Archives du Vatican, I folio
lo2 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XYII^ SIÈCLE.
A notre très cher fils en Jésus-Christ, Louis roi de France très chrétien.
Clément X pape.
« Très cher fils en Jésus-Christ, salut, etc.
a Le vénérable frère François [Nerli] , archevêque de Florence, entretiendra Ta Majesté de l'affaire qui concerne notre fils chéri, le noble connétable Golonna, et que nous prenons très à cœur. Veuille lui prêter une oreille bienveillante et lui assurer ta protection royale : c'est notre souhait sincère. Nous donnons à Ta Majesté notre bénédiction apostolique.
» Donné à Rome à Sainte-Marie-Majeure sous notre sceau papal (mot à mot : sous l'anneau du pêcheur Saint-Pierre) au xxxi"" juin MDGLXXII, la troisième année de notre pontificat*. »
Pendant qu'on agissait ainsi auprès du roi, la reine ne négligeait rien pour empêcher l'arrivée à Paris de la rivale qu'elle redoutait si fort. Guidée par Golbert et sans prendre d'autre conseil, elle écrivit une lettre particulière au roi, le suppliant
1. Archives du Vatican. Brefs de Clément X à des souverains ; années II et 111.
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de ne point laisser la connétable venir à la Cour. Elle affirmait, d'après Saint-Simon, que les craintes que madame Golonna avait témoignées pour sa vie étaient purement imaginaires, ainsi que les récits du chevalier de Lorraine, mais que sa fuite n'avait d'autre but que de rejoindre ledit chevalier et de recojumencer à Paris la même vie que sa sœur Hortense. La reine insistait aussi sur l'intervention du pape et sur l'opinion du cardinal d'Estrées défavorable à Marie, sur les difficultés et les embarras que pouvait amener la protection ouverte que le roi semblait décidé à lui accorder. Enfin elle laissait voir clairement l'inquiétude et la peine que lui causerait, la présence de madame Golonna à Paris.
Le roi n'était point disposé à régler si promptement une affaire aussi délicate. Il prit donc un moyen terme qui ne préjugeait rien pour l'avenir et dont il fit part à la reine dans une lettre confidentielle. Quelque secret qu'on apportât à l'arrivée de cette lettre, le nonce l'apprit : « J'ai su d'une façon certaine, dit-il, que le roi a écrit une lettre particulière à la reine dans laquelle il donne l'ordre de faire arrêter madame Golonna à l'endroit où elle se trouve, et qu'il y a deux jours que la reine a écrit pour cela en expédiant des courriers de tous les côtés. »
Mais les lettres du nonce ne cessent de signaler au cardinal l'extrême froideur que les ministres
témoignent dans la négociation entamée. Le Tellier même, qui paraissait le mieux disposé au début, propose maintenant à Saint-Simon « de céder aux transports d'ardeur de Madame pour revoir la France et de prendre l'expédient et le tempérament de lui donner cette satisfaction et de la laisser venir à la Cour; le ministre désire savoir si, en proposant cette condition, le connétable en serait satisfait ». Le nonce répondit que c'était précisément ce que le prince redoutait le plus.
Monseigneur Nerli n'obtenait qu'à grand'peine des audiences dans lesquelles on ne répondait que d'une façon évasive à toutes ses demandes ; enfin le roi arriva et le nonce eut une audience de M. Le Tellier, mais à ses pressantes instances pour obtenir une réponse, il ne reçut que celle-ci : « Les agitations des affaires de la guerre, autrement importantes que celle-là, ont absorbé l'esprit du roi ; puis les préparatifs du voyage, les embarras du voyage lui-même, et les occupations qu'apporte le retour ont empêché Sa Majesté de s'occuper de cette délicate négociation. »
Ces nouvelles causaient de l'inquiétude à Rome; le connétable ayant acquis la certitude que sa femme était d'accord avec le roi au moment de son évasion, changea tout à coup ses batteries. Au lieu de réclamer comme un droit le retour de sa femme et son expulsion de France, il fit succéder aux menaces d'un mari outragé, l'expression
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des regrets les plus tendres. Il ne demandait qu'à voir Marie revenir dans son palais de Rome où elle serait reçue avec tous les égards imaginables et la même affection que dans les premières années de leur mariage ; il oubliait le passé et souhaitait seulement avoir la princesse auprès de lui. Le cardinal Altiéri chargea le^ nonce de communiquer à la Cour ces récentes dispositions du connétable ; il accompagna sa lettre d'un nouveau bref du pape.
