‹ Une Princesse romaine au XVIIe siècleChapitre 20 sur 77 · Voir le Roman du Grand Roi, pp. 112 à · texte numérisé non relu

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gracieusement à prolonger son séjour à Turin, n'étant point fâché de lui montrer l'éclat et l'élégance de cette Cour de Savoie sur laquelle elle aurait pu régner. Dès son arrivée à Ghambéry, la duchesse Mazarin, ayant reçu la nouvelle que sa sœur l'attendait à Grenoble, répartit de suite pour la rejoindre. Les oificiers du duc dans sa province de Savoie avaient reçu l'ordre de prodiguer toutes les prévenances et tous les honneurs possibles à la belle duchesse et de rendre compte de son voj^age à leur souverain. Le gouverneur de Montmeillan s'en acquitta très exactement et dans une lettre fort originale nous fait un portrait naïf, mais pris sur le vif, de cette enfant gâtée.

Le gouverneur de Montmeillan au duc de Savoie K

Montmeillan, 19 juillet.

« Madame la duchesse Mazarin passa ici deux jours plus tôt que ne m'avait dit le comte de Sales. Elle arriva ici samedi au soir, sur les neuf heures, que l'on allait fermer les portes du château, lorsque j'en fus averti. Le lendemain, je descendis en ville pour la voir et la prier de

1. Curiosita e Ricerche di storia subalpina. Perrero. Laduchessa Orlcntia Mazzarino e la principessa Colonna. Torino, Fratelli Bocca, 1875, vol. II, p. 16.

venir dîner au château : elle me répondit qu'elle était pressée de s'en aller du côté de Grenoble pour y voir sa sœur à qui elle avait envoyé un courrier, d'abord qu'elle fut arrivée en cette ville.

» Elle me pria de lui prêter ma chaise roulante, ce que je fis et envoyai mon valet de chambre pour la servir. Elle me dit qu'elle espérait d'aller coucher le même soir à Chambéry où elle croyait que V. A. R. avait donné des ordres pour l'y recevoir, et qu'elle croyait que je devais en avoir reçu aussi. Je ne peux pas nier à V. A. R. que cela m'a bien donné de l'inquiétude, d'autant plus que plusieurs m'avaient écrit qu'elle devait venir dans Montmeillan. Cela me faisait croire que ces ordres étaient égarés.

» Lorsque je la vis résolue de ne point monter au château, je lui fis porter en bas un régal de quatre bassins de gibier, fruits, etc., du vin du Piémont, et de la glace; elle fit mettre le tout dans ma chaise roulante, et après avoir bu un coup, elle monta dedans. Elle versa trois ou quatre fois, elle a brisé ma chaise roulante et mon cheval en a pensé crever ; elle montait tantôt à cheval sur le coureur que montait mon valet de chambre, tantôt elle voulait un de ceux de la voiture. Sa sœur lui vint au-devant à une heure de Grenoble, dans le carrosse du duc de Lesdiguières; je ne sais pas si elle s'y arrêtera longtemps »

Pendant ce voyage accidenté, il se passait à Grenoble un événement assez important; la connétable y était depuis trois jours lorsqu'elle vit arriver un gentilhomme de la part de la reine.

« Le roi, dit Marie, lui avait laissé le gouvernement de son royaume pendant qu'il faisait la guerre en Hollande. Cet envoyé me rendit une lettre par laquelle elle m'ordonnait, mais de la manière du monde la plus obligeante de rester où ce gentilhomme me trouverait, ajoutant qu'elle ne doutait point que ce ne fût l'ii^tention du roi. Je répondis à ce cavalier que je n'avais pas l'intention dépasser outre et que j'obéirais exactement aux ordres de Sa Majesté. »

