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A propos de la mort du comte de Soissons

MARIE MANGINI COLONNA. 295

aux réflexions sérieuses, elle ne pouvait s'empêcher de voir l'avenir sous les couleurs les plus sombres ; elle redoutait l'abandon complet du duc et sentait le vide se faire autour d'elle, tandis que le connétable, de plus en plus irrité, dressait ses batteries pour la faire retomber en son pouvoir. Il était encore temps, cependant, de retrouver la protection de Charles-Emmanuel, aussi généreuse et aussi assurée que jamais ; mais il tallait pour cela comprendre les exigences de la situation et renoncer au rôle absolu qu'elle aurait voulu jouer. Elle ne put s'y résoudre et préféra se jeter à corps perdu dans les aventures les plus périlleuses, risquant sa liberté et même sa vie.

Le mécontentement de la connétable perce dans son journal; elle se plaint du temps que le duc laisse s'écouler sans lui envoyer le moindre message, et nous avons vu dans les lettres du marquis de Saint-Thomas, tout au contraire, la sollicitude que ce prince lui témoigna après son retour au couvent. Elle avait appris, en ce temps-là, la mort de son beau-frère, le comte de Soissons, et ne fut point satisfaite de la visite que lui fit le duc en cette circonstance. « Lorsqu'il me vint voir avec Madame Royale, dit-elle, pour me faire des complimcnts.de condoléance sur la mort de M. le comte de Soissons, il s'en acquitta le mieux du monde, car sa visite fut aussi sérieuse et aussi funèbre que le sujet qui l'avait amené. » L'irri-

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tation de la princesse contre le duc se trahissait même d'une autre manière. Elle avait commencé par haïr don Maurizio, le gentilhomme envoyé par son mari; puis, avec sa mobilité ordinaire, elle le prit tout à coup comme confident de ses projets, confiance qu'il ne méritait guère, mais qui avait pour but d'éveiller la jalousie de Charles-Emmanuel.

Le nonce écrit au cardinal Altiéri :

Turin, 28 juin 1673.

« Je vais faire voir à Votre Éminence l'histoire des aventures de madame Golonna sous des aspects bien différents des premiers. Don Maurizio qui était tenu par elle fort à distance, et n'ayant aucune part à ses confidences est devenu maintenant le dépositaire de ses plus intimes pensées et l'unique consolation de ses afflictions.

» Ce personnage, qui jusqu'alors a joué un triste rôle, fier de la nouvelle attitude prise visà-vis de lui par la connétable, se vante de son pouvoir sur elle, et prétend lui persuader aisément de retourner à Rome. En attendant il est fort tourmenté, et même jaloux, des visites d'un Anglais, milord Montagu et de celles de M. de Gomont qui sont beaucoup plus fréquentes et plus longues; si don Maurizio était dans Fan-

goisse quand madame Colonna était en liberté, il est encore plus en appréhension depuis qu'elle est enfermée !

» Il paraît que ces jours derniers elle parlait de vendre ses pierreries à des juifs; don Maurizio en prend sujet de trembler qu'elle n'ait quelque nouveau caprice en tête... On croit fort qu'elle est en correspondance avec le duc de Brunswick, mais le moyen d'aller chez lui n'est pas facile, car il faudrait passer de l'état de Milan, à la Suisse et à Genève. »

Le nonce ne se trompait pas en disant que la connétable était en correspondance avec le duc de Brunswick, elle l'était même avec Charles II depuis la visite de milord Montagu.