Mais le cardinal, tout en désirant servir le connétable, ne voulait pas aller trop loin : « Si le roi, écrit-il au nonce, a déjà déclaré ouvertement qu'il est de ce sentiment (le retour à Rome), il ne faut pas lui remettre le second bref; si, au contraire, il diffère de sentiment, il faut le lui faire tenir en insistant pour avoir une réponse. Que Votre Sainteté règle donc ses démarches selon les renseignements les plus précis qu'elle pourra avoir sur l'état de la négociation, voyant ce qui peut servir ou nuire au but que nous voulons atteindre ; et à la condition de ne jamais compromettre Fautorité des Officiers de Notre Saint- Père; là où leur succès ne sera pas certain, ou au moins là où vous sauriez que l interposition d'une demande aussi précise pourrait déplaire au 7'oi ou à la CourK »
1, Archives du Vatican, nonciature de France, registre 143, chiffrées.
Il faudrait être bien naïf pour prendre au sérieux les nouvelles promesses du connétable. La mansuétude et la tendresse succèdent trop brusquement à la colère et à la violence pour qu'on puisse y ajouter foi ; si l'on avait le moindre doute à cet égard, la fin d'une lettre du cardinal Altiéri au nonce, va le lever.
« Ce n'est que beaucoup plus tard, dit-il, et lorsque Madame se sera décidée au retour et l'aura effectué, qu'on pourra parler ici des décisions qui succéderont à ce retour, c'est-à-dire la clôture à Rome ou peut-être en Italie comme plus facile à exécuter; mais pour le moment, il ne faut insister que sur le premier point, c'est-à-dire le retour en son palais, je ne parlerai des autres que dans le cas et suivant la manière que voudra bien m'indiquer Votre Excellence. »
La clôture, voilà la véritable intention du connétable bien et dûment établie. Il est évident que sa femme avait raison de s'en méfier : « Il importe, écrit encore le cardinal le 26 juillet, de reconnaître la froideur survenue chez les ministres depuis le début de celte négociation. Il est très vraisemblable que la fuite de ces dames n'a point été désapprouvée ; on peut même croire qu'elle a eu lieu du consentement du roi et, dans ce cas, les mesures à prendre sur cette affaire ne sont plus les mêmes que quand nous l'avons entamée et Votre Excellence, avec son discernement habituel
t;t les lumières qui ne lui manquent pas, devra se régler de façon à ce que ses démarches ne lui fassent contracter aucun engagement qui puisse offenser la prudence du roi, si Sa Majesté a pris intérêt à cette fuite ; mais que Votre Excellence se borne seulement à exprimer le désir du connétable sans se porter caution qu'il est juste ou injuste. »
Le nonce obéit et ne fit aucune démarche jusqu'au retour du roi.
Vers la fin de juillet, la conquête de Hollande étant à peine achevée, le roi quitta brusquement l'armée et, laissant continuer la guerre à ses généraux, il revint à Saint-Germain. « Ce départ, dit Hénault, paraît avoir été dû à sa nouvelle passion pour madame de Montespan. » Il nous semble peu vraisemblable que cette passion qui durait déjà depuis plus de deux ans ait été la cause de cette résolution. Quoi qu'il en soit, l'arrivée du roi n'amena aucune solution aux négociations du nonce et il se décida à remettre le second bref de Sa Sainteté entre les mains de Le Tellier qui promit de le rendre immédiatement au roi, ce qu'il fit en effet.