Quelques jours après, madame de Mazarin arrivait à Grenoble. Marie revit sa sœur avec un extrême plaisir et au bout de quelques jours le duc de iSevers vint les rejoindre. Dans l'entrevue qu'il avait eue à Rome avec le connétable, celui-ci l'avait conjuré d'obtenir de Marie son retour à Rome. Il le promit, et dans les longs conciliabules qui furent tenus entre ses sœurs et lui, il plaida assez chaleureusement la cause de son beau-frère. Marie, surprise, en témoigna son étonnement au duc et lui rappela l'inquiétude qu'il lui avait marquée, à plusieurs reprises, pour sa vie et sa liberté. M. de Nevers, un peu embarrassé, convint

qu'il avait tenu ces propos, mais il ne cacha pas à sa sœur quels sérieux obstacles elle allait trouver sur sa route ; il lui parla ouvertement des intrigues qui se tramaient contre elle à la Cour en l'absence du roi. Il l'avertit qu'elle ne retrouverait point son ancien empire, que chacun, à peu d'exception près, redoutait son arrivée, que la reine et madame deMontespan s'unissaient pour la première fois, dans le dessein de la perdre. Il insista sur l'égoïsme du roi, sur sa situation embarrassée vis-à-vis de la reine et de madame de Montespan, enfin il prédit à Marie qu'elle serait sacrifiée sans hésiter à la jalousie de l'une et de l'autre.

La connétable écouta en silence ces raisonnements et pour toute réponse ouvrit un portefeuille d'où elle tira les lettres du roi et de M. de Pomponne. Le duc les lut, et sans partager tout à fait la confiance de sa sœur dans les promesses contenues dans ces lettres, il ne put s'empêcher d'y voir l'approbation tacite de sa fuite. 11 demeura donc fort perplexe, ne sachant plus quel conseil donner, et désireux avant tout de ne se pas compromettre vis-à-vis de son impérieuse tante, madame de Montespan.

M. de Nevers était épicurien dans l'âme, et l'idée de troubler son repos et ses plaisirs pour défendre les intérêts d'autrui, fussent-ils ceux d'une sœur,, ne lui souriait pas. Gomme dernier argument, il avertit Marie des démarches incessantes du conné-

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table pour faire agir le nonce et même le saint Père. Marie répondit qu'elle n'avait pas pris un parti aussi grave pour s'arrêter à mi-chemin, qu'elle irait jusqu'au bout, mais lutterait seule, ne voulant pas compromettre les siens. Son frère, saisissant la balle au bond, déclara qu'en effet il ne la suivrait pas sur le terrain dangereux où elle allait s'aventurer, et ils se séparèrent assez froidement.

Le duc de Nevers n'exagérait rien en parlant des démarches pressantes faites auprès du roi et des ministres par le cardinal Altiéri, le nonce et Clément X. Nous avons sous les yeux la correspondance du nonce et du cardinal qui prouve l'importance qu'on attachait à Rome à cette affaire.

Non seulement la fuite de la princesse Colonna avait fait grand bruit à Rome, mais on s'en occupait fort dans le monde diplomatique, les ambassadeurs avaient soin d'informer leur Cour de cette aventure. Dans les dépêches des ambassadeurs vénitiens, on parle en termes assez clairs, quoique un peu voilés, de l'inquiétude extrême causée à la reine et à madame de Montespan par le débarquement de la connétable en France.

1. Le cardinal Altiéri, neveu de Clément X, gouverna avec une {lutorité absolue sous ce pontificat; le pape, âgé de quatre-vingts ans, d'un esprit médiocre et sans ambition, la lui avait abandonnée tout entière. Le cardinal Altiéri fut toujours à Rome à la tête de la faction opposée à la France, il détestait Louis XIV, de là aussi son ïèle pour les intérêts du connétable.

Le nonce à Paris, monseigneur Nerli, fut chargé par le cardinal Altiéri de le tenir au courant des moindres détails concernant la connétable. Monseigneur Nerli, arrivé à Paris le 4 juin, n'était pas encore fort au courant des intrigues de la Cour, mais il les pénétra bien vite et l'on verra avec quel soin et quelle finesse il observe toute chose.

Le nonce Nerli au cardinal Altiéri.

Paris, 24 juin.