Pendant ce temps-là, le marquis de Saint- Thomas qui voyait avec chagrin l'état d'esprit de la princesse et qui ne se fiait point à Borgomainero redoutait fort ce qui se passerait à Rome s'il la décidait à y rentrer soit par ruse soit par persuasion. Il continuait donc à agir auprès du cardinal d'Estrées pour tâcher d'adoucir l'humeur vindicative du connétable. Le cardinal lui répond le 21 juin : « J'ai fait avertir M. le connétable qu'il était à propos qu'il usât de quelque radoucissement envers madame sa femme. Il m'a paru qu'il s'y disposerait. Je ferai ce que je pourrai pour l'entretenir dans cette pensée. »

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C'est à la suite de cette démarche que la permission de sortir deux fois par semaine du couvent fut envoyée de Rome; à ce moment, Borgomainero croyant s'être emparé de l'esprit de madame Golonna annonça son intention de faire un voyage à Milan et à Rome. Marie toujours confiante se persuada qu'il s'absentait uniquement pour la servir.

« Me voyant sans espoir du côté de la France, dit-elle dans son Journal, et moins considérée que par le passé du souverain de Savoie, je pris l'occasion d'un voyage que fit M. le marquis de Borgomainero pour le prier d'obtenir de M. le connétable, comme de son meilleur ami, qu'il me permît de passer en France, étant persuadée que le roi ne refuserait pas cette grâce à M. le connétable, s'il me faisait celle de la demander pour moi à Sa Majesté. »

Gomment cette idée invraisemblable avait-elle germé dans le cerveau de Marie? C'est ce que nous ne nous chargerons pas d'expliquer; elle savait parfaitement que des ordres avaient été donnés pour ne pas lui laisser franchir la frontière, mais elle espérait toujours les faire révoquer, et elle se décida à écrire elle-même au roi et à ses ministres.

Voici sa lettre à Colbert :

Turin. 16 août 1673 ».

« J'ai eu l'honneur d'écrire au roi pour le supplier de trouver bon que l'ordre qu'il lui avait plu de donner à la sollicitation de M. le connétable soit maintenant changé en ma faveur. Puisque M. le connétable le désire ainsi, et que je retourne en France, pourvu que ce soit dans un couvent où il souhaite que je puisse vivre sous la protection du roi, auprès de qui je vous prie d'appuyer mes intérêts comme vous avez toujours fait si obligeamment; et d'être assuré que j'aurai toute ma vie bien de la reconnaissance et que je vous ferai connaître que je suis sincèrement etc..

LA CONNÉTABLE COLONNA

« Ce fut dans ce temps-là, écrit Marie, que je tâchai par diverses lettres que j'écrivis aux ministres de France d'obliger le roi à révoquer l'ordre qu'il avait donné de ne me point laisser entrer dans le royaume, mais tous mes soins furent inutiles, il persista toujours dans sa résolution. »

Cette idée bizarre de Marie ne déplut pas tout à fait à son mari, s'il faut en croire le nonce ; et

1 . Lettre inédite, collection de madame Etienne Siry. — Cachet de deuil, la connétable portait alors celui du comte de Soissons, mort le 5 uin.

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après avoir dit au chevalier Foucher qu'il n'y consentirait jamais et que d'ailleurs il avait pris le parti de rompre tout commerce avec elle, il se ravise et accorde la demande. « Ayant reconnu, dit le nonce, l'impossibilité de tenir tranquille madame Golonna dans un couvent en Italie, ainsi que de la réduire à une réunion avec son mari, le marquis de Borgomainero a tâché de persuader au connétable de lui permettre de demeurer dans un monastère en France ; il paraîtrait qu'il y consent à la condition qu'on lui assure qu'elle n'en sortira pas. »

Ce consentement ne ressemble guère au discours irrité que citait Foucher quelques jours auparavant, il demanda au prince l'explication de ce changement : « L'éclaircissement qu'il m'a donné, dit Foucher, est que véritablement quand il me parla, il était dans les sentiments que j'eus l'honneur de vous écrire; mais que quand après il se mit à répondre à madame sa femme, il ne put le faire qu'avec toute la complaisance que naturellement il a pour elle, ce qu'il continua de dire aussi à monseigneur l'Archevêque, cela vous paraîtra je m'assure d'une grande bonté et d'une sincérité digne d'un galant homme. »

Cependant les incidents qui venaient de se produire depuis deux mois donnaient fort à réfléchir à Charles-Emmanuel. D'une part il ne pouvait

douter de la jalousie et de la colère du prince à son endroit, et il ne laissait pas d'être inquiet de ses allusions transparentes sur sa liaison intime avec Marie.