Le pape Clément X au roi Louis XIV,
« Très cher fils en Christ, salut, etc.. » C'est avec une grande peine que nous avons
appris le départ subit de notre chère fille en Jésus- Christ, la noble connétable Colonna, car nous sommes animé de bonne volonté à Fégard de cette illustre famille, et toutes ses affaires nous touchent vivement. Or, nous avons récemment appris que la susdite fille chérie en Christ est partie pour la France, ce qui nous cause à la vérité une vive joie; mais Ta Majesté agira conformément à la pitié qui lui est innée, en usant de ton autorité royale pour la renvoyer aussitôt que possible à son époux. Le vénérable frère François (N.), archevêque de Florence, exposera plus amplement nos intentions à Ta Majesté, à laquelle nous conférons, en attendant, de tout notre cœur, notre Bénédiction Apostolique.
» Donné à Rome, le xn juillet MDGLXXII, la troisième année de notre Pontificat. »
Départ de Grenoble, malgré l'ordre de la reine. — Voyage accidenté, arrivée à Fontainebleau . — Le roi envoie M. de la Gilbertière à la connétable pour lui ordonner de retourner à Grenoble. — Elle refuse et demande d'aller à l'abbaye du Lys. — Le roi lui envoie le duc de Créquy. — Il lui accorde d'entrer au Lys et lui envoie dix mille pistoles. — Lettres du nonce monseigneur Nerli au cardinal Altiéri.
Pendant que toutes ces intrigues se nouaient et se dénouaient à la Cour, la princesse Golonna attendait avec une impatience extrême des nouvelles de Pelletier. Le pauvre homme avait dû rester quelques jours dans une mauvaise auberge pour se faire soigner, mais dès qu'il eut repris assez de force pour continuer son voyage, il fit la plus grande diligence afin de réparer le temps perdu et rejoignit le roi qui revenait de la campagne des Flandres.
« Pelletier, dit Marie, après être échappé miraculeusement aux assassins, vint nous trouver et me remit une lettre de la part du roi par laquelle il me conseillait de me mettre dans un couvent, pour fermer la bouche aux médisants qui donnaient de sinistres interprétations à ma sortie de Rome... » Cette lettre ne ressemblait point à celle que Marie avait trouvée à Marseille. On voyait clairement que le roi avait reçu de mauvaises impressions; aussi jugea-t-elle qu'il n'y avait qu'un seul parti à prendre : enfreindre l'ordre de la reine et quitter Grenoble sur-le-champ. « Je résolus, dit-elle, d'aller à Paris à l'improviste me jeter aux pieds du roi et communiquai mon dessein à ma sœur... Nous partîmes donc en litière sans rien dire de notre voyage, de crainte que le gouverneur ne m'arrêtât, et fumes de compagnie jusqu'à Lyon oiî nous nous séparâmes. Elle, pour s'acheminer à Ghambéry et moi pour aller à Paris où je me fis accompagner par un courrier de cabinet que j'avais connu à Rome, appelé Marguin, homme de bien, expert et fidèle qui se chargea de tout. »
Nous savons par l'exemple du passé que la princesse Golonna n'était pas femme à reculer devant les difficultés; elle ne se soucia point du danger qu'il y avait à enfreindre les ordres du roi ; elle ne s'occupa nullement de la pénurie d'argent dans laquelle elle se trouvait, comptant sur
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son courrier Marguin pour lui en avancer. Elle arriva à Lyon très avant dans la nuit et Marguin se mit de grand matin à la recherche d'une chaise et de bons chevaux.
La princesse, n'ayant pas fermé les yeux de la nuit et voulant respirer un peu d'air frais, ouvrit sa fenêtre ; elle n'avait point remarqué en arrivant, le soir, l'endroit oij était située son auberge; le jour lui permit de le reconnaître et quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant la place Bellecour. Une vision subite passa devant ses yeux; les années écoulées s'effacèrent, et sur cette même place elle revit le roi la ramenant chez elle, pendant le fameux voyage de Lyon. 11 se penchait tendrement vers elle et, retenant sa main, il la priait de no pas rentrer encore. Prise d'une émotion soudaine, elle porta vivement ses mains devant ses yeux comme pour empêcher l'apparition de s'échapper. Au même instant la chaise roulante arrivait, et Marie s'y élança, confiante et croyant à un heureux présage.
