Affaires Étrantrères. Rome, vol. CCXVIII
no UXE PRINCESSE ROMAINE AU XVII^ SIÈCLE.
lié avec la princesse Golonna, on peut supposer qu'elle ne fut pas étrangère à sa démarche.
Le moyen trouvé par le roi, sur la demande de Marie, fut donc le rappel du chevalier de Lorraine. La cause de ce rappel est un petit fait assez curieux.
Les deux frères quittèrent Rome au mois de février, après avoir promis à la connétable de la servir de tout leur pouvoir. Elle les vit partir avec beaucoup de chagrin, quelque confiance qu'elle eût en leurs promesses ; c'étaient des amis sûrs qui s'éloignaient, et elle n'en possédait guère à Rome. Heureusement, son frère et sa bellesœur, la jeune et belle duchesse de Nevers, vinrent y passer une partie de l'hiver ; ils ne partirent qu'à la fin de mars. La vie se passait comme de coutume, en fêtes et en villégiatures printanières. Marie ne laissait rien paraître des préoccupations qui la troublaient au fond du cœur et, malgré l'extrême tendresse de son frère pour elle, elle ne lui confia point ses projets, craignant qu'il n'approuvât pas son retour en France. 11 se souvint qu'il était, par sa femme, neveu de madame de Montespan, alors favorite déclarée, et d'une vigilance jalouse à l'égard des femmes qui pouvaient approcher le roi.
Cependant, M. de Nevers, témoin du changement extrême du connétable à l'égard de sa femme, n'était pas sans inquiétude. « Les froideurs et le mépris de M. le connétable, dit la
princesse, croissant tous les jours, augmentaient ainsi mes chagrins et mes déplaisirs et pour me remettre des cruelles et justes appréhensions que me pouvaient causer ces différences de traitement, mon frère me disait souvent qu'il craignait fort que je ne jouisse pas longtemps de toutes les libertés que j'avais et il ajouta un jour, en présence de madame Mazarin, que, lorsque j'y penserais le moins, je me trouverais enfermée dans Palliano, qui est une forteresse de M. le connétable, aux confins des États ecclésiastiques et du royaume de Naples. »
Cette conversation éveilla cependant l'attention de madame de Mazarin et, dans la première promenade qu'elles firent ensemble, elle questionna sa sœur avec plus d'intérêt qu'elle n'avait coutume de lui en montrer.
« Ne pouvant plus résister à de si pressants ennuis, dit Marie, et comme dans la continuation de nos bains et de nos promenades, madame Mazarin et moi nous avions lié une amitié plus étroite que jamais, je voulus profiter de sa tendresse et la conjurer de ne pas retourner en France sans moi. »
Hortense détourna fortement sa sœur de ce projet, lui représentant les malheurs que son départ pour l'Italie lui avait attirés, mais, voyant
que la résolution de Marie était inébranlable et ne voulant d'ailleurs à aucun prix rester à Rome, sa sœur une fois partie, elle consentit à concerter leur fuite, aussitôt que les nouvelles du chevalier de Lorraine, si impatiemment attendues, seraient arrivées.
La connétable, dans son Journal, ne dit pas un mot de la mission secrète dont était chargé le chevalier de Lorraine ; nous allons en trouver les détails ailleurs. Elle dit simplement : « A ce moment, le chevalier de Lorraine fut rappelé à la Cour, où tous ses amis furent agréablement surpris de son retour, ne s'attendant pas à le voir si tôt rentrer en grâce. » En effet, ce rappel dont on ne connaissait pas le secret motif causa un grand étonnement à Versailles.
Les deux frères hâtèrent le plus possible leur voyage et arrivèrent à Paris en mars. Le chevalier obtint immédiatement une audience privée du roi et lui fit le tableau le plus saisissant des dangers que courait la connétable. Il lui peignit ce qu'elle avait à souffrir et à redouter de l'humeur violente de son mari, de ses habitudes de vengeance à l'italienne.
Il termina enfin en affirmant la nécessité urgente: de soustraire promptement la connétable aux tentatives d'empoisonnement auxquelles elle venait d'échapper une première fois.
Louis XIV, plus touché qu'il ne voulait le
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paraître, demanda, non sans quelque émotion, quel moyen pouvait sauver Marie du danger qui la menaçait. « Un seul, répondit le chevalier, favoriser sa fuite en lui assurant un asile en France et en lui promettant de la protéger contre les entreprises de son mari. »
Le roi n'hésita pas, et ordonna au chevalier d'assurer la connétable de sa protection et de son appui. Le lendemain, M. de Lorraine reçut de la main même du roi un billet destiné à la princesse Colonna, lui promettant un passeport et l'escorte nécessaire pour raccompagner, aussitôt qu'elle aurait mis le pied en France, et indiqué le lieu de son débarquement. Cette lettre, accompagnée d'une autre fort longue du chevalier, fut remise entre les mains d'un homme sûr, lui appartenant, et qu'il expédia sur-le-champ à Rome. Le roi garda le plus profond silence sur cette affaire, sauf visà-vis de Monsieur, et il fut convenu que le chevalier tiendrait le roi au courant de ce qui allait se passer.