Foucher ne lui cacha pas dans ses lettres que ce bruit avait trouvé créance à Rome, et le duc voulut savoir positivement à quoi s'en tenir, par une autre voie. Confiant librement ses inquiétudes au comte Gazelli, résident de Savoie auprès du pape, il lui demanda si réellement on croyait dans la société romaine qu'il fût amoureux de la connétable ? La façon même dont la question était posée dictait la réponse, aussi le fin courtisan écrit avec une prudence évasive : « Je n'ai jamais entendu dire que V. A. R. eut de l'amour pour madame la connétable. Si pareille chose s'est dite, c'est par des gens de peu de jugement qui ne réfléchissent pas au peu de fondement d'une semblable pensée. Tout ce que j'ai entendu de la bouche du connétable et d'autres personnes, qui discourent avec bon sens, est qu'on voudrait que V. A. R. fût un peu moins libéral de ses faveurs et de ses courtoisies envers ladite dame. » — Cette lettre diplomatique ne rassura point le duc, il était trop facile de lire entre les lignes son véritable sens ; d'autre part, nous trouvons dans une dépêche de l'ambassadeur de France, la confirmation des bruits que redoutaient Charles- Emmanuel. M. de Servien écrit au secrétaire

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d'État, ministre des affaires étrangères, M. de Pomponne.

Turin, 17 septembre 1673 ».

« J'oubliais hier de me donner l'honneur de vous informer que madame la connétable Colonna a congédié l'abbé Bonniel, qui était près d'elle depuis une année environ, pour complaire à M. son mari, qui le croyait être la cause qu'elle ne veut pas aller à Rome. J'en ai reçu de mon particulier autant de satisfaction que possible, je fais mon possible pour la convier d'y retourner ou au moins d'aller à Modène comme M. son mari le lui a fait proposer, même sans exiger qu'elle y entre dans un couvent. A défaut de tout cela j'ai recommandé à ma femme et à ma fille, qui à sa prière lui font compagnie quand elle sort du monastère, de lui laisser suivre pour son propre bien, le penchant qu'elle a d'aller à Ghambéry ou à Annecy pour ôter à chacun tout le soupçon quon a eu à Rome, de M. le duc de Savoie, quoiqu'il n'y en ait point de lieu; je ne doute pas que M. le connétable ne F aime mieux là qu'ici. »

Pendant que tout ceci se passait, Marie, tranquille en apparence, attendait cependant avec

1. Affaires étrangères. Savoie, vol. CL, p. 147 et suivantes.

une grande anxiété la permission de rentrer en France, qui n'arrivait point. Voici la lettre que M. de Pomponne adresse à M. de Servien et qui ne laisse aucun doute sur les intentions du roi à ce sujet :

4 octobre 1673 I.

« Je m'acquitte de suite de l'ordre que Sa Majesté m'a donné, que vous voyiez madame la connétable Golonna et que vous lui témoigniez que Sa Majesté a reçu ses deux dernières lettres, qu'elle a vu dans l'une et dans l'autre qu'elle l'assurait que M. le connétable agréait qu'elle passât en France, que jusqu'à cette heure toutefois il ne lui avait fait rien témoigner, que quand même il le désirerait Sa Majesté ne croit guère que madame la connétable doive prendre cette peine, ni que les choses fussent disposées pour cela, ce refus avec un profond regret... »

Servien répond le 14 octobre :

« J'ai reçu par le retour du gentilhomme de M. le marquis de Dangeau la lettre du 4, ensuite de laquelle ayant été voir madame la connétable Golonna, la matière m'a paru si délicate, que

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