Archives royales de Turin
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» C'est aussi sans doute à elle-même de se donner le bon conseil qui lui est nécessaire; et m'inîéressant au dernier point à tout ce qui la regarde, je fais des vœux très ardents au ciel, pour qu'elle se détermine à ce qui peut être le meilleur pour sa satisfaction. Depuis son éloignement, je me suis donné l'honneur de lui écrire souvent, mais sans m'aventurer à lui toucher ce point, dont elle doit trouver la décision dans sa belle et bonne tête. Je me suis appliqué à lui faire connaître avec vérité combien elle a toujours été désirée à Rome, et des honnêtes gens et du public. Je puis de plus confirmer à V. A. R. qu'il ne lui est pas tombé un blâme, de son départ si précipité qui eût en aucune façon entamé sa réputation, et on lui fait la justice de croire seulement qu'elle avait appréhendé une retraite forcée dans une des maisons de M. le connétable, il se peut qu'elle n'ait pas bien pesé les apparences du pour et du contre. Je sais aussi que M. le connétable fit paraître beaucoup de joie et qu'il se serait mis en chemin pour aller au devant d'elle jusqu'à Milan, quand il eut appris par un courrier que lui dépêcha M. le duc de Nevers, la résolution qu'avait prise madame de passer les monts pour retourner en Italie.
» Une seule chose reste à souhaiter qui est que, s'il se doit faire un jour ou du raccommodement, ou de la rupture à jamais, cela puisse se résoudre au plus tôt, surtout si c'est le rétablissement des
bonnes relations; car plus ces désordres durent, plus l'amitié s'aigrit, et fait que l'on se réunit après avec plus de tiédeur l'un pour l'autre. Dieu veuille que V. A. R. ne trouve pas mes raisonnements trop poussés!
» Faut -il pourtant encore que je prenne la liberté de dire deux mots d'une remarque que j'ai faite? C'est, monseigneur, que je trouve qiïen fort peu de temps V. A. R. et madame la connétable se sont parfaitement bien connus; cela est avantageux à Vun et à f autre. »
Y a-t-il une petite pointe de malice dans cette dernière phrase? c'est fort possible. Cette lettre fort sensée n'indique pas toutefois que Foucher ait converti le moins du monde le prince Golonna aux mesures de douceur dont il vante l'efficacité à l'égard de sa femme; un incident vint prouver le contraire: ce fut l'arrivée à Turin du gentilhomme dont parlait le connétable dans une précédente lettre.
Il se nommait don Maurizio di Bologna; il ne faut point croire que l'envoi de ce personnage fût un acte de courtoisie du prince vis-à-vis de sa femme, tout au contraire. Don Maurizio était un simple espion, préposé nuit et jour à la garde de la connétable, et chargé par son mari d'écrire le récit de tout ce qu'elle faisait, ou de ce qu'on supposait qu'elle devait faire.
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L'arrivée de ce personnage troubla et inquiéta fort madame Colonna, et le duc mit tous ses soins à la tranquilliser, lui montrant même, pour lui ôter toute méfiance, les dépêches qu'il envoyait à son ministre à Rome.
Voici la réponse du duc à la dernière lettre du chevalier que nous avons citée.
Le duc de Savoie au chevalier Gazelli.
8 mars 1673.
« Dans votre lettre du 21 dernier, nous voyons avec plaisir que M. le connétable se montre satisfait de notre conduite, qui aura toujours pour but de lui être agréable dans les choses qui dépendent de nous, sauf cependant la parole donnée à madame la connétable sa femme, comme nous l'avons dit expressément au gentilhomme envoyé ici par M. le connétable. Nous l'avons instruit de tout ce que nous avons fait, et de nos offres de service, mais toujours à la réserve de notre 'parole donnée. Quant au second point indiqué dans votre lettre qui est, soit d'empêcher par la violence madame la connétable de quitter Turin, soit de la contraindre à y rester, il est totalement contraire à la susdite parole donnée de ne jamais user de violence pour l'empêcher de rester ou de partir de nos Étals, mais de la laisser en pleine liberté,
car sans cette assurance elle serait dès le début retournée en arrière, même après être arrivée à Rivoli.