Elle courait la poste dans sa chaise ; Moréna et Marguin la suivaient à cheval; mais quoique leurs montures fassent lancées à toute bride, elles marchaient encore trop lentement à son gré et, arrivée à une journée de Lyon, elle voulut absolument prendre un bateau pour gagner du temps, malgré les objections de Marguin. Les eaux étaient fort basses et le malheureux bateau se traînait avec
une lenteur désespérante, ayant la chaise à bord. Marie, au désespoir d'une allure si peu conforme à son impatience, sauta hors du bateau au premier village et fit débarquer sa chaise, mais il n'y avait plus de chevaux de poste. « Je fus obligée, dit-elle, de me servir de ceux que des paj^sans me prêtèrent, et par malheur aucun ne se trouvant propre à conduire ma chaise roulante, il fallut qu'un homme menât en main celui qu'on y attelait, ce qui me faisait désespérer, considérant que par une fatalité certaine, je ne puis jamais aller vite, soit en poste, soit en relais et que toujours quelque chose s'oppose aux diligences que je veux faire. »
Enfin ils arrivèrent à Ne vers où ils trouvèrent un écueil qu'ils n'avaient point prévu : on leur refusa les chevaux de poste, disant qu'on ne pouvait en fournir sans avertir un gentilhomme qui avait défendu d'en donner à personne sans son ordre. « J'avais su, dit la princesse, que le roi avait envoyé un gentilhomme et je me doutais bien que ce n'était point pour me recevoir, mais pour m'empècher d'aller à Paris; aussi, pour rendre inutiles ces précautions, je dis à Marguin qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, gagner les gens de la poste; ce qu'il fit avec tant d'adresse que l'on nous donna toutes les montures nécessaires pour notre voyage. » Pendant ce temps, M. de la Gilbertière, qui était le gentilhomme en
question, attendait la connétable sur le pont où il croyait qu'elle devait passer, ayant appris qu'elle s'était embarquée à Roanne et ne se doutant pas qu'elle eût changé de route. 11 attendit en vain, et Marie, enchantée de sa déconvenue, repartit au grand galop d'un bon cheval qui faisait voler la chaise roulante, sans prendre une heure de repos. Elle songeait à réparer le temps perdu par eau en marchant toute la nuit et croyait enfin être quitte des mauvaises aventures, ayant de nouveau versé deux fois. Ce voyage cjui donne, même en le lisant, l'angoisse d'un cauchemar fait pour la désespérer, ne la décourage point et elle continue sa course, à travers cent obstacles.
« Par cette fatalité, dit-elle, dont j'ai parlé plus haut, qui semble inséparable de tous mes voyages à notre arrivée à Montargis, qui fut environ sur le midi, Moréna se trouva attaquée de la colique et Marguin atteint d'un mal beaucoup plus dangereux pour moi que pour lui, se remplissant l'esprit de circonspection et de politique, et faisant de très sérieuses réflexions sur les inconvénients qui pourraient résulter de mon entreprise tant pour moi que pour lui, et pour toute sa famille, en arrivant ainsi à Paris contre la volonté et les ordres du roi. Il ajouta à cela que Moréna n'était point en état de me suivre et conclut qu'il était plus à-propos que je ne poussasse point plus avant.
46i UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVH^ SIÈCLE.
» La fatigue du chemin et le sommeil dont j'étais accablée me firent goûter ses raisons qui, dans une autre conjoncture, ne m'auraient pu persuader; et ainsi, cédant autant au besoin que j'avais de repos qu'à ses insinuations, je convins avec lui que, pendant qu'il irait à Paris présenter une lettre au roi de ma part et une autre à M. de Louvois, j'irais à Fontainebleau où je m'acheminai avec Moréna que je pris dans ma chaise. »
Elles arrivèrent à Fontainebleau à sept heures du soir, mais le repos qu'elle avait pris à Montargis donna le temps à M. de la Gilbertière de la rejoindre. Il avait fait une si grande diligence qu'il arriva deux heures après à Fontainebleau où elle passait la nuit, et, dès le matin à cinq heures, il lui fit dire qu'il était là de la part du roi son maître.
La princesse donna l'ordre de le faire entrer sur-le-champ, et dans sa misérable petite chambre d'auberge, le reçut d'aussi grand air qu'elle l'eut fait dans son palais de Rome.
