DON BARTOLOMEO DE LEGASSA
Don Ferdinand, furieux de la permission accordée à la princesse, se hâta de présenter au roi un mémoire dans lequel il étalait, fort au long, combien il importait pour le repos de M. le connétable que sa femra" restât dans un cloître ou fût mise dans un château. Marie en apprenant cette démarche
en conçut une grande appréhension, sachant que plusieurs conseillers d'État en avaient été fort ébranlés ; et au lieu de suivre les conseils du duc d'Ossuna, du nonce et d'autres de ses amis, au lieu de faire tranquillement choix, avec eux, d'une demeure qui convînt au roi et de s'y rendre avec son autorisation particulière, elle n'écouta que son premier mouvement, et accomplit un nouveau coup de tête.
Elle avait lu, la veille, àl'abbesse dona Victoria Porcia le billet du secrétaire d'État, ajoutant que munie de cette permission elle pouvait sortir quand elle voudrait pour s'installer chez elle, l'abbesse croyant le décret dans toutes ses formes, ne fit pas d'opposition au projet de la connétable, mais ne sut point quand elle voulait le réaliser. Elle avait écrit également à don Bartolomeo, deux jours auparavant, afin de l'avertir qu'elle choisissait pour sa retraite le bourg de Ballecas (qui appartient au roi et est situé à une lieue de Madrid), ayant demandé à une de ses amies, dona Gécilia de Vera, une maison qu'elle possédait à Ballecas. Ces mesures prises elle se leva de grand matin avec toutes les précautions imaginables, pour n'être pas entendue par les gens de don Ferdinand, et sortit de son appartement à six heures pour aller s'entretenir dans le palier avec quelques religieuses, en attendant un carrosse qu'elle avait fait louer
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la veille par une de ses femmes. Elle y monta et alla tranquillement entendre la messe à Notre- Dame d'Atocha, après avoir envoyé prévenir le nonce de son départ pour Ballecas. Il se hâta de la rejoindre, accompagné de l'ambassadeur d'Angleterre qu'il avait rencontré en route et du marquis de Gamarassa, auquel elle avait fait demander un carrosse pour envoyer ses filles préparer le logement dans la maison de dona Gécilia. Ils descendirent tous ensemble à ladite maison où on leur fit apprêter un excellent dîner, auquel ils firent grand honneur. Vers cinq heures, on vit arriver don Ferdinand, éperdu, qui la supplia de lui pardonner le mémoire qu'il avait dû remettre au Conseil d'État par les ordres du connétable. Marie, avec sa facilité habituelle et dans sa joie d'être libre, lui pardonna tout ce qu'il voulut.
La maison de dona Gécilia, inhabitée depuis longtemps, était d'une humidité extrême, et dès la première nuit que Marie y passa, elle prit un gros rhume accompagné de fièvre ; le nonce revint la visiter le surlendemain, et l'engagea vivement à retourner à Madrid. Complètement réconciliée avec don Ferdinand qui l'accablait de soins et d'attentions depuis qu'il la savait autorisée à demeurer en liberté, elle lui proposa de descendre chez lui, sachant sa maison très bonne et très commode ; il y consentit avec empresse-
ment. La connétable dépêcha un page au duc d'Ossuna pour le prier de lui envoyer en diligence un carrosse à six mules pour rentrer à Madrid. Le nonce, de son côté, fit demander à don Juan la permission de loger la princesse chez don Ferdinand: elle fut immédiatement octroyée par Son Altesse. La connétable, fort agitée et en proie à une violente fièvre, avait maintenant autant de hâte de retourner à Madrid qu'elle en avait eu d'en sortir. Le carrosse du duc d'Ossuna n'arrivait pas, mais le nonce lui en envoya deux, avec plusieurs voitures pour sa suite. Au même moment son page revint lui annonçant que le duc d'Ossuna allait venir la voir.
« J'estimais fort, dit-elle, l'honneur qu'il offrait de me faire, mais à parler sans fard, j'eusse estimé davantage son carrosse dans l'impatience que j'avais de m'en retourner à Madrid et dans l'appréhension que j'eus toujours d'être surprise par quelque ordre qui me défendît d'y aller. »
Au milieu de cette inquiétude, la princesse vit entrer un valet de pied de don Juan avec une lettre ; cette vue l'effraya, croyant qu'elle lui annonçait une nouvelle disgrâce, mais elle fut vite détrompée en lisant le billet dans lequel le prince témoignait seulement qu'elle n'avait pas tout à fait bien interprété les ordres de Sa
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Majesté et qu'il aurait fallu que d'autres circonstances précédassent sa sortie, tant pour l'élection du lieu que pour la manière d'y être, avec tout l'éclat que Sa Majesté croyait être dû à sa personne.
