DeppiiiQ Corrcsp., t. II
cardinal en fit retirer, ce qui ne devrait pas être, ma sœur étant toujours en état et en désir de faire tout ce que l'on jugera à propos pour raccommodement de ses affaires.
» Du reste, monsieur, je vous conjure de faire vos efforts pour qu'elle obtienne la pension que je vous disais par ma dernière, pour le temps qu'elle est obligée de rester ici. Mon frère est parti avant-hier au soir et vous dira des choses qui seraient trop longues à vous écrire... » On devine les choses trop longues à écrire 1
Celte lettre ne calma point l'irritation de M. de Mazarin, et, de concert avec le cardinal Mancini et la comtesse Martinozzi, il demanda à la duchesse de Modène, fille de cette dernière, de recevoir Horlense dans ses Élats. Cette princesse, dont la haute vertu et la dévotion étaient connues de chacun, y consentit volontiers et le roi luimême donna son assentiment à cet arrangement, mais il ne fut pas accepté par la duchesse.
[i'installation au palais Mancini de la belle Hortense, la laissant jouir d'une entière liberté, elle en profitait avec l'incroyable légèreté qui la caractérise et reprit plus que jamais le goût du plaisir, marchant de pair, chez elle, avec l'oubli de toutes convenances. Sa merveilleuse beauté, à laquelle il faut bien croire puisque tous les contemporains l'attestent, tournait toutes les têtes.
Elle venait chaque soir au palais Golonna, ne pouvant pas, faute d'argent, recevoir chez elle. Heureusement M. de Nevers, de retour à Rome, logeait aussi dans le palais Mancini, où sa présence protégeait un peu sa sœur.
Peu de temps après l'arrivée du duc de Nevers, le prince de Brunswick-Osnabruck, que nous connaissons déjà, vint également faire un séjour avant de retourner en Allemagne. Beaucoup de hauts personnages de toutes nations étaient venus pour assister au conclave qui durait depuis des mois, le pape Clément IX étant mort le 9 décembre 1669.
Parmi ces nombreux étrangers figurait un jeune gentilhomme français, Jacques de Belbeuf, fils unique d'un conseiller au Parlement de Normandie. 11 venait de terminer ses études et avant de commencer sa carrière, il voulut voyager. Il arriva à Rome en décembre 1669 et fut reçu au palais Golonna comme Tétaient tous les Français. Il ne tarda pas à être au courant des aventures d'Hortense et en parle sans le moindre mystère dans une lettre à sa mère.
Rume, 31 décembre 1GG9,
« ...Quoique l'on ne voie pas ici extrêmement de femmes, nous passons le temps très agréable-
ment avec madame la connétable de Colonna et madame de Mazarin, qui paraît extrêmement contente, à une petite indiposition près, qui est d'être grosse de cinq ou six mois... Elle est toujours la plus belle du monde et ne laisse pas de sauter et de danser comme si de rien n'était 1 Je fus encore hier en masques avec elles deux, chez une princesse ; la mode de ce pays est d'avoir trois violons et de s'en aller comme cela, courir le bal. Dans chaque assemblée, il n'y a jamais que trois ou quatre violons... »
Pendant son séjour à Rome, Jacques de Belbeuf écrivait un journal fort détaillé et fort suivi, dans lequel on trouve une précieuse description des réceptions du palais Colonna'.
(c Pendant l'hiver, il ne se fait point à Rome d'assemblée, et les femmes n'y ont guère plus de divertissement que dans une autre saison ; il n'y a que les comédies où elles peuvent aller, car, pour des bals et des réduits, il n'y en a que chez la connétable Colonna, qui s'est mise sur le pied de vivre à la française et d'introduire chez elle une entière liberté; ce qui a fait d'abord beaucoup murmurer contre elle et particulièrement les maris, mais à présent on y est accoutumé.
1. Livre de voyage de Jacques de Belbeuf, page 292 et suivantes. Ce manuscrit intéressant appartient au marquis de Belbeuf.
»... Les maris ne laissent pas d'avoir beaucoup de peine à y laisser aller leurs femmes, il n'y en a que trois ou quatre qui le fassent, et si encore, pour l'ordinaire ils les y accompagnent. Sans cette maison les étrangers et surtout les Français passeraient fort mal leur temps ; mais comme la porte y est toujours ouverte pour les honnêtes gens, on y entre et on sort quand on veut ; on y danse, on y joue, on }■ cause et on j passe fort bien la soirée.