Le messager arriva à Rome, non sans quelques retards qui faisaient mourir la connétable d'impatience. Mais, dès qu'elle fut assurée de la protection du roi, elle hâta ses préparatifs d'évasion. Voilà ce qu'elle dit : « Les violences de M. le connétable, jointes à l'aversion que j'avais pour les coutumes d'Italie et pour les manières de vivre de Rome, où la dissimulation et la haine entre les
familles régnent plus souverainement que dans les autres Cours, me firent presser l'exécution du dessein que j'avais pris de me retirer en France comme dans le pays où j'avais été élevée, où était la plus grande partie de mes parents et où enfin mon génie est comme dans son centre, aimant les nouveautés, l'humeur enjouée, le bruit des armes, les sujets soldats et non un lieu paisible et un gouvernement pacifique. »
Avant de mettre son projet à exécution, la connétable écrivit au roi, selon ce qui était convenu et sous le couvert du chevalier. Elle le remerciait de l'appui qu'il voulait bien lui accorder et le priait d'envoyer à Marseille, chez l'intendant des galères, avec le plus profond secret, les passeports et papiers nécessaires pour elle et sa sœur, cette dernière étant toujours sous le coup des poursuites de son mari. Puis elle demandait également la permission d'habiter Paris, chez son frère, dans le palais Mazarin. Quoique M. de Nevers ignorât encore ses projets, elle ne doutait pas qu'il ne les approuvât, ayant été témoin des mauvais traitements du connétable. Elle remit cette lettre au messager qui repartit sur-le-champ.
Pendant le temps qui s'écoula depuis le départ de M. de Lorraine, la connétable préparait tout d'avance pour une fuite probable. Madame de Mazarin avait un valet de chambre intelligent et dévoué qui l'accompagnait lorsqu'elle s'échappa
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de Paris pour la première lois. Il fut chargé d'organiser le voyage par mer : c'était le plus important. Il partit pour Naples sous un prétexte futile, et, là, il traita avec le patron d'une felouque qui devait, sur un mot d'ordre, se rendre à Civita- Yecchia, pour y prendre des passagers à destination de Marseille. L'affaire conclue, il revint à Rome où, sans perdre de temps, les deux sœurs se mirent en devoir d'exécuter leur projet.
La connétable ne prit qu'un des bijoux qui lui appartenaient en propre, ce fut le fil de perles que le roi lui avait donné avant son départ pour Brouage et dont elle ne se séparait jamais. Elle laissa le reste ainsi que tous les bijoux qui lui venaient des Golonna, indiquant par un mot qu'elle les donnait à ses enfants. Elle prit également sept cents pistoles qui provenaient de sa bourse particulière, une petite valise contenant quelques habits, et, le 29 mai, profitant de l'absence du connétable qui était allé visiter son haras aux Frattochies et devait y rester jusqu'au lendemain, Marie se rendit chez sa sœur, au palais Mazarin, accompagnée de sa fidèle servante.
« Au bout de quelques instants, dit-elle, nous montâmes dans le carrosse de ma sœur qui n'enmenait avec elle qu'une fille fort dévouée, qu'on appelait Nanon, et un valet de pied. En sortant du logis, nous criâmes au cocher: « ,1 Frascati »,
pour tromper une cohue de gens qui étaient à la porte du palais Mazarin, Mais à un tournant de rue, Pelletier, le valet de chambre de ma sœur qui avait fait apprêter la felouque de Naples à Civita-Vecchia, dit au cocher démarcher droit vers ce dernier lieu, et le menaça de le maltraiter s'il n'allait vite. Le cocher obéit et nous arrivâmes au dehors de Civita-Vecchia à la nuit close. »
Pelletier s'était entendu avec le patron de la felouque pour qu'il vînt attendre ses passagers à cinq milles en avant de Civita-Vecchia, de peur qu'on ne reconnût ces dames qui souvent s'étaient embarquées dans ce port. Mais à l'endroit convenu il ne trouva personne. On expédia aussitôt le valet de pied à la recherche des mariniers.
« Ce retardement ne nous donnait pas une petite inquiétude, dit Marie. Cependant, malgré tous nos soins pour nous cacher et toutes nos craintes d'être surprises, madame Mazarin et moi, laissant le carrosse, nous nous enfonçâmes dans le plus épais d'un bois qui est proche de la mer et nous nous mîmes à dormir, ce que nous fîmes si bien durant deux heures, que Nanon, fille de ma sœur, et Moréna, qui était à moi et qui nous faisait la garde, furent étonnées au dernier point de nous voir dormir avec tant de tranquillité.