« Je sais par des renseignements certains, que le comte de Grignan, lieutenant-général du roi de France en Provence, continue à servir madame Colonna et que dernièrement il lui a procuré toute sécurité pour son voyage jusqu'à Lyon, ayant reçu à cet effet des lettres de M. de Pomponne avant que ces dames débarquassent en Provence, de manière qu'il se dit publiquement et qu'il paraît avéré que le chevalier de Lorraine à son retour de Rome, a tellement persuadé le roi de la réalité des périls appréhendés par Madame, que Sa Majesté émue de compassion a alors promis à Madame sa protection, à condition que la duchesse Mazarin s'accommodât avec son mari, par l'intermédiaire de monseigneur l'évêque de Laon, cardinal d'Estrées, et qu'elles viendront ensuite demeurer

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ensemble ici à Paris, au palais Mazarin. Tout cela implique, comme le voit votre Éminence, des négociations et des intrigues qui ont précédé leur arrivée. Ce que j'indique me vient de source sûre et maintenant on calcule qu'elles peuvent être à Lyon '. »

Du même au même.

Paris, 1er juillet.

« Le courrier que M. Le Tellier a expédié au roi pour l'affaire de la connétable n'est pas encore revenu, mais jusqu'à présent, il n'a pas un retard extraordinaire, mais par les renseignements qui sont parvenus aux ministres et que j'ai indiqués à Votre Eminence par l'ordinaire dernier, il semblerait que les ministres sont beaucoup plus froids pour cette affaire, car ils répondent toujours qu'avant de prendre un parti, il faut attendre la réponse du roi, ils disent aussi et cela est vrai que ce n'est point le temps opportun d'en parler en particulier à la reine, à la suite de ses couches. On dit en attendant qu'on a des lettres annonçant l'arrivée de ces dames à Lyon, et qu'elles viendront ici lentement en attendant le retour de leur courrier,

1. Archivio Vaticano, nonziatura di Francia, rég. 148. Toutes les correspondances que nous allons citer entre les nonces et le cardinal Altiéri sont en italien dans le texte original, nous les avons traduites littéralement et notre traduction est plus fidèle qu'élégante.

loO UNE PRINCESSE ROMAINE AU XYII" SIÈCLE.

lequel, après avoir été ici de nouveau et quoique sans passeport, est parti pour aller trouver le roi à l'armée. On dit qu'il a été malade en route ce qui a retardé son retour » .

Le Nonce, comme on le voit, ignore l'aventure de Pelletier, le cardinal est plus explicite.

Le cardinal Altiéri au nonce Nerli.

16 août 1672.

«... Madame a fait faire une certaine expédition à la Cour du roi qui a été rencontrée par hasard par une bande d'aventuriers, par laquelle nous avons su que Madame n'incline nullement à revenir. Dans ce cas, le roi ne se disposera jamais à la violenter; donc il serait plus facile de chercher quelque autre tempérament qui puisse ajuster l'affaire à la satisfaction des deux partis. »

Il est assez bizarre qu'une troupe de bandits italiens se trouve par hasard sur le chemin de Pelletier et lui arrache le secret de sa maîtresse pour le transmettre immédiatement à la Cour de ilome. Il est hors de doute et tout à fait dans les habitudes du temps que Saint-Simon (qui entretenait des espions autour de la princesse), averti

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du départ de Pelletier, le fit attaquer par quelques aventuriers à sa solde.

Devant le silence obstiné du roi et des ministres le nonce se décida à remettre à Le Tellier un bref du pape que le cardinal Altiéri venait de lui envoyer, accompagné d'un billet de ce dernier.

. Le cardinal Altiéri au roi de France.

Rome 12 juillet 1672 ».

« Sacrée et très chrétienne Majesté Royale. » Sa Sainteté a vu avec une compatissante bonté, la peine ressentie par le connétable Colonna de la fuite imprévue et inattendue de madame sa femme, et cela lui a donné le motif d'en écrire à Votre Majesté dont l'équité peut seule procéder à apporter remède à ce fâcheux exemple. Je prends occasion du bref de Sa Sainteté pour représenter aussi à Votre Majesté mon déplaisir d'une action aussi préjudiciable à la maison de M. le connétable et à supplier Votre Majesté de faciliter la réunion de la fugitive à son époux par son autorité royale et par tous les moyens qui peuvent paraître opportuns à sa haute prudence. »

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