» Le palais du connétable Golojina est beau, grand et des plus superbes de Rome. Aussi est-il juste qu'étant celui qui fait la plus grande figure de la ville, étant plus craint et plus aimé cju'un roi, il le soit aussi par sa maison. Il y a plusieurs appartements, deux hauts fort grands dans l'un desquels est un fort grand salon où l'on jouait la comédie cet hiver et où nous dansions nos bals pendant le carnaval, et plusieurs autres chambres de plain-pied... Dans le bas du palais sont deux grands appartements frais pour l'été, dans lesquels il y a des fontaines pour les rendre encore plus agréables ; ils sont pleins des meilleurs tableaux des meilleurs et des plus anciens peintres... il y en a encore beaucoup des illustres de notre temps, il y en a plein trois chambres entières et outre cela quantité de beaux meubles K
1. Livre de voyage de Jacrjucs de Belbeuf, pages 258 et 2^.9.
» Cette réunion de grands personnages donna lieu à des fêtes superbes. Le duc de Nevers débuta en traitant avec une splendeur royale, le connétable et sa femme, le prince Ernest de Brunswick et d'autres; la duchesse Mazarin faisait les honneurs chez son frère. Le connétable, ne voulant pas rester en arrière, donna à diner la semaine suivante au prince de Brunswick et à d'autres seigneurs et dames de qualité qu'il traita fort somptueusement dans la Vigne -Borghèse; d'où la compagnie passa dans celle de Pamphile, où le prince de ce nom, après le divertissement de la chasse et celui de la promenade sur le lac, leur donna une collation, où l'on ne voyait que des pyramides de confitures et une grande abondance de vins, les plus excellants et les plus délicieux. Après la collation on y joua, et entre autres le prince de Brunswick, qui se laissa gagner trente mille écus par la connétable Colonna. Ce prince a tenu table ouverte pendant le séjour qu'il a fait dans cette ville et est parti aujourd'hui pour s'en retourner dans son évêché et principauté d'Osnabruck sans attendre la création d'un pape. ^
» M. le prince Ernest de Brunswick a fait ici quantité de libéralités et a donné entre autres choses un diamant de quatorze mille écus à madame la connétable Colonna et un autre de mille écus à
1. Le conclave dura jusqu'au 29 avril 1670; il avait commencé le 9 décembre 1669.
MARIE MAXCINI COLONNA. 93
madame la duchesse de Mazarin, ensuite de quoi il est parti. Ce qui n'empêche pas que ces dames ne continuent à se divertir et ne soient allées a cet effet à Tivoli '. »
Le conclave se prolongea jusqu'au 29 avril et se termina par l'élection du pape Clément X (cardi- 4-OtUjx^ nal Bospigliosi) parent des Colonna. Le soir même de l'élection, la reine Christine de Suède, qui depuis son abdication avait fixé sa résidence à Rome, alla saluer le pape, mais elle ne .fut pas si bien reçue que la connétable, que le Saint-Père traita de parente et accueillit avec une distinction particulière.
Madame de Mazarin, pendant les fêtes qui précédèrent la fin du conclave, continuait à tourner toutes les têtes. Jacques de Belbeuf, dont nous avons parlé plus haut, était, paraît-il, un charmant cavalier d'une ravissante figure, fait à peindre et fort inflammable ; il ne manqua pas de s'éprendre de cette irrésistible Hortense, à laquelle nul n'échappait. Ses soins furent bien accueillis et préférés même à ceux du chevalier de Lorraine, qui venait d'arriver à Rome. Belbeuf écrit à sa mère, à propos d'un petit sac précieux, qu'il renvoie à Paris avant de continuer son voyage^ :
1. Gazette de Hollande, l'r inar?, 5 mars, 22 mars IGTO. Correspondance de Home.
2. Lettres de Jacques de Belbeuf à sa mère, La Haye, 21 mai 1671.
« 11 y a aussi dans ledit sac : d'un côté, le portrait de la duchesse de Mazarin et de l'autre le mien ; comme ladite dame me l'avait bien voulu donner, j'ai voulu mettre de l'autre côté le mien, et me suis obligé de les garder éternellement.
» Si vous voulez voir ledit portrait et même le faire voir, je vous prie d'en user comme bon vous semblera, mais surtout que ce soit devant vous, et qu'on n'y mette pas les doigts dessus, et ne le laissez à qui que ce soit au monde, car, peut-être, des gens voudraient en tirer copie, étant original et des mieux faits qui aient jamais été, et cela me donnerait bien du déplaisir. »
Quels soins et quelle tendresse pour ce portrait, que Belbeuf se croyait seul à posséder ! La belle duchesse aurait souri en lisant ces lignes, car cette faveur n'était pas si rare. On lit dans une lettre de Rome : « Don Domenico Gusman et Don Augustin Ghigi ayant eu querelle pour un petit portrait de madame de Mazarin, que l'un d'eux avait reçu, étaient sur le point de vider leur différend à la pointe de l'épée, mais M. le connétable Golonna les a accommodés. ' )>
Dès le commencement du printemps, le chevalier de Lorraine, exilé par Louis XIV, étant arrivé à Gênes, eut la curiosité de voir Rome, où il vint accompagné de M. le comte de Marsan, son frère,.