» Nous pourrons bien tâcher de lui donner a entendre que nous pourrions lui imposer notre volonté dans le cas où elle aurait la pensée de partir, et même l'empêcher par la force de quitter Turin sans l'approbation de son mari ; mais nous vous disons nettement que toutes ces démonstrations ne seraient que pour la forme ; et qu'en réalité nous ne voulons la violenter en aucune manière et pour nulle chose au monde. Voilà tout ce que nous pouvons faire pour le moment.
» P.-S. — Madame Colonna doit être prise par la douceur, autant que nous pouvons en juger, et Madame Royale, qui la visite sans cesse et qui connaît maintenant fort bien son caractère, en peut témoigner ; et, d'après la manière dont elle nous a parlé, nous sommes tous deux du même avis. Hier, Madame Royale est allée au couvent rendre visite à la connétable qui lui dit qu'elle n'avait jamais eu l'âme aussi tranquille que maintenant, ajoutant aussi qu'elle ne pensait nullement à quitter Turin; elle avoua cependant que la venue de D. Maurizio, accompagné d'autres gens, l'avait épouvantée, mais que maintenant son inquiétude était passée1. »
1. Archives royales de Turin. Curiosità et ricerche di Sloria BtibcUpir.a, Perrero, Puntata V.
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On avait su, en effet, à Turin, qu'une bande de bravi, arrivée en même temps que le gentilhomme du connétable, rôdait dans les alentours ; le duc leur fit donner la chasse par une escouade de cavaliers afin de rassurer la princesse, et D. Maurizio prétendit que ces sinistres personnages étaient envoyés par le gouverneur de Milan à la recherche d'un assassin, chose parfaitement fausse. Se voyant poursuivis, ils se hâtèrent de quitter le pays ; mais la connétable demeura persuadée qu'ils avaient pour mission de l'enlever si elle avait entrepris de s'éloigner de Turin.
Quelque monotone que fût l'existence de madame Golonna dans son couvent, elle ne semblait pas s'y déplaire. Les nombreuses visites qui assiégeaient son petit parloir faisaient diversion à la clôture ; l'une d'elles, entre autres, semblait particulièrement la distraire : celle du petit prince de Piémont. Cet enfant, d'une beauté et d'une intelligence extraordinaires, était du même âge que le petit Don Carlo, troisième fils de la connétable, pour lequel elle avait toujours témoigné une préférence marquée. Plus d'une fois, dans ses conversations avec le duc, elle s'était attendrie à la pensée de ses enfants abandonnés à des soins étrangers ; le duc, qui adorait son propre fils, offrit à Marie de le lui envoyer chaque jour ; elle accepta, et le petit prince, qu'elle gâtait et comblait de cadeaux de toute espèce, la
prit en passion et demandait sans cesse à être conduit auprès d'elle.
Le temps s'écoulait donc paisiblement, et, depuis l'incident des bravi de D. Maurizio, la connétable semblait fort calme. Le nonce, persuadé, comme le duc, qu'on n'obtiendrait rien d'elle par la violence, s'efforçait de faire partager cette opinion au cardinal Altiéri. Celui-ci répondit en quelques lignes qu'il était d'accord. « Quand Madame était en France, écrit-il, on désirait, sans oser l'espérer, qu'elle se décidât à venir en Italie; maintenant, elle y est venue de son propre gré; elle sera donc encore mieux disposée, si Ton ne cherche à l'influencer que par de douces prières et de bons traitements, sans y employer la force... »
Au fond, le cardinal Altiéri, quelque lié qu'il fût avec le connétable, avait de ses affaires matrimoniales par-dessus la tête, et il ne demandait pas mieux que de rester en dehors.
A ce moment, le prince apprit que sa femme allait recevoir la visite de la marquise Paleotto. Cela le jeta dans une nouvelle anxiété. La marquise, son ancienne maîtresse, abandonnée par lui pour une nouvelle conquête, ne lui avait point pardonné, et, par une bizarrerie assez curieuse, elle s'était, dès lors, intimement liée avec madame Colonna. Le connétable pouvait justement supposer que la visite de la marquise,
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qui le détestait, n'était pas précisément destinée à encourager le retour de sa femme. Il craignait môme qu'elle ne vînt concerter quelque projet de fuite. Le nonce fut prévenu de cette visite et prié en même temps d'empêcher la marquise de loger au couvent avec son amie. Il l'obtint facilement de l'archevêque; mais il ne put priver ces dames de se voir, et de conférer longuement au petit parloir.
