Archives royales de Turiu
2o6 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVII<^ SIÈCLE.
viez bien me le faire savoir et je n'aurais eu garde de le faire. Je vous supplie, Sire, ne me réduisez point à l'extrémité de ne savoir où donner de la tête. Il vous doit être indifférent que M. Mazarin ait vingt-quatre mille livres de rente de plus, vous m'empêcherez par là d'être la plus malheureuse femme du monde. Ayez la bonté de faire un mot de réponse à celui qui vous rendra celle-ci et de lui dire si vous voulez bien me la continuer.
» Excusez, Sire, la liberté que je prends et croyez que personne n'est avec plus de respect, etc. »
Nous ignorons la réponse que fit le roi à cette épître de solliciteuse, mal tournée et qui ne témoigne pas d'une grande noblesse de sentiments. Elle eut sans hésiter sacrifié sa sœur à sa pension comme elle le dit naïvement, et elle a soin de taire qu'elle était logée au château ducal à Chambéry, défrayée de tout et comblée de cadeaux par le duc.
En recevant la lettre qui lui annonçait l'arrivée de sa sœur, Hortense oubliant l'aide et l'appui qu'elle avait trouvés chez Marie à Rome, n'eut qu'une idée, c'est que celte visite pourrait compromettre ses propres intérêts vis-à-vis du roi. Aussi à peine la connétable eut-elle mis les pieds en Savoie que sa sœur se souvint, fort à propos, d'un certain vœu fait jadis à Saint-François de
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Sales qu'elle ne pouvait relarder une minute d'accomplir. Elle partit subitement de Chambéry sans dire où elle allait. La connétable arrivant à toute bride fut stupéfaite de trouver la place vide, et d'autant plus irritée, qu'ayant prévenu sa sœur celle-ci aurait pu, au moins, lui éviter 'les fatigues du voyage.
Le duc apprit cette étonnante nouvelle par une lettre du comte François-Bertrand de la Peyrouse, premier président du Sénat de Savoie.
« Madame la connétable, écrit-il le il avril, étant arrivée à Saint-Jean de Maurienne, dépêcha samedi par la poste un exprès à madame la duchesse Mazarin pour lui donner avis de son voyage; et elle partit en même temps, de Saint- Jean, dans la litière de M. l'évêque de Maurienne pour se rendre ici. Du même temps que madame la duchesse Mazarin eut avis de ce voyage, elle prit la résolution de s'éloigner de cette ville, et partit dès dimanche au matin pour aller à Saint- Innocent, ayant fait courir le bruit, à son départ, qu'elle allait rendre un vœu à Saint-François de Sales. M. de Saint-Innocent m'en donna avis et au surplus que madame la connétable viendrait mettre pied à terre au château... Ne voyant pas que je pusse refuser à cette dame l'entrée du château, et ne devant pas aussi l'y introduire sans un ordre de V. A. R., je pris le tempérament de
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prier M. de Saint-Innocent de recevoir cette dame et de lui donner une chambre dans son appartement, ce qu'elle accepta, et paraissant fort indignée contre madame sa sœur, elle se plaignit hautement de ce procédé, et dit qu'elle partirait le lendemain pour retourner sur ses pas. Et par effet, hier à huit heures du matin, elle remonta en litière et reprit le chemin de Maurienne. »
Hortense avait une telle peur de recevoir sa sœur qu'elle ne revint au château que plus de huit jours après. Le président de la Peyrouse écrit au duc le 14 avril : « La duchesse Mazarin n'est point encore de retour de la campagne, sur la crainte, à ce qu'on dit, que la connétable ne revienne sur ses pas pour s'établir ici avec elle, ce que cette dame dit de vouloir éviter, de crainte de déplaire au roi, et d'irriter M. le connétable Colonna, qui l'accuse d'avoir causé la séparation d'entre lui et madame sa femme. »
Marie, elle-même, nous fait le récit de son équipée :
Avril 1673.
« Suivie de Moréna et de l'abbé Bonniel, j'arrivai à Chambéry plus fatiguée que jamais, et pour toute consolation je me vis frustrée de l'espérance que j'avais de voir ma sœur. Sa tendresse avait fait place à la circonspection et à la politique, et,
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s'étant cachée de moi, de crainte d'être engagée à seconder mes intentions, je couchai au château où elle était logée et m'informai de tous ses gens où elle était et quand elle reviendrait, sans en avoir pu rien apprendre ; ce qui me fit résoudre, de peur de perdre un bien certain pour une félicité douteuse, à m'en retourner à Turin, jouir de la protection de S. A. R. dont j'avais lieu d'être satisfaite, ayant eu pendant quelque temps, et particulièrement alors, des bontés et des complaisances qui ne me laissaient rien à désirer. Je lui écrivis donc et le priai de m'envoyer un carrosse au pied des Alpes, ce qu'il fit avec sa ponctualité ordinaire.