» En nous éveillant, vers le matin, nous aper-
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çûmes le valet de chambre qui nous dit qu'il n'avait point trouvé la barque et que le valet de pied, après s'être enivré, était resté dans une hôtellerie pour cuver son vin, de sorte que nous jugeâmes à propos de remonter en carrosse et d'avancer un peu davantage par un sentier écarté, de crainte que nous ne fussions surprises si l'on nous suivait parle droit chemin. Mais nos chevaux étaient tellement harassés qu'à peine se pouvaient-ils soutenir, ce qui fit dire à ma sœur, qu'il valait mieux les renvoyer avec le carrosse à l'hôtellerie qui était vis-à-vis de Civita-Vecchia, et donner ordre au cocher de dire si l'on nous cherchait, qu'il nous avait vu embarquer, afin que l'on ne nous poursuivît pas davantage. »
Après avoir marché fort longtemps sur une grande route poussiéreuse et en plein soleil, elles se retirèrent dans l'épaisseur d'une espèce de bois qui était proche du grand chemin, et commandèrent de nouveau à Pelletier d'aller chercher la barque ou bien d'en louer une autre, au cas qu'il ne la trouvât point, ce qu'il promit de faire à quelque prix que ce fût. Il ne faut pas oublier que la connétable était encore très faible et très délicate, grâce aux suites de la maladie grave qu'elle avait faite avant le départ du chevalier.
« La chaleur du soleil qui m'avait donné sur
la tête l'espace de cinq heures, dit-elle, et qui était alors en son midi, une abstinence de vingtquatre heures et le chagrin de n'avoir aucune nouvelle de la barque, me jetèrent dans un désespoir qui me fit dire à ma sœur que je voulais m'en retourner, et qu'il valait autant perdre la vie à Rome de quelque manière que ce fût, que de mourir de faim où nous étions ; mais ma sœur, qui est la femme du monde la plus patiente et de la meilleure complexion, m'anima par ses raisons, ajoutant enfin que si, dans une demi-heure, nous n'avions quelque nouvelle favorable, nous pourrions toujours nous en retourner. Je me résolus donc d'attendre encore ce temps-là, et à peine le quart s'était-il passé, que nous entendîmes le bruit d'un cheval qui venait au grand pas. Aussitôt, la crainte d'être prise se joignant aux autres agitations de mon esprit, me jeta dans la plus grande consternation du monde ; mais ma sœur qui avait alors deux pistolets à la main, s'étant aperçue que c'était le petit la Roche (c'était le nom du postillon qui était allé chercher la barque sans nous en rien dire) me rassura entièrement, et ma tristesse fut à l'instant convertie en joie par la nouvelle qu'il nous donna d'aussi loin qu'il se put faire entendre qu'elle nous attendait à cinq milles du lieu où nous étions. Il chargea donc aussitôt nos valises qui n'étaient ni fort pesantes ni en grand nombre. Cependant nous marchions devant, à pied, dans la
rigueur du soleil, et dans une campagne rase, où pour tout objet nous voyions sauter force vipères.
» L'infatigable madame Mazarin menait l'avantgarde et allait toujours le grand pas, de sorte que pour la suivre, il fallait me reposer de temps en temps ; la faim, la soif, la lassitude et la chaleur m'avaient ôté le courage et les forces jusque-là que je fus obligée de prier un homme qui labourait la terre de me porter seulement quelques cents pas vers la mer, lui disant que j'étais un chasseur qui avais perdu mes gens (car nous .avions changé d'habit ma sœur et moi, dans le carrosse). II me refusa d'abord, mais ayant joint quelques pistoles à mes instances, il se laissa enfin persuader. Il me prit donc sur ses bras et, de cette manière, je joignis ma sœur. Presque aussitôt. Pelletier arriva et nous dit qu'il avait fait marché d'une autre barque pour la somme de mille écus, mais qu'à la vérité il n'était guère satisfait de la mine du patron ni des matelots, et que tous lui avaient paru de très méchantes gens ; nous répliquâmes à cela que la fortune en avait disposé autrement, ayant permis que le petit la Roche eût trouvé la première et qu'il avait pris le devant.
» Pelletier n'eut pas moins de joie que nous de cette heureuse aventure, car il avait très bonne opinion du patron de la dernière barque. Enfin, moitié à pied, moitié avec l'aide du laboureur, j'arrivai au bord de la mer, oîi nos filles nous
vinrent rejoindre bientôt après; mais ne trouvant là ni la première ni la seconde barque, et voyant nos espérances si malheureusement déçues, je m'abandonnai à la douleur. Ma sœur n'était pas moins triste que moi de ce contre-coup ; cependant elle dissimulait son déplaisir, de peur d'accroître le mien. L'unique recours que nous eûmes en cet état fut, après nous être jetées sur un peu de paille que nous trouvâmes dans une cabane, d'envoyer une seconde fois Pelletier chercher la barque pendant qu'en mon particulier je priai le laboureur d'aller me quérir un peu d'eau.
)^ Au bout d'un quart d'heure, Pelletier revint, et d'un air troublé, et d'un ion fort effaré, nous vint dire que l'on nous poursuivait et que nous étions perdus. Ma faiblesse m'avait rendue si insensible, que j'entendis cette nouvelle sans presque m'émouvoir; mais ma sœur le pressant de dire si cela était vrai, et s'apercevant enfin, à la manière dont il l'assurait, qu'il n'en était rien, elle lui dit, en colère, de parler sérieusement ; à quoi ayant répondu que non et qu'il nous avait voulu donner cette peur par plaisanterie, elle le gronda fort, et lui dit qu'il prenait très mal son temps pour plaisanter.
