‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 34 sur 77 · CHARLES-EMMANUEL · texte numérisé non relu

CHARLES-EMMANUEL

Cette réponse, arrivant à Rome après la dépêche du nonce, ne fit qu'augmenter le mécontentement du connétable et son irritation contre le duc.

En somme, Charles-Emmanuel n'avait trompé personne ; lors de ses premières entrevues avec la princesse Colonna, il l'engagea vivement en effet à se rapprocher de son mari et lui fit même entrevoir la nécessité où il pourrait se trouver de lui refuser un asile. Il lui rappela que fort lié depuis longtemps avec le connétable, il serait pour ainsi dire impossible de résister à ses instances ; mais quand il la vit fondre

en larmes à cette menace, quand il l'entendit le supplier de ne pas la livrer à la vengeance d'un mari jaloux dont on connaissait la violence, quand elle lui dépeignit les périls qui l'attendaient, il subit, comme tout le monde le charme de la sirène, n'oublia rien pour la rassurer, et s'exprima là-dessus avec une chaleur passionnée qui dépassait de beaucoup les bornes de la sympathie et de la pitié.

A dater de ce moment-là, il se joue une vraie comédie entre Rome et Turin, dans laquelle Marie, sûre d'être protégée, même dans tous ses caprices, se fait un malin plaisir de prouver à son mari sa complète indépendance. Cette petite guerre n'était pas pour lui déplaire, elle aimait la lutte, et son imagination ardente et mobile avait toujours besoin d'un aliment.

Chacun s'apercevait des dispositions favorables du duc pour la connétable, et cherchait à prévenir ses désirs. Le nonce lui-même, excellent homme au fond, était sans cesse occupé à satisfaire les fantaisies qui passaient dans cette jolie tête. L'archevêque agissait de même: en voici une preuve amusante. Elle avait auprès d'elle, dans le couvent, deux femmes pour la servir, et au dehors la fidèle Moréna et quelques autres, mais elle voulait Moréna auprès d'elle. « Elle veut maintenant, dit l'infortuné nonce, avoir sa Turque avec elle, et les religieuses ne peuvent pas y consentir,

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je viens donc supplier Votre Éminence d'obtenir de la Sacrée-Congrégation, la permission délaisser entrer la Turque dans le monastère ; cela fera trois femmes pour servir Madame. Il faut faire cela pour que Madame soit contente et adoucir un peu la dureté de sa réclusion... c'est l'avis de monseigneur l'archevêque. » Et la permission fut accordée à Rome.

Cette réclusion devenait de moins en moins austère, car la connétable avait obtenu de l'archevêque de recevoir dans son petit parloir qui bon lui semblerait. Les deux ministres de France la visitaient deux ou trois fois par semaine, elle pouvait même se promener quelquefois, ce qui était tout à fait contraire aux usages des couvents italiens, mais elle méditait mieux encore.

« J'ai vu madame la connétable Colonna, écrit M. de Gomont le 25 mars 1673; elle m'a témoigné d'être fort contente de rester en cette ville, beaucoup plus que de retourner avec M. le connétable. Elle est dans le dessein de sortir du couvent; ce n'est pas qu'elle m'en ait rien dit, je le sais par un des pjus confidents de M. le prince de Carignan, lequel elle a fait pressentir pour avoir un appartement chez lui. Je le fais détourner de le lui accorder, persuadé que le roi ne le trouverait pas bon. Elle se loue des dix mille pistoles qui lui ont été envoyées par Sa Majesté.

mais se plaint fort de la France. Elle est très contente de Son Altesse Royale. Madame la connétable me prie toujours de rendre témoignage à ma Cour de la parfaite régularité de sa conduite »... — Puis il ajoute à la fin de la dépêche: « Le duc fait des visites interminables à madame la connétable, qui semble le trouver bon. »

Ces nouvelles ne plaisaient point à Louis XIV, car l'attitude chevaleresque du duc de Savoie était la condamnation vivante de la sienne. C'est pourquoi nous voyons Gomont chercher à entraver ï projets de liberté de la connétable. Le palais du prince de Carignan était cependant la demeure la plus convenable qu'elle pût trouver une fois hors du couvent, car le prince était frère du comte de Soissons qui avait épousé la propre sœur de Marie. Mais M. de Carignan avait tout intérêt à ménager Louis XIV : il n'avait pas d'enfants, et ses neveux, dont l'un fut le célèbre prince Eugène, étaient élevés à la Cour de France; il fallait donc se garder de froisser un protecteur puissant, et l'avertissement de Gomont, que le prince supposa avec raison avoir été suggéré par le roi, lui fit prendre la résolution d'éluder la demande de la connétable. Sans se rendre compte d'où venait l'obstacle, elle comprit, d'après les réponses évasives de M. de Carignan, qu'il valait mieux renoncer à son projet pour le moment.

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Les visites journalières du duc à la princesse ne tardèrent pas à amener une intimité fort dangereuse pour tous deux, mais plus encore peut-être pour le premier. Il avait rencontré sur sa route maintes femmes dont la beauté ou la grâce l'avait séduit, mais cette fois l'esprit, l'éloquence entraînante, les qualités solides d'une intelligence hors ligne, venaient se joindre aux charmes extérieurs pour le subjuguer entièrement.

La situation particulière de la connétable, sa séparation, son passé, amenaient forcément des sujets d'entretien auxquels l'amour ne pouvait rester étranger. Marie, avec cette voix émue et vibrante dont parlent tous ceux qui l'ont entendue, faisait le récit de sa vie passée, de ses chagrins, des terreurs qu'elle éprouvait en songeant que si elle retombait aux mains de son mari, elle pouvait, pour toujours, être renfermée dans une des sombres forteresses qu'elle avait souvent regardées avec effroi. Le duc, fasciné par ranimalion de ses paroles, par la flamme soudaine de ses grands yeux noirs, n'épargnait rien pour la rassurer; il lui jurait que nul n'aurait le pouvoir de l'arracher de chez lui, ni de le faire manquer à la parole donnée, et il s'efforçait de lui faire oublier, par les soins les plus empressés ses craintes et sa tristesse.

Peu à peu ces visites, qu'il n'était pas possible de cacher, furent connues de la Cour et de la ville;

chacun se disait à l'oreille que la belle connétable était souveraine maîtresse de l'esprit et du cœur du duc; ce bruit ne manqua pas d'arriver jusqu'à Rome; nous en trouvons la trace dans les lettres du chevalier Foucher secrétaire du cardinal d'Estrées.

Foucher avait été admis dans l'intimité de la Casa Golonna bien avant l'évasion de la connétable, et il était également lié avec le prince et la princesse; d'autre part, il connaissait depuis longtemps la duchesse de Savoie, Marie-Jeanne de Nemours, qu'il avait vue tout enfant à Paris. Doué d'un esprit fin et observateur, il pénétra à merveille tous ces différents caractères, et le duc, connaissant son tact et son esprit conciliant, le chargea de faire, si possible, entendre raison au connétable, et de lui persuader que la rigueur dont il voulait user, ferait l'effet contraire à celui qu'il se proposait.

Foucher répond * :

« Votre Altesse Royale a pris le vrai bon et équitable parti de la douceur, pour porter madame la connétable à sa réunion avec monsieur son mari. Elle le connaît mieux que personne, par son génie très éclairé, et par une pratique de dix ans qu'ils ont passés ensemble en bonne intelligence.

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