« Je me remis un peu de ma crainte, dit-elle, quand je vis que ce n'était pas un contre-ordre, mais une petite réprimande. Enfin, après avoir été longtemps sur les épines, on annonça le carrosse du nonce où j'entrai avec une précipitation incroyable, appréhendant toujours qu'on ne me retînt où j'étais.
» Environ à la moitié du chemin, je rencontrai messieurs les ducs d'Ossuna, de Veraguas et d'Uzède et le père Vintimiglia, qui me venaient voir, suivis de quatre carrosses et d'une quantité de gens à cheval ; et ayant raillé le premier sur sa ponctualité, il me dit galamment que je n'avais pas sujet de me plaindre, que la civilité était bien plus régulière de venir lui-même que d'envoyer, et qu'il excédait ce que je lui avais demandé, puisqu'au lieu d'un carrosse il m'en amenait quatre dont je pourrais disposer, pourvu que don Ferdinand se chargeât de m'emmener.
» Le carrosse du duc et le mien vinrent à côté jusqu'aux portes de Madrid où, nous étant séparés, je rencontrai M. le nonce qui se promenait à pied, et qui, ayant abordé mon carrosse
fort obligeamment, me donna quelques conseils que j'ai suivis depuis et dont je me suis bien trouvée. Ensuite de cette fortuite entrevue, je fus droit chez don Ferdinand Colonna où je suis à présent, attendant que Sa Majesté décide de ma fortune, ne sachant encore ce que je deviendrai, quoique j'aie lieu d'espérer de la bénignité et de la justice de ce prince, et de la haute prudence de Son Altesse que je trouverai la fin de toutes mes traverses et le repos que je souhaite avec autant de passion, que j'en ai de besoin. »
Ce souhait de la pauvre Marie, qui termine ainsi son Journal, ne devait pas se réaliser de sitôt.
Le connétable voyait avec un dépit qu'il ne cachait point, la protection marquée que don Juan accordait à sa femme, et supportait avec une colère mal déguisée son installation dans la maison de don Ferdinand ; aussi profita-t-il habilement de la nécessité où se trouvait don Juan de rattacher à son parti tous les personnages influents de la Cour.
En effet, au bout de quelques mois, ce prince qui avait été attendu avec tant d'impatience vit se refroidir l'enthousiasme avec lequel on l'avait accueilli. « Il sembla, quand on le vit de plus près, que les grandes idées qu'on avait conçues de lui s'évanouirent comme un songe. » Les courtisans attachés à la reine commencèrent à agir secrètement contre don Juan ; il en exila
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plusieurs, entre autres l'Almirante de Gastille, le duc d'Ossuna, le prince de Stigliano, etc., tous amis de madame Golonna et ayant voté pour elle au Conseil d'État. Puis après ces mesures de rigueur, il voulut chercher à ramener le connétable en flattant sa vanité, il fut nommé vice-roi d'Aragon et on lui fit entrevoir que l'influence de sa femme avait fortement contribué à lui faire obtenir cette haute distinction. Pour faciliter leur réconciliation, don Juan lui-même engagea vivement Marie à rentrer au couvent, afin de s'y trouver au moment de l'arrivée prochaine de son mari à Madrid.
Le nonce, toujours sur la brèche lorsqu'il s'agit d'être utile à la princesse, écrit au cardinal Gybo, le 11 novembre 1677, que, « grâce à l'esprit calme et bien disposé de madame Golonna, elle a consenti à rentrer au couvent dans la clôture, déclarant seulement qu'elle ne s'engageait à y rester que trois mois; calculant qu'au bout de ce temps-là, M. le connétable pourrait être arrivé ici et mettre un terme aux soucis qui résultent pour tous deux d'une si longue séparation, elle a protesté désirer la réconciliation, autant que Sa Majesté et Son Altesse qui la souhaitent ardemment, et viennent, pour aider à cela, de nommer M. le connétable, vice-roi d'Aragon. »
Mais le connétable, quelque satisfait qu'il fût de sa nomination, n'était point pressé de prendre
possession, et, par politique, voulait laisser se dessiner un peu plus nettement les affaires de don Juan. Les trois mois de clôture consentis par madame Colonna s'écoulèrent, et il s'en passa six autres encore, qui lui parurent des siècles, sans qu'il fût question de l'arrivée de son mari.