» Nous nous acheminâmes donc au lieu où était la barque où, par malheur, nous rencontrâmes aussi la seconde dans laquelle le patron et les matelots nous pressaient fort de nous embarquer;
mais Pelletier m'aj-ant donné de meilleures impressions du patron de la première, j'entrai promptement dans la sienne, sans m'arrêter à toutes les instances des autres ; ce que firent aussi ma sœur et nos filles et ce qu'à peine virent les matelots qu'ils commencèrent à nous menacer et à nous empêcher de partir, de sorte que je me vis obligée à leur faire quelques libéralités pour les mettre tous d'accord et nous tirer de ce mauvais pas. »
A peine furent-ils un peu plus loin du bord, le patron commença à son tour à leur demander plus d'argent qu'on ne lui en avait promis, fondant la justice de sa demande sur le péril où il s'exposait pour leur rendre service. Pelletier qui était intrépide, fâché de se voir trompé dans la bonne opinion qu'il avait conçue du patron et qu'au préjudice de sa parole il exigeât plus qu'on ne lui devait donner, se mit en colère et voulait s'en tenir au marché qu'il avait fait ; mais comme le patron avait la force de son côté et qu'il ajoutait à ses raisons (bonnes ou mauvaises) la menace de les jeter dans la mer, la connétable fit taire Pelletier et ferma la bouche au patron avec cent pistoles et l'espérance, d'ailleurs, de le bien satisfaire, pourvu qu'il les passât en France, ce qu'il leur promit.
Laissons nos deux héroïnes s'embarquer pour la France, à la merci d'un aventurier inconnu,
patron de la barque et de matelots siciliens, fort capables en effet de les jeter à la mer pour s'emparer de leurs bijoux et de leur argent, et revenons à Rome. L'émoi était grand au palais Colonna ! La connétable n'ayant mis personne dans la confidence, ses gens furent fort surpris de ne la pas voir rentrer ; on s'aperçut en même temps de la disparition de Moréna. Au palais Mancini, l'inquiétude n'était pas moindre. La nuit se passa ainsi, et dès le matin on fit avertir le connétable qui était encore aux Frattochies. Il repartit pour Rome en hâte et expédia des coursiers dans toutes les directions, avec l'ordre d'arrêter les fugitifs.
Vers le soir, le cocher de madame de Mazarin revint à Rome, chargé par ces dames d'informer le cardinal Mancini de ce qui s'était passé, et annonça qu'elles s'étaient embarquées dès la veille. Aussitôt le connétable envoya un exprès au viceroi de Naples, le priant de faire partir en hâte des galères à la poursuite de sa femme dans la direction de Marseille, car il supposait avec raison qu'elles se dirigeaient vers la France. Quatorze galères mirent à la voile sur-le-champ. Après avoir donné ces ordres pressants, le connétable se rendit à l'ambassade de France, cherchant à maîtriser sa colère, et surtout à dissimuler sa crainte d'une complicité secrète entre Marie et le roi, n'osant pas l'exprimer ouvertement. Le cardinal d'Estrées (alors ambassadeur à Rome) fut stupéfait
du molif de cette visite inattendue, et après le récit du prince, il promit d'écrire à l'évêque de Marseille et à Colbert ; comme cela ne suffisait pas à calmer les inquiétudes du connétable, il promit également d'écrire à la reine pour empêcher, si possible, une entrevue avec Louis XIV, qu'il redoutait par-dessus tout. Il est vrai que le roi venait de rejoindre l'armée en Hollande, mais le prince savait que rien n'arrêtait sa femme lorsqu'elle avait pris une résolution, et il la croyait capable d'aller jusque-là. Il affecta la plus grande douceur dans ses plaintes, le désir de lui pardonner son évasion et d'opérer une réconciliation complète. C'est dans ce sens que le cardinal écrivit. Voici deux de ses lettres :
Le cardinal d'Estrées à Véwqiie de Marseille.
« M. le connétable Golonna vient de sortir d'ici, et m'a conté une aventure qui ne vous paraîtra pas sans doute moins fâcheuse et moins surprenante qu'à moi. Madame sa femme et madame Mazarin partirent dimanche après-midi dans un carrosse à six chevaux avec chacune une femme et un valet de chambre à cheval ; elles avaient envoyé quel(|ues gens à une maison de M. le connétable et tout le monde crut qu'elles allaient y coucher. On s'attendait même qu'elles revien
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(iraient hier au soir. Cependant on a su par les cochers qui sont revenus depuis, qu'elles prirent le chemin de Civita-Vecchia et qu'elles allèrent à un port qui n'en est qu'à trois ou quatre milles. Elles y arrivèrent à deux heures après minuit, trouvèrent une petite barque qui les attendait, et y entrèrent à l'heure même sans s'expliquer du lieu où elles allaient. Vous pouvez croire, Monsieur, dans quel étonnement cette nouvelle a mis M. le connétable et avec quelle douleur il m'a parlé d'un si fâcheux accident.