» Le marquis Dronero et un gentilhomme du connétable, nommé D. Maurizio Bologna, qui me servait alors par son ordre, vinrent me recevoir près de Turin, ravis de me voir revenir, car ne craignant rien tant que l'exécution de ce projet, ils avaient déjà dépêché des courriers en plusieurs endroits pour m'empêcher le passage. Ce fut dans ce temps-là que le roi, à la persuasion et à la sollicitation de M. le connétable, délendit à tous les gouverneurs des frontières et des provinces de son royaume de m'en permettre l'entrée. »
Cette défense causa à la princesse un chagrin et un froissement d'amour-propre qu'elle ne dissimula pas aux ambassadeurs de France.
Pendant que madame Golonna rentrait à Turin, le cœur serré de la brusque façon dont sa sœur avait fui sa visite, celle-ci, tranquillement revenue au château de Chambéry, reprenait gaiement la vie qu'elle y menait auparavant. M. d'Orlier, gouverneur du château, reçut alors le commandement exprès du duc d'avoir à lui faire connaître toutes les particularités de l'existence de cette singulière personne ; peut-être cet ordre fut-il donné à l'instigation de Marie afin d'éclaircir l'étrange conduite de sa sœur vis-à-vis d'elle ^ D'Orlier ne manque pas d'obéir promptement. La naïveté et l'absence de transitions du Journal de d'Orlier le rendent parfois d'un comique achevé. Il jette un jour peu favorable, mais précieux sur le caractère et les habitudes de la belle Hortense. En voici quelques extraits :
« Pour rendre compte ponctuellement aux ordres que V. A. R. me fit faire par mon frère le chevalier, touchant madame la duchesse Mazarin, elle fit partie avec madame Dunoyer et M. l'avocat général ^ d'aller voir madame de Lescheraine à la Serraz, où M. le marquis de la Serraz fit tuer, à
1. Ces quelques extraits sont pris dans l'intéressant article de 31. Perrero que nous avons déjà cité. M. Perrero a publié presque en entier le Journal de d'Orlier qui est déposé aux archives royales de Turin.
2. Bertrand de Villaroses, fils du premier président Bertrand de la Peyrouse.
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madame Mazarin, un chamois dans le bois audessus de sa maison.
» Dimanche, jour de la naissance du prince de Piémont, elle se para et s'ajusta pour aller au bal que donna M. le chevalier de Saint-Maurice à mademoiselle Favier la brune, au mail du château, où il ne se pouvait rien voir de si beau que l'était madame Mazarin...
»... Madame Mazarin fit ses dévotions dimanche à Saint-François, et, il se rencontre que, toutes les fois qu'elle fait ses dévotions, elle les fait avec tant de zèle et de ferveur, qu'elle en est malade et incommodée pour deux fois vingt -quatre heures (!!!)
» Lundi, elle ira chez madame Dunoyer", à Saint-Pierre, où elle demeurera quelques jours dans le dessein d'aller à la chasse et de se bien divertir... Comme madame la duchesse a été de retour de Saint-Pierre, je lui remis la lettre de V. A. R. ; elle me dit aussitôt qu'elle était très malheureuse de n'avoir pas fait réponse à deux lettres que Votre Altesse lui avait écrites, et à la remercier du vin qu'elle lui a envoyé ; je lui ai fait le compliment que V. A. R. m'a commandé, lequel a été reçu avec bien de la joie ; mais, quand je lui ai dit que V. A. R. souhaiterait d'être auprès d'elle, elle s'est mise à rire et à dire que madame la connétable avait bien de l'avantage sur elle d'être auprès d'un aussi grand prince. »
La malice de ce dernier trait échappe tout à fait à d'Orlier, mais nous fait voir que madame Mazarin n'ignorait pas les propos qui circulaient sur le penchant du duc pour sa sœur.
« Samedi dernier, madame Mazarin étant allée avec madame Dunoyer et son valet de chambre au bois de Candie (promenade publique de Chambéry), en retournant et venant au galop, elle se laissa tomber et a demeuré deux jours un peu étonnée de sa chute.
» Jeudi, elle se confessa à M. Lambert et demeura deux heures dans la chapelle de Saint- Joseph avec lui. — Enfin, si elle continue, il faudra bientôt la canoniser! Lundi, elle s'entretint, toute l'après-dîner, avec M. d'Arvey et madame Delarue, de l'infidélité que les hommes ont à l'endroit des femmes. »
Il semble que la duchesse eût été plutôt qualifiée pour s'entretenir de l'infidélité que les femmes ont à l'endroit des hommes ; mais n'interrompons pas ce singulier récit.
