Gazette de Leyde h avril
pendant ce carnaval ; il apparut monté sur un chariot, représentant Ulysse, et menant en laisse et comme en triomphe ses camarades changés en bêtes par Gircé. » Nous avons l'explication de ce rébus mythologique : Circé, l'enchanteresse, n'était autre que la connétable ; les bêtes, ses nombreux admirateurs, et Ulysse, le prince lui-môme se moquant d'eux et de leur servage. Chacun devina aisément le rébus et Marie n'en fut point satisfaite. Vers l'automne, prise de son incessant désir de voyage, la connétable demanda â son mari de se rendre à Naples et l'obtint sans peine parce que ce n'était que pour peu de jours, et que d'ailleurs le lieu n'était pas si divertissant que Venise. La compagnie se composait de l'abbé GolQuna (depuis prince de Sonnino), de l'archevêque d'Amasie, que les années n'avaient i.oint changé, du duc de Nevers, et de quelques amis et dames romaines.
« Cette petite partie, toute destinée au plaisir, fut contre notre attente troublée par un différend que M. Varchevêque d'Amasie eut à Naples avec l'abbé Colonna, son neveu. Il voulut d'abord \e tuer, puis se battre avec lui; et on eut toutes les peines du monde de l'en empêcher. Ces querelles abrégèrent fort le voyage, et au bout de quinze jours, nous rentrâmes à Honjc. »
Une singulière surjtrisel'yatlendail, sur la|uel.'e,
8i UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVII« SIECLE.
par un sentiment fficile à comprendre, elle garde un silence absolu, mais qui ne fut bientôt un secret pour personne. La honteuse liaison de la duchesse et de Couberville avait porté des fruits, et ïTortense dut avouer à sa sœur qu'elle était grosse. II fallait à tout prix essayer de cacher ce fâcheux événement ; impossible de songer à la laisser au couvent et comment l'en faire sortir ? La connétable ne put s'empêcher d'abord de s'emporter en violents reproches, mais sa colère se dissipa devant le chagrin de sa sœur et son profond découragement.
« Je trouvai ma sœur, dit-elle, dans une profonde mélancolie qui procédait du choix qu'elle avait fait de sa retraite; je puis dire sans exagération que j'eus autant et plus de chagrin qu'elle de la voir en cet état ; car enfin je suis d'un naturel extrêmement sensible aux afflictions et aux maux de ceux qui me touchent, et, par une générosité peu commune dans le temps où nous sommes, il n'y a rien que je ne fasse pour les soulager, quoiqu'ils ne m'en sachent aucun gré. Ne consultant donc que les mouvements de ce bon naturel, et fermant les yeux à l'indifférence que ma sœur avait pour moi, je lui proposai de la faire sortir du couvent et lui dis qu'elle pouvait compter sur la protection de la reine de Suède, et que l'on m'avait fait espérer qu'elle
MARIE MANCINI COLONXA. 85
pourrait se retirer chez Sa Majesté. Cette proposition plut à ma sœur, et, ayant accepté ce parti, je fus travailler aussitôt à l'exécution de ce dessein ; mais lorsque je croyais en avoir assuré le succès, le jour même que j'avais résolu d'aller prendre ma sœur, j'appris, de ceux avec qui j'avais traité cette affaire, que la reine ne pouvait s'engager à la recevoir chez elle, ni à la protéger, comme ils m'en avaient donné l'espérance. »
Le secret mal gardé de la grossisse de la duchesse était parvenu aux oreilles de la reine qui ne se soucia point d'être mêlée à cette triste affaire.
« Ce contre-coup, dit Marie, ne me rebuta point et, me promettant qu'il ne nous manquerait appui ni faveur pourvu qu'elle fût une fois dehors, je fus au couvent et y menai mes enfants dans le dessein d'amuser ma tante et les autres religieuses pendant que nous exécuterions ce que nous avions prémédité. Après donc avoir un peu entretenu ma tante, je pris congé d'elle, et lui dis de ne point sortir, de peur que l'air ne lui fît mal, se trouvant indisposée comme elle l'était ; et en même temps, je fis signe à ma sœur de me suivre, et, l'a^^ant fait comme i>our m'accompagner, nous prîmes le devant, et, faisant semblant (le nous dire quelque chose en secret, afin que
cette confidence l'empêchât de nous suivre, nous nous approchâmes insensiblement de la porte dans le temps que ma tante et les autres religieuses s'occupaient à caresser mes enfants, et, amusant la portière, je donnai lieu à ma sœur de s'évader avec une de ses filles nommée Nanon, et, sans prendre congé de la compagnie, je courus après elle. Nous montâmes dans le carrosse qui nous attendait, et fûmes droit chez M. le cardinal Cliigi pour lui demander sa protection, ou le prier au moins de nous assister de son conseil, et, ne ra3^ant point rencontré dans son palais, nous allâmes à la maison de mon frère, où nous sommes tous nés, et où nous avons été élevés, et que nous trouvâmes vide; une de mes tantes en étant délogée il j avait quelque temps. »
C'était le palais Mazarin légué au duc de Nevers par le cardinal et habité alors par le cardinal Mancini^
1. En revenant vers le mont Quirinal, on trouve le palais du cardinal Mancini, bâti et rajusté par le cardinal Mazarin : il porte d'azur à deux poissons d'argent, mis en pal. Ce palais est un des plus grands de la ville pour la masse et le corps du bâtiment, et, s'il y manque la moitié, il n'y a rien de plus beau que ses appartements qui sont doubles partout, avec de très riches tapisseries. 11 y a une salle dont la voûte est peinte par Guido Reni : la cour est grande et spacieuse, et c'est là où tous les matins on tient académie et où les princes viennent monter à cheval à cause de la commodité du terrain. C'était autrefois le lieu des bains de Constantin. (Livre de voyage de Jacques de Biljœuf, page 270.)
Le bruit de l'évasion d'Hortense était vite parvenu jusqu'à Paris, et la connétable, se doutant bien du mauvais effet qu'il produirait, se hâta d'écrire à Colbert pour chercher à justifier sa sœur.
La connétable Colonna à Colbert K
Octobre.
« Je serais bien fâchée, monsieur, que vous apprissiez d'un autre ce qui s'est passé ici touchant madame de Mazarin, laquelle s'étant trouvée mal dans le monastère, à cause du mauvais air, fit demander à M. le cardinal Mancini et à mes tantes d'en sortir, ce qu'ils ne voulurent pas permettre. Voyant que la complaisance qu'elle avait eue, d'entrer dans le couvent, ne lui avait de rien servi vers M. Mazarin, et qu'il ne laissait pas de la poursuivre avec plus de rigueur que jamais; elle et moi, nous avons cru qu'il ne serait pas mal de la sortir d'un lieu où elle était entrée volontairement; ce qu'elle fit d'accord avec moi, sans communiquer notre dessein à personne, de crainte que l'on y mît obstacle.
» Je la conduisis dans notre logis, au palais Mancini, où était une de mes tante*:, que M. le