» Cependant, à travers du déplaisir qu'il ressent, je l'ai vu plein de douceur et d'honnêteté et dans la pensée de faire faire à Madame sa femme toutes les réflexions qu'une telle résolution demande, en lui inspirant en même temps toutes les vues qui peuvent et doivent l'obliger de se rapprocher de lui ; et comme il suppose que Madame sa femme ne se peut être retirée qu'en France, et qu'apparemment elle aura pris terre à Marseille, il m'a demandé si je ne pouvais écrire à personne qui pût l'entretenir sur ces choses et la porter à attendre des nouvelles plus particulières de sa part par une personne expresse qu'il a dessein d'y envoyer, pour lui faire mieux connaître le fond de son cœur et de ses sentiments et lui représenter toutes les choses qu'il m'a dites à moi-même sur ce sujet. J'ai vu, Monsieur, que personne n'était plus propre que vous à leur rendre cet office à
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tous deux et que me faisant la grâce de m'aimer depuis si longtemps vous recevriez volontiers la prière que je vous ferai. »
[Correspondance administrative sous le règne de
[Vol. verts C] Louis XIV. Depping 8. IV page oIO]
Le cardinal d'Estrées à Colbert.
1er juin 1672.
« M. le connétable Golonna a souhaité que je vous fisse savoir ses sentiments sur la résolution que Madame sa femme a prise de s'embarquer auprès de Civita-Vecchia et de passer en France, et comme je ne puis mieux vous les représenter que par la lettre qu'il écrivit hier, dans le moment qu'il m'apprit cette nouvelle, à M, l'évoque de Marseille.
» J'en joins la copie à celle-ci, et il ajoute seulement que dans les sentiments de douceur et de modération qu'il m'a témoignés, je l'ai vu même touché du péril que Madame sa femme pouvait courir dans un voyage si surprenant et si hasardeux. Il serait bien à souhaiter que M. l'évoque de Marseille eût autant de bonheur en cette rencontre qu'il aura sans doute de désir et d'intention d'apporter quelque remède à cet accident. M. le connétable Golonna a voulu aussi que je me donnasse
l'honneur d'écrire à la reine à laquelle il a cru devoir s'adresser d'abord à cause de l'éloignement du roi. Je l'ai fait très volontiers, et vous voudrez bien, Monsieur, que je vous adresse ma lettre et me faire la grâce de la rendre. Et comme je me remets à ce que vous pourrez dire plus particulièrement à Sa Majesté des sentiments de M. le connétable, suivant la lettre que j'ai écrite à M. de Marseille, j'espère que vous prendrez bien le soin de Ten entretenir. »
En dehors de ces dépêches officielles, le cardinal d'Estrées et d'autres membres de l'ambassade française à Rome écrivaient confidentiellement, mais sur un ton différent, à M. de Pomponne, alors ministre des affaires étrangères. Ils savaient que tout cela passerait sous les yeux du roi.
Juin 1672.
« Monseigneur, » La fuite de la connétable et de sa sœur madame Mazarin a bien surpris cette Cour, tant par la manière de leur embarquement sur une felouque napolitaine qu'elles firent louer secrètement, qui est en toute manière très dangereux, tant par l'infidélité de la plupart des mariniers de cette nation, s'ils découvrent que ces dames aient de l'argent et des pierreries comme elles en ont, ayant en deniers comptant, plus de quinze cents
pistoles, sans les nippes, que pour le danger des corsaires turcs qui paraissent depuis le commencement de l'été sur les côtes d'Italie.
» Après mille conjectures que l'on a faites sur cette évasion au sujet de madame la connétable Golonna, l'on trouve que la plus vraisemblable est qu'elle ait eu peur d'être empoisonnée. Il y a trois ans que le connétable et elle se sont séparés de lit volontairement. Du reste jamais femme n'a eu plus de liberté ap/}arenie de vivre de la manière qui lui plaisait, n'y ayant pas de maison à Rome où l'on vécût avec plus de liberté que celle de M. le connétable Golonna. »
L'évasion de la connétable et de madame de Mazarin avait eu un éclat facile à comprendre dans toute la société romaine. Chacun avait pris parti, qui pour le prince et qui pour sa femme. Tous les journaux du temps la racontent à l'envie et en cherchent le motif. On lit dans la correspondance de Rome de la Gazette d'Amsterdam du 7 juin : « La retraite imprévue de la connétable Golonna et de la duchesse de Mazarin, sa sœur, a surpris d'autant plus de gens que le connétable traitait fort favorablement la princesse, sa femme, et lui donnait beaucoup plus de liberté que l'on n'avait accoutumé d'en avoir. Les uns disent qu'elle a consulté un nécromancien qui lui a dit que le connétable avait dessein de s'en défaire, quelque
bonne mine qu'il lui fit, et qu'à cause de cela elle se retire en France pour éviter le bocon... Cette aventure pourra fournir la matière à faire un beau roman et une histoire, la plus galante de notre temps. »
On lit dans une lettre de Rome à la même gazette quelques jours après* : « Notre Cour n'est guère édifiée de la conduite de ces deux dames. Les hommes, à cause du peu de respect que leurs femmes leur rendent depuis la fréquentation qu'elles ont eue avec ces deux Françaises, et les femmes de ce qu'elles sont parties sans avoir auparavant bien affermi la liberté et les avantages qu'elles leur ont prouvés ! »
Nous avons dit plus haut que le duc de Nevers ignorait le projet d'évasion de ses sœurs. Le connétable lui dépêcha un exprès pour l'en informer, à Venise où il était avec sa femme, mais une lettre de Marie, remise par elle à son cocher pour la lui faire parvenir, l'en avait déjà averti. Il partit aussitôt pour Rome et affirma au connétable que ce n'était que par crainte et par caprice que la connétable sa femme l'avait quitté et qu'il n'y avait homme vivant au monde qui fût cause ou complice de sa fuite « Ce qui a, dit la Gazette de Hollande, en quelque façon, fort allégé le déplaisir qu'il en avait conçu et dissipé mille pensées chi-
