Donner le morceau, c'est-à-dire empoisonner quelqu'un
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bien persuadée qu'il cherchait à empoisonner sa femme, quoique rien ne fût moins prouvé. Moréna n'était retenue par aucun scrupule de délicatesse civilisée; elle ne voyait au monde que sa maîtresse et espionnait de son mieux une certaine correspondance mystérieuse entretenue par le connétable; un beau jour, elle parvint à s'emparer d'une lettre et arriva triomphante l'apporter à la princesse. Le premier mouvement de la connétable, qui haïssait l'espionnage, fut de refuser de la lire ; mais Moréna, désolée, la conjura si naïvement « de ne pas laisser échapper l'occasion de savoir si le connétable voulait la faire mourir », qu'elle rompit le cachet. La mystérieuse lettre avertissait le prince que sa femme était fort malade et ne pouvait guérir, et que sa fortune étant assurée à ses trois fils, il fallait au plus vite aviser à en prendre une autre. On se chargeait de lui présenter un parti fort avantageux à condition de se hâter. Cette lettre pouvait en effet être interprétée de manière à confirmer les terreurs de Marie, qui n'hésita plus à les confier tout à fait au chevalier de Lorraine. La sympathie qu'il lui avait témoignée pendant sa maladie, ainsi que son frère le comte de Marsan, les avaient liés davantage. Après avoir entendu le récit de la connétable, dont il connaissait déjà une partie par les bruits de Rome, il l'engagea à s'assurer avant toute chose de la protection du roi de France.
Il fut décidé que sous prétexte d'aller chercher des rubans à la mode, elle enverrait à Paris un serviteur fidèle et sûr, secrètement chargé de remettre à Monsieur, frère du roi, deux lettres, l'une de Marie et l'autre du chevaher de Lorraine, expliquant la situation ; et pour déjouer la vigilance du connétable en le lançant sur une fausse piste, le messager était porteur de deux lettres du cardinal Ghigi, au roi de France, qu'il devait lui remettre secrètement.
Le connétable apprit cela par une indiscrétion voulue, et se laissant prendre au piège, il crut découvrir une intrigue politique dans l'envoi des lettres du cardinal; il s'emporta contre la princesse et lui reprocha de servir la faction française au détriment de celle d'Espagne; mais l'envoyé était déjà parti, et il ne fut plus question de cette affaire.
Monsieur servit à souhait la connétable, son amie d'enfance, à laquelle il portait toujours un vif intérêt. Il remit au roi les deux lettres confî-. dentielles, dévoilant les dangers qu'elle courait à Rome, et demandant un moyen de donner des détails plus explicites. Louis XIV, assez ému de cette lecture, ne la communiqua à personne, pas même à Colbert, qu'il savait en correspondance suivie avec la connétable; mais dès le lendemain, il fit demander Monsieur, et le pria de renvoyer au plus vite le messager de la princesse, avec un
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mot l'assurant que le roi trouverait le moyen demandé.
Fort peu de temps après le retour de l'envoyé de Marie, on apprit à Rome que l'abbé Oliva, général des jésuites, habitué de la Casa Colonna, avait écrit une lettre à Louis XIV en faveur du chevalier de Lorraine, sollicitant son retour à la Cour S et le 21 janvier 1672, le roi écrivait à Févêque de Laon (cardinal d'Estrées) son ambassadeur à Rome, la lettre suivante :
Saint-Germain, 21 janvier 1672,
« Mon cousin, » Je vous fais cette lettre pour vous dire qu'aussitôt après l'avoir reçue vous fassiez savoir au chevalier de Lorraine et au comte de Marsan, son frère, que j'agrée qu'ils partent de Rome pour se rendre auprès de moi, me remettant du surplus, à ce qui sera mandé par mon frère audit chevalier de Lorraine, touchant la permission que j'ai bien voulu lui accorder pour son retour, sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc.. »
On voit que la lettre du père Oliva n'avait pas tardé à porter ses fruits, et, comme il était fort