Confinée dans ce cloître qu'elle ne pouvait supporter, elle déclara au nonce et à don Juan sa résolution de rentrer dans la maison de don Ferdinand si elle n'apprenait pas promptement l'arrivée du connétable. Pour éviter de nouveaux embarras et arriver enfin à une solution, le prince Colonna fut averti que le roi et don Juan étaient résolus de pourvoir à la vice-royauté d'Aragon, s'il différait plus longtemps d'y aller.
Il partit enfin le 2 juillet 1678, accompagné de ses trois fils, pour s'y rendre directement. Il resta à Saragosse jusqu'en novembre et, le 5 de ce mois les gazettes de Madrid annoncent que le connétable Colonna est arrivé à la Cour, suivi de ses trois fils et d'une partie de sa maison. Les journaux avaient le mot d'ordre pour ce qu'ils devaient dire.
« La princesse fut avertie de cette nouvelle, dit la Gazette de Madrid, et le jour même de son arrivée, M. le connétable descendait au couvent de San-Domingo-el-Real où est Madame; ils échangèrent les plus vives démonstrations de joie et de tendresse réciproques, ce qui fait
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espérer de plus en plus leur prochaine réunion. Sa Majesté et le seigneur don Juan l'ont accueilli avec de grandes marques d'estime ainsi que les grands et les nobles. Le soir même de son arrivée, il se présenta chez le roi qu'il trouva au lit où il soupait, et le jour suivant à Son Altesse, puis au nonce ; il était en habit de campagne. Le dimanche, il parut au palais pour l'anniversaire du roi, il était en habit de Cour avec la Golille, et le suivit à la chapelle. Maintenanf il fait et reçoit de nombreuses visites, portant dans toutes ses démarches sa grande galanterie ordinaire, mais fuyant prudemment le trop d'ostentation qui peut éveiller l'envie. »
Nous nous permettons de douter un peu des démonstrations de tendresse avec lesquelles Marie accueillit soi-disant le connétable, mais il est certain qu'elle avait l'esprit mieux disposé en sa faveur qu'elle ne l'avait eu depuis longtemps ; c'était l'œuvre du nonce qui, avec son intelligente bonté, s'efforçait d'arranger les choses pour le mieux. Cependant la princesse, tout en consentant à suivre son mari à Saragosse, n'avait point accepté de reprendre avec lui la vie commune, ni de le suivre en Italie; mais les deux époux étaient d'accord sur un terme moyen, qui consistait à installer provisoirement madame Golonna dans un couvent de Saragosse, sans cette fatale obligation de la
clôture à laquelle elle se refusait absolument. Il s'agissait seulement d'obtenir pour cela l'autorisation du pape, et il paraissait tout naturel que le connétable demandât lui-même cette autorisation étant tout-puissant auprès du pape, qui, sans l'aimer, avait grand besoin de son influence sur les barons romains. Mais nous avons affaire ici à un personnage qui joue presque toujours un double jeu, dans cette circonstance comme dans tant d'autres, on en a la preuve. Le connétable écrivit au nonce, « le priant de solliciter lui-même un bref de Sa Sainteté pour madame sa femme, afin qu'elle puisse sortir deux ou trois fois par semaine du couvent, dans lequel elle se retirera à Saragosse... » En même temps il faisait remettre au nonce une lettre pour le cardinal Cybo. Ce petit fait excita la curiosité de monseigneur Mellini. Pourquoi le connétable, écrivant au cardinal, ne lui adressait-il pas directement la demande au sujet de sa femme ? Voici l'explication du fait. Au moment même où le prince Golonna faisait solliciter par le nonce la permission d'éviter la clôture, il demandait au cardinal Cybo, dans la lettre dont nous avons parlé plus haut, de retuser toute permission de ce genre, sachant bien que Madame ne consentirait point à céder devant ce refus. Cette comédie jouée, il est probable que le connétable, mettant tous les torts sur l'entêtement de sa femme et sur le refus du saint Père, espé-
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rait obtenir du roi qu'on lui livrât Marie afin de la renvoyer en Italie sous la garde d'un personnage qui va entrer en scène et la faire enfermer dans une forteresse.