1. Correspondance de Rome. Gazette d'Amsterdam, 28 juin 1672 Gazelle de Leyde, Relations véritables.
mériques qu'il se figurait et où il ne trouvait que de la confusion. » Ces pensées sont faciles à deviner. C'est toujours du roi qu'il s'agit.
Ne laissons pas plus longtemps nos deux fugitives dans leur barque, exposées à tous les dangers.
« Nous voguâmes assez heureusement, écrit la princesse, et avec un assez bon vent les six premières heures ; mais ensuite il fit un très grand calme durant lequel nous avancions fort peu. Au lever du soleil nous découvrîmes un brigantin, et le patron craignant que ce fût un vaisseau turc, nous abordâmes au pied de quelques rochers qui sont dans la côte de Toscane oij il nous montra l'endroit où nous pourrions descendre et nous tenir à couvert en cas qu'il fût attaqué ; ensuite, à la faveur de ces mêmes rochers, il alla reconnaître d'où était le vaisseau, et l'ayant enfin demandé et su qu'il était génois, nous continuâmes notre voyage avec le même calme jusqu'à Monaco où ma sœur fut fort incommodée de la mer qui était extrêmement agitée par un grandissime vent qui se leva tout à coup et où nous eussions fait naufrage, si notre patron n'eut été si habile.
» Comme nous ne pouvions débarquer sans avoir des billets de santé parce que nous venions de Civila-Vecchia et que la peste était aux environs, nous débarquâmes à Monaco, où nous en prîmes de faux qui nous servirent pour la Ciolat, notre patron n'ayant pas voulu débarquer à Marseille
pour quelques différends qu'il avait eus. Gela nous rendit un assez bon service, nous ayant fait éviter les felouques et les galères que M. le connétable avait envoyées après nous, et qui n'ayant pu nous rencontrer en mer, pour la route extraordinaire qu'avait prise notre patron qui était très habile homme, nous étaient allées attendre à Marseille et dans les autres ports, où elles nous auraient pris infailliblement, si nous y eussions eu de bons billets pour y aborder.
» Enfin, après une navigation de neuf jours nous arrivâmes heureusement à la Ciotat, où après nous être reposées environ quatre heures, nous montâmes sur des chevaux que nous avions loués et marchant toute la nuit nous arrivâmes d'assez bonne heure à Marseille où je m'informai d'abord de M, Arnous, intendant des galères, dans l'espérance qu'il aurait un passeport pour moi, que j'avais demandé au roi par une lettre que j'avais écrite à Sa Majesté avant de partir de Rome. »
Enfin, Marie allait connaître son sort et savoir si le roi lui était toujours favorable. Mais au moment où elle fit demander l'intendant, elle apprit qu'il était à l'extrémité et qu'il venait d'être administré. Toute autre que la connétable n'eût point osé pénétrer près d'un moribond, mais cela ne l'arrêta pas et elle s'y rendit sans hésiter.
« Apprenant qu'il était à l'extrémité, je me trou-
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vai obligée de l'aller voir, et lui dis en entrant qui j'étais, et après lui avoir témoigné le déplaisir que j'avais de le voir en cet état, je lui demandai s'il n'avait rien pour moi de la part du roi. Il me répondit avec assez de peine à cause d'une apoplexie qui l'avait surpris et me donna un paquet fermé, où il y avait un passeport et une lettre de Sa Majesté pour moi et une autre de M. de Pomponne, qui écrivait à M. de Grignan, lieutenant du roi dans la province, lui recommandant fort de me recevoir à Aix, et de m'assister de son autorité, et de tout ce qui me pourrait être nécessaire. »
Cette visite incroyable en un pareil moment ne fit pas de mal au pauvre Arnous, paraît-il, car il guérit fort bien de son apoplexie. Marie, enchantée d'avoir lettres et passeport, se coucha épuisée de fatigue. « A peine avais-je dormi une heure qu'on me vint éveiller et me dire que le capitaine Ménéghini demandait à me parler de la part de M. le connétable. Cette nouvelle effraya fort mes gens et pour prévenir tout ce qui eût pu m'arriver, je le fis savoir à M. Arnous qui m'envoya des gardes à l'instant me conjurant d'aller loger chez lui, où il me fit dire que je serais plus en sûreté ; ce que je fis après avoir donné audience à cet exprès qui ne venait me proposer autre chose que de m'en retourner chez M. le <îonnétable ou d'attendre pour le moins qu'il
m'envoyât un train plus conforme à ma qualité et tout ce qui était nécessaire pour continuer mon voyage avec plus d'éclat et de bienséance. Il n'oublia point à m'attendrir par le souvenir de mes enfants, jugeant que l'amour que j'avais pour eux me ferait prendre la résolution qu'il tâchait de m'insinuer ; mais quoique je les aimasse infiniment, je craignais encore plus le péril et ne doutant pas qu'il n'y eût quelque dessein caché sous ces belles paroles, je lui dis en peu de mots que je n'étais point dans la résolution de m'en retourner, et m'en allai aussitôt chez M. Arnous qui nous avait envoyé son carrosse avec un gentilhomme et qui, par le bon accueil et la bonne chère qu'il nous fit et les bons lits que nous trouvâmes chez lui, répara en quelque façon le mal que nous avions souffert dans la barque.