« Il voulut m'insinuer, dit-elle, de m'en retourner chez M. le connétable, comme le meilleur parti que je pusse prendre; les choses n'étant pas fort disposées à mon avantage en France depuis qu'on avait fait entendre au roi que je me flattais d'un grand empire sur son esprit. Il ajouta à cela
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que le roi était très fâché de m'avoir accordé sa protection sur des prétextes frivoles, et pour des raisons qui n'avaient d'autre fondement que mon caprice ; et conclut qu'au cas que je ne fusse point résolue à m'en aller chez moi, je m'en retournasse en Grenoble et entrasse dans l'abbaye de Monfleury. Ce sont les termes de sa légation au pied de la lettre. »
11 était impossible de s'en acquitter avec une plus brutale maladresse.
« Je répondis que je n'étais point sortie de chez moi, pour y retourner aussitôt; que dés prétextes frivoles ne m'avaient point fait prendre cette résolution, mais de bonnes et de solides raisons que je ne pouvais et ne voulais dire qu'au roi, et que j'espérais de l'esprit et de la justice de Sa Majesté; que, pourvu que je lui parlasse une seule fois, qui était tout ce que je demandais, elle serait facilement désabusée de toutes les mauvaises impressions qu'on lui avait données de moi, que j'étais très loin de me flatter de ce prétendu empire dont il venait de me parler, que je n'avais ni assez de mérite, ni assez de capacité pour prendre quelque part que ce fût aux maniements de ses affaires, que je ne demandais qu'à me retirer à Paris et bornais toute mon ambition dans l'étendue d'un cloître, où je priais Sa Majesté de me laisser vivre parmi mes parents,
comme vivaient aujourd'hui madame la grande duchesse de Toscane et la princesse de Ghalais; et comme ont vécu mille autres dames, veuves ou séparées de leurs maris. Pour ce qui était de retourner à Grenoble, je me trouvais trop fatiguée pour entreprendre un autre voyage, et que d'ailleurs j'attendais une réponse de Sa Majesté sur laquelle je prendrais mes mesures. »
Cette fière répartie faite, Marie tourna le dos au maladroit messager et pour mieux marquer son dédain, apercevant une guitare accrochée à la muraille, elle se dirigea tranquillement de son côté : « Je pris la guitare, dit-elle, et lui, son congé. »
En présence de la Gilbertière, madame Golonna avait pu maîtriser la douleur et l'humiliation qu'un tel message lui fit éprouver; mais dès qu'il fut parti, elle jeta violemment la guitare à terre, et, devant sa fidèle Moréna, éclata avec l'emportement qui lui était naturel.
C'était donc pour trouver une pareille réception qu'elle avait tout quitté, bravé les dangers d'une traversée à bord d'une barque de pirates, sur la parole même du roi lui promettant de la protéger partout et toujours. Les lettres de Pomponne à M. de Grignan, les ordres du roi, tout ce qui l'avait encouragé dans sa fuite aboutissaient à lui faire signifier par un inconnu qu'elle connaissait
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à peine d'avoir à retourner sur ses pas. Le roi se refusait même à lui donner audience, à elle qui douze ans auparavant commandait en reine à la Cour. Elle demeura longtemps plongée dans ses pensées douloureuses, mais le découragement était trop étranger à son caractère pour durer, elle réfléchit que la mission de la Gilbertière devait être l'œuvre de la reine plutôt que celle du roi, ce qui la calma un peu.
Pendant ses réflexions, un gentilhomme arriva de la part de ses parents pour lui ofTrir de descendre au palais que le duc de Modène, son neveu, possédait à Fontainebleau, mais elle refusa et préféra rester à Fauberge.