Quelque temps avant l'arrivée du connétable à Saragosse, un homme d'apparence bizarre y élait apparu. Cet homme arrivait d'Italie, il descendit au palais du vice-roi et s'y installa comme faisant partie de la maison du prince Golonna et y occupant un poste assez élevé. Ce personnage, que les correspondances désignent sous le nom de Resta ou de don Francisco Resta, n'était autre qu'un chef de bande fort dangereux, mi aventurier mi gentilhomme qui, après maints assassinats et sacrilèges commis dans les États romains avait été condamné à mort. Il s'était réfugié sur les terres du connétable, dans son duché de Tagliacozzo, où il vivait protégé par lui. Lepape, voulant à tout prix punir ses crimes et en éviter d'autres, réclama du connétable, à plusieurs reprises, de lui livrer ce sinistre personnage, mais il n'obtint que des réponses évasives, et bientôt on apprit que Resta était parti pour l'Espagne et attendait le connétable à Saragosse. Le nonce fut alors chargé de demander, au nom du pape, au roi d'Espagne de faire arrêter le Resta et de l'envoyer sous bonne escorte à Rome où l'attendait l'exécution du Bando capitale (peine de mort), qui avait été prononcé contre lui.
Le roi et les ministres promirent tout ce qu'on voulut, mais dès les premières démarches faites auprès du connétable, celui-ci ne conseil lit point à livrer le Resta; et bravant hautement les ordres du roi, il se montrait en public dans son propre carrosse avec cet homme pendant le séjour qu'il avait fait à Saragosse.
Le nonce rendit compte à Rome du peu de succès de ses démarches et reçut Tordre de les continuer sans relâche, ce qu'il fit inutilement, le connétable étant parfaitement décidé à ne point livrer le Resta; et le roi, quelque désireux qu'il fut de complaire au pape, n'avait point le pouvoir nécessaire pour se faire obéir en cette circonstance. D'autre part, don Juan était trop occupé de graves affaires pour s'appliquer à celle-là. Le Resta demeura donc en pleine liberté sous la protection ouverte du connétable qui avait ses raisons pour le ménager.
Un seul obstacle pouvait empêcher son projet de se réaliser, c'était la protection que don Juan n'avait pas cessé d'accorder à la connétable ; et la sympathie du nonce qui certainement chercherait à la défendre s'il devinait ce qu'on tramait contre elle. Sur ces entrefaites, le prince Golonna reçut une lettre du cardinal Cybo, lui annonçant que le pape refusait à sa femme toute permission de sortir du couvent. Ce refus était-il si désiré par le connétable?
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Don Juan, fort mécontent de cette nouvelle difficulté, témoigna son déplaisir au nonce qui n'était pas plus satisfait et soupçonnait fort le connétable d'avoir joué un double jeu ; il prévoyait aussi que tout allait être à recommencer dans cette difficile négociation.
« Son Altesse m'a dit, écrit le nonce, qu'il lui semblait que Sa Béatitude avait usé de trop de rigueur ; toutefois Son Altesse s'est contenue dans les bornes du respect et de la résignation, concluant que cet expédient n'ayant pas réussi, il deviendra nécessaire de s'appliquer à en trouver un autre, dont Madame puisse s'accommoder. »
On voit par cette dernière phrase que don Juan continuait à être favorable à Marie.
Cependant le connétable n'avait pas encore pris possession officielle de sa vice-royauté et demeurait toujours à Madrid où il s'occupait fort d'intrigues politiques destinées à renverser don Juan Celui-ci ne l'ignorait pas et lui fit savoir indirectement que, s'il ne partait pas pour Saragosse, la vice-royauté d'Aragon allait être donnée à un autre; il se décida donc et partit pour prendre possession le 48 juin 16791.
La situation de don Juan s'aggravait de jour en
i. Il avait été nommé en octobre 1678.
jour, le parti de la reine toujours exilée à Tolède lui causait de vives inquiétudes; elle avait intrigué de tous côtés pour conclure le mariage de son fds, alors âgé de dix-neuf ans, avec l'archiduchesse fille de l'empereur d'Autriche ; cette affaire était tellement avancée que Ton avait déjà réglé et signé les articles du contrat, mais don Juan, à son retour, l'avait rompu ne voulant pas fortifier le parti de son ennemie qui l'aurait été par ce choix. La paix qui venait d'être conclue à Nimègue 1 fit jeter les yeux sur Mademoiselle, fille aînée de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre; elle était presque de l'âge du roi, « aimable, bien faite, douce et spirituelle, dit le marquis de Villars, le roi prit pour elle un attachement très fort et si extraordinaire par rapport à son humeur que tous les courtisans en étaient surpris. Il avait vu quelques-uns des portraits de cette princesse, plusieurs seigneurs espagnols qui avaient passé à la Cour de France lui avaient parlé d'elle comme d'une merveille; des témoignages si avantageux le touchèrent sensiblement : il ne donnait plus, il portait son portrait sur son cœur et faisait de longues conversations avec lui, comme s'il L'eût pu entendre... »
Don Juan, entrant dans l'inclination du roi et dans celle de tout le monde en faveur de cette