» Le lendemain au matin, comme j'avais envoyé à M. de Grignan la lettre que M. de Pomponne avait insérée pour lui dans le paquet dont j'ai parlé, on vint m'éveiller en sursaut, pour me dire qu'un gentilhomme venait de sa part avec six gardes et son carrosse, pour m'offrir de me conduire, avec ordre de m'assister en tout ce dont j'aurais besoin ; ce que j'acceptai, et après avoir dîné, madame Mazarin et moi montâmes en carrosse avec ledit gentilhomme et arrivâmes le soir à Aix où M. de Grignan, qui était venu au-devant de nous près d'une lieue, nous accompagna dans son carrosse
dans lequel il nous avait fait entrer, et nous témoignant le déplaisir qu'il avait de ne pouvoir nous loger dans l'hôtel du gouverneur qui était alors le duc de Vendôme, mon neveu, fils du duc de Mercœur et de ma sœur aînée. Nous le remerciâmes de sa civilité et lui dîmes que notre logement ne lui donnât aucune peine, parce que nous avions déjà donné parole à un gentilhomme, appelé M. de Moriès qui est au service de mon frère, d'aller loger chez lui, où nous fûmes aussitôt et lequel nous traita durant quinze jours chez le président Gastelet, son frère aîné, et s'en acquitta de la manière du monde la plus magnifique et la plus obligeante. »
Départ de Marseille, séjour à Nice. — La duchesse de Mazarin part pour Turin et la connétable pour Grenoble. — Elle envoie Pelletier porter une lettre au roi. — La reine envoie l'ordre à Marie de ne pas aller plus loin. — Effroi de la reine et de madame de Montespan en apprenant que Marie est en France. — Lettres du nonce monseigneur Nerli au cardinal Altiéri. — Brefs du pape. — La duchesse de Mazarin rejoint sa sœur à Grenoble ainsi que le duc de Nevers. — Démarches du connétable auprès de Louis XIV.
Après les premiers moments de joie que Marie éprouva en recevant les lettres du roi, de M. de Pomponne et du chevalier de Lorraine, une sourde impatience ne tarda pas à s'emparer d'elle. Il fallait à tout prix prévenir les influences qui ne manqueraient d'agir contre elle auprès du roi (soit du côté du connétable, soit de celui de la reine), avant de partir pour Paris où sa sœur, madame de Mazarin, ne pouvait rentrer à cause d'un arrêt du Parlement que son mari avait
iMARIE MANCINI COLONNA. 13b
obtenu contre elle. Ne se fiant à personne, Marie résolut d'écrire au roi directement pour lui demander ses ordres, et voulant que la lettre lui fût remise en mains propres, elle chargea le fidèle Pelletier de la porter sans perdre une minute en route ^
A peine arrivées à Aix, M. de Saint-Simon, envoyé du connétable et porteur des mêmes propositions que Meneghini, les rejoignit.
Saint-Simon appartenait au cardinal Altieri, cardinal-patron et propre neveu du pape Clément X. Il avait pour mission, s'il n'obtenait rien de la connétable, de poursuivre son voyage jusqu'à Paris et d'exciter l'esprit de la reine contre la princesse Colonna. Sans son impétuosité habituelle, Marie aurait réfléchi qu'il y avait tout avantage à prolonger les pourparlers avec Saint-Simon, pour donner le temps à Pelletier d'arriver près du roi. Au lieu de cela, elle refusa net ses propositions, lui disant qu'en fuyant Rome elle avait fui la mort. M. de Saint-Simon voyant les honneurs qu'on rendait à Aix à la princesse et apprenant qu'elle avait trouvé à Marseille des passeports et une lettre du roi, pensa qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour gagner Paris ; il se mit en route
1. Le roi était parti au mois d'avril pour la campagne de Hollande où il commandait un dos corps d'armée, laissant la reine régente avec Colbert et Le Tellier pour la diriger. Monsieur était également à l'armée avec le chevalier de Lorraine.