On peut se demander, comme le faisait la connétable, ce qui pouvait avoir porté le roi à changer si complètement sa conduite envers elle; plus d'un motif y avait contribué. Avant le départ de la connétable de Rome, Louis XIV, vivement impressionné par les récits du chevalier de Lorraine, n'avait pas hésité à lui promettre son appui ; son souvenir ne pouvait être entièrement banni de son cœur ou de son esprit. Et en supposant même que le sentiment profond qu'il avait éprouvé pour elle n'eût pas laissé de traces, la curiosité aurait suffi à elle seule pour lui faire désirer de la revoir. Le chevalier lui avait peint Marie sous les couleurs les plus attrayantes et représenté les dangers qu'elle courait comme un
péril imminent : c'est sous ces impresssions que le roi envoya les passeports et les lettres à Marseille, mais il ne s'attendait pas à l'émotion que souleva de tous côtés l'évasion de la princesse. D'une part, les démarches du connétable, du nonce, du cardinal Altiéri et même du pape, d'un autre, les inquiétudes de la reine, la jalousie de madame de Montespan et les pressantes sollicitations de Colbert, de Louvois et de Le Tellier qui redoutaient plus que tout le monde la présence de Marie à la Cour. Ils connaissaient son éloquence passionnée, son goût pour la politique et la considérait comme la plus dangereuse rivale si elle venait à reprendre son influence extraordinaire sur l'esprit du roi. Il ftillait empêcher à tout prix que le roi ne la revît. On assiégea donc de toute part l'esprit du roi qui céda à ce concert de récriminations.
Peu de temps après la visite de la Gilbertière, la princesse apprit que M. le duc de Créquy venait la voir de la part du roi, et qu'il était chargé de répondre à ses propositions. « Il arriva donc et Marguin presque en même temps que lui; je fis entrer le duc, et comme il me vit dans un lit et dans une chambre d'hôtellerie fort misérable il se souvint alors de la grandeur dans laquelle il m'avait vue à Rome, il témoigna être surpris et touché de cette diff'érence et se plaignit pour moi du mauvais état de ma fortune; mais me raillant aussitôt de ses lamentations je le priai de venir au solide;
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sur quoi s'expliquant ensuite assez clairement, il me dit que le roi ne voulait point que j'entrasse à Paris, ni que je le visse, s'étant engagé avec M, le nonce et M. le connétable, pour des raisons que je ne devais pas ignorer; et que je pouvais reprendre le chemin de Grenoble, en attendant que je reprisse le chemin de chez moi, qui était le parti le plus sûr et le plus décent qu'il y eut à prendre.
» On peut croire que je fus sensiblement touchée de cette déclaration, mais cachant mon émotion, j'eus la force de répondre que le roi pouvait bien m'empècher de le voir, et que j'entrasse à Paris, mais qu'il ne pouvait honnêtement m'obliger à m'en retourner à Grenoble dans l'état où je me trouvais, étant aussi maltraitée de la chaleur que de la diligence que j'avais faite ; ajoutant que le procédé du roi était bien dur et bien sévère de me défendre ainsi l'honneur de sa présence, mais que puisqu'il fallait obéir, je priais Sa Majesté de me permettre pour le moins d'entrer au Lys, qui est une abbaye située à dix lieues de Paris. Sur quoi M. de Créquy me fit écrire un billet, par lequel je le priais d'obtenir cette grâce de Sa Majesté. Il prit congé et s'en retourna à Paris. »
La connétable avait fait appel à toule son énergie et à toute sa fierté, pour cacher à M. de Créquy l'émotion qui s'empara d'elle en entendant
l'ordre cruel qui anéantissait toutes ses espérances. Dix ans après, elle disait encore à la comtesse d'Aulnoy : « A ce moment-là j'éprouvais une douleur si poignante que je crus mourir. »
Le duc parti, elle tomba sur une chaise sans proférer une parole, immobile et le visage caché dans ses mains, elle resta plusieurs heures ainsi sans laisser échapper une plainte, seulement ses larmes coulaient lentement entre ses doigts crispés, et la pauvre Moréna à genoux devant sa maîtresse s'efforçait inutilement de lui faire avaler quelques gouttes d'un cordial sans parvenir à lui desserrer les dents. Enfin vers le soir, une violente attaque de nerfs succéda à ce silence obstiné et Marie épuisée se laissa déshabiller et coucher comme un enfant.
Le lendemain elle s'éveilla, croj'ant à un mauvais rêve, mais bientôt elle se souvint que ce cauchemar était une réalité.