Madame Paleotto engagea Marie, de tout son pouvoir, à ne point se fier aux promesses du connétable, lui disant qu'à Bologne, à Florence et à Rome, où chacun s'était fort préoccupé de sa fuite, et de l'issue de cette escapade, ravis unanime déclarait son retour imprudent si ce n'est périlleux, vu le caractère vindicatif du connétable, dont il venait de donner des preuves récentes1.
Les paroles de la marquise tombèrent dans un terrain bien préparé, elles réveillèrent avec force les craintes assoupies de madame Colonna et lui causèrent une agitation qui se traduisit par une fièvre assez inquiétante. Le nonce, MM. de Gomont et de Servien envoyaient chaque jour des bulletins de sa santé à leurs cours respectives. D. Maurizio expédiait des dépêches à Rome, et cette indisposition, qui dura quelques jours , occupa ces chan-
1. On l'accusait, à Rome, d'avoir cherché à faire assassiner .Monseigneur Alloviti. Ces vengeances étaient dans les habitudes du temps, comme on l'a vu par la mort d'Angelelli et justifiaient les terreurs de la princesse.
celleries autant qu'une affaire d'État. Le duc, plus alarmé que tous, envoyait ses médecins visiter, trois fois par jour, madame Colonna et lui écrivait de sa main chaque matin.
Enfin, au bout de huit à dix jours, elle obtint la permission de se lever, et de recevoir quelques personnes ; mais elle refusait de manger et ne voulait goûter qu'à la maigre portion d'une des religieuses, qu'elle lui faisait demandera l'improviste, ou à quelques mets apprêtés sous ses yeux par Moréna. Elle finit par avouer au duc la cause de cette singularité ; la marquise Paleotto lui avait persuadé que son mari chercherait, d'une manière ou d'une autre, à se défaire d'elle, et que D. Maurizio, étant chargé de cette honnête mission, pourrait aisément gagner une des femmes que le connétable avait envoyées de Rome ; rien de plus facile alors que de glisser du poison dans ses aliments. Inquiet de l'extrême surexcitation de la connétable, le duc n'essaya pas delà contredire; mais il lui offrit de lui faire apporter des mets de sa propre table, par un homme de toute confiance, ou par Moréna elle-même, sous prétexte d'un régime particulier à suivre pendant sa convalescence ; elle y consentit. Cependant son agitation nerveuse ne se calmait pas, et le projet, qui germait depuis un an dans sa tête, prenait corps de plus en plus; elle résolut de le confier au duc. Il s'agissait de quitter Turin pour se rendre à
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Ghambéry, auprès de sa sœur. Cette confidence surprit et affligea S. A. R. qui mit d'abord tout en œuvre pour en détourner la princesse ; mais, en y réfléchissant, il pensa que ce voyage calmerait ses nerfs agités; et, après avoir obtenu sa parole qu'elle reviendrait, ils décidèrent d'en faire confîdenceà l'archevêque et à M. deGomont. Gelui-ci écrit à son ministre f :
« Il s'est dit et redit tant de choses dans cette conversation, que, si j'entreprenais d'en faire le récit et le portrait au naturel, une journée ne suffirait pas pour le mander à Votre Excellence, outre que je ne crois pas devoir le donner par écrit; à mon retour, je pourrai le faire de vive- voix. Car, chose assez curieuse à savoir, c'est qu'il pourrait encore être que monseigneur l'archevêque et moi n ayons pas la clef de toute cette conversation bien que nous ayons été présents... »
Gomont ne croyait pas au retour de Marie.
L'archevêque donna l'ordre à la supérieure de laisser sortir madame la connétable à la prière que lui fit S. A. R. en personne; et madame la connétable écrivit une lettre au cardinal-patron à Rome, pour le prier de lui accorder la permission de rentrer au couvent à son retour de Ghambéry, « lequel, dit Gomont, doit être à la fin de ce