni d'un mot de réponse ; ou il faut que j'aie bien des ennemis, ou que mon malheur soit sans exemple, puisqu'il est possible que le roi, qui est le plus obligeant roi du monde, commence 'par moi à être inexorable. Excusez, monseigneur, la plainte que je vous fais, et croyez-moi toujours votre etc. »
Enfin la réponse arriva ; elle s'était croisée avec la lettre de Marie.
Le roi à la connétable Colonna.
A Versailles, le 29 septembre 1672.
« Ma cousine, désirant vous donner une abbaye commode pour vous retirer et y demeurer en
toute sûreté pendant le temps que vous voudrez demeurer dans mon royaume, je n'en ai point trouvé qui convînt mieux à tout ce que vous pouvez désirer que celle de Saint-Pierre, de ma ville de Reims, dont la dame d'Orval est abbesse; et pour cet effet, aussitôt que j'aurai votre dernière réponse à cette lettre, j'enverrai le sieur Goberti pour vous y aller conduire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, ma cousine, en sa sainte et digne garde *. »
« Voilà toute la réponse que je reçus à ma lettre, dit Marie. M. de la Gilbertière vint, au bout de quatre ou cinq jours avec un carrosse et un ordre à l'abbesse de me faire sortir. J'obéis donc et sortis avec quatre filles que j'avais alors, M. le connétable m'en ayant envoyé trois qui étaient restées à Rome que je lui avais demandées, et dont il y a encore deux à mon service, et tous ensemble nous prîmes le chemin d'Aven ay, qui est une abbaye à trois lieues de Reims, où le roi avait ordonné que je fusse conduite, m'ayant fait grâce de trente lieues. »
Elle quitta le Lys, la mort dans le cœur. L'abbesse vit partir avec chagrin la connétable,
1. Bibliothèque nat. MSS., volume verts, C. — Correspondance adm. publiée par Depping I-1V, p. 923.
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à laquelle tout le couvent s'était fort attaché pendant son court séjour, et elle écrit à Golbert.
La sœur Marie-Magdeleine de Jésus, obbesse du Lys, à Colbert.
Le 3 octobre.
« J'ai reçu avec le même respect et soumission les ordres du roi pour laisser sortir madame la connétable de cette maison, comme j'avais fait celui de l'y faire entrer. Si elle a apporté quelque retardement, je vous supplie de croire, monseigneur, que je n'y ai aucune part, et l'aurais remise sur l'heure entre les mains de M. de la Gilbertière, si elle n'avait réglé avec lui toutes choses. J'ai suivi avec toute la fidélité que je dois les intentions de Sa Majesté, que vous m'avez fait l'honneur de me prescrire; de son côté elle s'est fort bien conduite, et nous avons tout sujet de nous en louer. »
Le roi ne voulait pas, vis-à-vis du public, convenir que le nouvel exil de la connétable lui était infligé par son ordre; il dit bien haut que la connétable avait désiré quitter le Lys et se rendre à Avenay ; il eut soin même de l'écrire à l'arche-
200 PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
vêque de Reims. Voulait-il ménager l'amourpropre de madame Golonna ou dissimuler la dureté dont il usait envers elle? nous l'ignorons, mais voici sa lettre.
Le roi à Varchevêque de Reims.
A Versailles, ce 28 septembre 1672.
« Mon cousin, étant bien aise de contribuer au dessein que ma cousine la connétable Golonna a pris de demeurer dans une maison religieuse durant le temps qu'elle se trouve obligée par ses affaires particulières de s'arrêter dans mon royaume, et sachant qu'elle ne peut être plus agréablement dans aucune autre que dans l'abbaye d'Avenay, je vous fais cette lettre pour vous dire que je désire qu'elle soit adressée par votre autorité dans ladite abbaye, et que l'abbesse dudit couvent connaisse par vous que mon intention est que l'on ait pour elle toute la considération et les égards qui sont dus à une personne de sa qualité. »
Une grande mélancolie s'était emparée de la connétable en quittant l'abbaye du Lys; elle sentait bien que l'espérance de revoir le roi s'affaiblissait de plus en plus. Le voisinage de
Fontainebleau lui offrait des chances favorables pour le rencontrer ; un hasard, qu'on pouvait faire naître, suffisait à les rapprocher ; rien de semblable n'était possible à Avenay, et la pauvre princesse y arriva la mort dans l'âme.
« L'abbesse, (madame Brulart de Sillery1), me reçut avec tous les témoignages d'estime et de tendresse qu'on peut désirer; mais un mois après, monseigneur l'archevêque de Reims, frère de M. le marquis de Louvois, vint me rendre visite, et me pressa fort de lui faire savoir les raisons de ma sortie, que j'avais à dire au roi ; de quoi m'étant excusée sur la différence qu'il y avait, il me demanda, d'un air assez désobligeant, si je voulais faire ressouvenir Sa Majesté des choses passées; à quoi je répliquai, que c'était la chose qui occupait le moins ma pensée, comme c'était celle aussi à laquelle je devais le moins penser.
» L'abbesse me donna des preuves continuelles de sa générosité et de sa complaisance ; et toutes les religieuses, qui avaient beaucoup d'esprit, s'efforcèrent à l'envi de me faire passer le temps agréablement, durant l'espace de trois mois, que je jouis de leur aimable compagnie. »
Malgré tous les efforts de ces dames, malgré la
1. Petite-ûlle de chancelier de ce nom sous Henri IV, et arrièregrand'tante du marquis de Genlis, époux de la célèbre marquise.
bonne grâce et les soins de l'abbesse, l'abbaye d'Avenay n'offrait à la connétable que l'existence la plus triste ; son éloignement de Paris rendait les visites des siens à peu près impossibles. Cependant au bout de trois mois, elle reçut enfin celle de son frère ; depuis leur séparation assez froide à Grenoble, ils ne s'étaient point revus. La tristesse de sa sœur le frappa, et il jugea le moment favorable pour tenter un dernier effort en faveur d'une réconciliation avec son mari. Il fallait pour cela ôter à Marie les illusions qu'elle caressait encore ; et M. de Nevers lui dit, ce que tout le monde savait, sauf elle, c'est que le roi avait cédé aux animosités féminines dont elle était l'objet en l'envoyant à Avenay ; ce fait est mentionné dans une dépêche de Paris au cardinal d'Estrées :
« Tout le monde dit ici que cet ordre a été causé et provoqué par de grandes jalousies féminines; quelques personnes ne seront pas tranquilles en pensant qu'elle pourrait revenir à Paris, car elles ne croient pas que la semence jetée dans le cœur du roi lorsqu'il était jeune soit entièrement desséchée, et croient qu'elle pourrait germer de nouveau *. »
Puis le malicieux correspondant ajoute après cela que la reine a la fièvre.