Cependant fidèle à son caractère qui allait toujours jusqu'au bout d'une résolution prise, elle se leva promptement, se fit habiller et passant une main caressante dans les cheveux crépus de la Mauresque: u Pauvre Moréna, lui dit-elle, il ne me reste que toi, mais toi, tu ne m'abandonneras pas. » La Mauresque baisa la main de sa maîtresse sans parler, et avec un regard de chien fidèle qui en disait plus long qu'un discours.
A peine la connétable était-elle habillée qu'on
annonça l'arrivée d'un page du roi qui lui apportait de la part de Sa Majesté la permission demandée, avec l'ordre à l'abbesse du Lys de la recevoir et à M. de la Gilbertière de l'accompagner.
Madame Golonna n'avait pas de grands préparatifs à faire. M. de la Gilbertière. étant arrivé en même temps que le page, elle lui fît dire qu'elle était prête; mais au moment de partir, on lui annonça un gentilhomme de la part de M. Colbert.
« Il m'apportait, dit-elle, deux bourses de cinq cents pistoles chacune que Sa Majesté avait donné ordre de m'envoyer, laquelle somme elle a continué de me faire donner tous les six mois, durant le temps que j'ai été sous sa protection. »
Ces deux messages successifs contribuèrent plus que toutes les potions calmantes du monde à détendre un peu ses nerfs agités. Il lui sembla voir dans ces attentions du roi et surtout dans la permission de demeurer au Lys, si près de Fontainebleau, un adoucissement aux dispositions sévères de la veille, et, avec la flexibilité naturelle à son esprit, elle passa du désespoir à la gaieté. « J'ai bien ouï dire, dit-elle au gentilhomme qui apportait les bourses de la part du roi, qu'on donnait de l'argent aux dames pour les voir, mais jamais pour ne les voir point 1 »
Évidemment le duc de Créquy, justement touché du dénuement de la princesse dans sa misérable
chambre d'auberge l'avait dépeinte au roi de façon à l'émouvoir; d'ailleurs, quelque dur et quelque égoïste que fût Louis XIV, et en supposant même que tout souvenir de son amour pour Marie fût éteint, il ne pouvait pas laisser la nièce de Mazarin dans une situation pareille. Mais comme il était de rigueur d'admirer toutes les actions du roi Soleil, on porta aux nues sa conduite dans cette occasion.
Madame de Scudéry écrivait à Bussy-Rabutin :
Madame de Scudéry à Bussy.
Août 1672.
« Madame de Golonna est à l'abbaye du Lys ; le roi lui a envoj'é mille pistoles et beaucoup d'honnêtetés par M. de Gréquy. Il lui a fait promettre de plus une pension de vingt mille francs. Ce procédé est du plus honnête homme du monde. Il lui a mandé qu'il ne la pouvait voir. Elle répondit plaisamment à M. de Gréquy^ qu'elle avait bien ouï dire qu'on donnait de l'argent aux dames pour les voir, mais jamais pour ne les voir point. On dit que son mari la vient demander au roi. »
1. Madame de Scudéry se trompe ; ce n'est pas à M. de Créquy que la connétable fit cette réponse, mais au gentilhomme de Colbert quand il lui apporta l'argent du roi.
Bussy répondit :
« Quand le roi en use aussi honnêtement qu'il le fait pour madame de Golonna, il regarde la passion qu'il a eue pour elle plutôt que le mérite de la dame; car, quelque galants que nous soyons, nous n'approuvons pas qu'une dame quitte son mari et coure le* pays comme -une héroïne de roman, à moins que ce ne soit pour nous qu'elle fasse ces folies.
» Il est vrai que la réponse qu'on dit qu'elle a faite à Créquy est plaisante ! »
Laissons pour quelque temps la princesse s'installer au Lys et voyons l'effet produit à Rome par cette nouvelle résolution.
Dès que le connétable eut appris le retour du roi, il se hâta d'écrire à Golbert pour le prier d'agir près de Sa Majesté aux fins d'obtenir le renvoi de madame Golonna en Italie.
Le connétable Golonna à CoIbertK
A Rome, le 7 août 1672.
« Je ne doute pas qu'à 1 occasion du retour de Sa Majesté à Paris, tous les parents de notre famille ne reviennent mêmement avec le roi, et