après avoir instruit le connétable de l'inutilité de ses démarches et du motif, hautement avoué par la princesse, pour expliquer son brusque départ. A peine Saint-Simon parti, madame Colonna sentit la faute qu'elle venait de commettre en ne cherchant pas à le retenir, mais il était trop tard et il fallut se résoudre à attendre le retour de Pelletier. Les attentions et les prévenances de tout genre dont on entourait les deux sœurs rendaient leur séjour à Aix fort agréable, mais au bout de trois semaines, la connétable se mourait d'impatience de n'avoir pas de nouvelles de Pelletier ; elle reçut enfin une lettre du malheureux serviteur qui avait été attaqué et presque tué par une troupe de bandits apostés sur son chemin. Heureusement la lettre au roi était cousue dans la doublure de son habit et échappa à ses agresseurs qui, après lui avoir volé tout ce qu'il possédait, le laissèrent à moitié mort sur la route. Marie apprit en même temps que Saint-Simon, arrivé à Paris, y faisait rage contre elle, agissant au nom de M. le connétable et appuyant sa négociation de l'autorité pontificale comme appartenant au cardinal Altieri ; elle voulut partir sur-le-champ, mais sa sœur la pria instamment de passer encore cinq ou six jours au château de Mirabeau, près d'Aix, où le chevalier de Mirabeau leur avait offert une splendide hospitalité. « Au bout de six jours, écrit Marie, je dis absolument que je voulais partir
€t m'approcher de Paris, ayant toujours eu le pressentiment qu'on m'empêcherait d'y aller. Le chevalier de Mirabeau me voyant dans cette résolution nous suivit avec les gardes, et étant arrivés au Pont-Saint-Esprit, nous apprîmes que Polastron, capitaine des gardes de M. le duc de Mazarin était passé par Aix et nous cherchait. Cette nouvelle nous obligea à nous éloigner du grand chemin et à nous retirer dans mie maison de campagne où nous logeâmes. La nuit même, madame de Mazarin prit la route de Savoie, accompagnée dudit chevalier, de Manon et de la moitié des gardes, l'autre moitié étant restée auprès de moi jusqu'à Lyon. »
Pendant que ces événements se passaient, le connétable reçut les lettres de Saint-Simon ; elles augmentèrent encore son chagrin et il se décida, d'après les conseils du cardinal d'Estrées, à écrire directement au roi.
Le connétable Colonna à Louis XI V '
21 juin 1672.
ft Majesté Très Chrétienne,
» Dans l'étrange aventure du départ imprévu de la duchesse ma femme, j'ai recours à la royale et
1. Affaires élraDgères, Rome, vol. CCXXl, p. 23i. Cette leUre est en italien.
puissante protection de Votre Majesté afin que, compatissant à ma disgrâce, Elle veuille faire insinuer à Madame combien une fuite de cette sorte a été inconvenante soit pour elle-même, soit pour l'honneur de ma maison, et lui ordonner de revenir à Rome afin de ne pas ajouter un coupable entêtement à la faute qu'elle a commise.
» J'ai appris par un de mes envoyés (Ménéghini) et par les lettres de M. de Saint-Simon qu'elle était à Aix avec sa sœur, la duchesse de Mazarin, et qu'elle s'obstinait à ne point revenir, cherchant à excuser son coupable départ par des prétextes imaginaires, prétendant avoir été traitée et conduite à Rome d'une manière très différente de celle dont j'ai usé vis-à-vis d'elle jusqu'à présent. Je crains que ces prétextes et d'autres non moins erronés puissent peut-être trouver quelque créance dans l'esprit de Votre Majesté. Je viens donc très humblement La supplier de me rendre la justice de ne pas y ajouter la moindre foi et de croire indubitablement que je ne lui ai jamais fait de moins bons traitements que je lui en ai fait dès le début, ce qui est bien connu, non seulement des ministres de Votre Majesté, mais encore de tant d'autres gentilshommes français qui m'ont fait le plaisir de venir assidûment dans ma maison et qui savent que sa fuite ne peut donner matière à de semblables discours, si préjudiciables à l'honneur de ma maison et de ma personne. J'espère
que Votre Majesté, en considération de ce que mon mariage a eu pour origine ses royaux conseils daignera employer sa haute prudence et trancher le fil de scandales plus grands encore que ne le sont déjà ceux causés par cette fuite qui, connue de tous dans Rome, est d'une véritable, absolue et regrettable imprudence.
» Grâce à son autorité et à sa grande sagesse. Votre Majesté ne manquera pas de moyens pour ramener Madame à l'observation de ses devoirs et me délivrer en même temps de l'affliction aussi douloureuse qu'imméritée que je souffre et qui me cause une si cruelle agitation d'esprit.
» Je suis, de Votre Majesté, etc. »
En même temps que cette lettre, l'ordinaire en apportait une du cardinal d'Estrées à M. de Pomponne^ ainsi que plusieurs lettres du connétable adressées à la reine, aux parents de sa femme, au nonce et à Colbert.
Le cardinal d'Estrées à M. de Pomponne
« Vous recevrez beaucoup de paquets du connétable Colonna, écrit le cardinal d'Estrées, le courrier qu'il avait envoyé à Aix lui a rapporté des