« Madame de Mazarin a fait faire un lit branlant ^ à la chambre proche du salon ; madame Dunoyer et M. de Villaroses, l'avocat général, se branlèrent avec elle dimanche tout le jour. Elle
1. Sorte de balançoire dans laquelle on se couchait comme dans un larKe hamac.
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a appris la mort de M. le comte de Soissons avec bien de la douleur ; elle se baigne tous les matins dans sa chambre, et les rats lui ont mangé trois rossignols qu'elle regrette beaucoup.
» Le lundi 10 de ce mois, le matin se passa à tirer au pistolet à des oies et à des Canards sur un petit canal qui est tout près de la maison où madame Mazarin fit de très beaux coups, car elle emporta d'un coup, à la balle franche, avec le pistolet, la tête d'une oie. L'après-dîner, on alla dans Saint-Pierre, dans les blés, chercher des cailles, où madame Mazarin en tua une au vol et plusieurs ortolans et autres petits oiseaux.
» Le mardi il ne fit que pleuvoir ; le matin se passa à tirer au pistolet dans une chambre, à un écu, à qui faisait le plus beau coup. L'aprèsmidi, le temps s'étant remis, l'on retourna à la chasse aux cailles, et étant près de la maison de M. de Quintal, madame Mazarin demanda à goûter : l'on fit promptement griller les cailles et les oiseaux qu'elle avait tués, qu'elle mangea avec du fromage pecan (?) car c'est un de ses ragoûts. Au retour, les chiens levèrent un levrault entre madame Mazarin et M. Delescheraine ; ils tirèrent tous deux en même temps, et on ne sut pas lequel des deux le tua. Madame Mazarin le prit et Vouvrit pour avoir le sang pour se laver les mainSj les bras et le visage, et fit laver madame Delescheraine, disant qu'il n'y avait rien de meilleur
pour décrasser, que le sang de levrault; elles s'en vinrent passer dans Saint-Pierre comme cela; les petits enfants leur couraient après, étant toutes rouges... Comme il n'était que six heures quand nous fûmes au logis, madame Mazarin nous dit de nous masquer et d'aller chez madame Dunoyer; quand elle fut arrivée, elle se mit au lit^
» Lundi, on partit dès l'aube pour aller à la Chartreuse d'Alluin, dans le dessein d'y trouver à manger. Mais les bons pères, voyant madame Mazarin, madame Delescheraine et leurs femmes de chambre dans la cour, furent si épouvantés, qu'ils firent des cris et des exclamations qui effrayèrent madame de Mazarin, ce qui fut cause qu'elle ne voulut pas s'arrêter. Les chartreux en revinrent et nous envoyèrent après une très belle et très bonne collation, qui arriva très à propos. Madame Mazarin a bien eu de la joie, quand je lui ai dit que Y. A. R. lui envo^^ait des chiens; elle m'a dit qu'elle ne manquerait pas de la remercier et qu'elle était toute confuse des bontés que Votre Altesse a pour elle.
» Aujourd'hui samedi, elle a fait dessein d'aller à la comédie : elle a fait faire une loge...
» Le zèle et la dévotion de madame Mazarin sont si grands, qu'elle ne manque pas d'aller entendre
1. Quelle excellente sportswoman eut fait madame de Mazarin de nos jours I et quelle santé de fer il fallait avoir pour supporter celte existence.
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les prédications que fait révoque de Grenoble ^ Dimanche, ce fut à Saint-Léger où madame Mazarin l'entendit le matin où il déclama beaucoup contre les comédiens et contre ceux qui vont à la comédie. L'après-dîner, il vint faire une visite de quatre heures à madame Mazarin; cela fut cause que le dimanche et le lundi elle ne fut pas à la comédie. Le mardi, elle fut voir Bajazet, et le même jour, elle alla à Aix baigner un de ses fameux chiens qui avait la patte cassée, le lendemain, elle communia et se confessa pendant deux heures à M. Lambert, puis l'évêque de Grenoble lui fit ses adieux, et dès le soir, elle retourna à la comédie où elle porta du pain el du fromage pour y manger.
» M. d'Arvey est venu lui offrir la comédie au château pour jouer dans sa chambre les Femmes savantes. Après le premier acte, on dit à madame Mazarin qu'il y avait un courrier de V. A. R., M. d'Arvey sortit de la chambre et apporta à madame Mazarin la lettre de V. A. R. avec une clef. Au troisième acte, madame Mazarin fît apporter à ses invités une très belle collation, et pour elle du pain et du fromage pecan. A la fin de la comédie, M. d'Arvey fit apporter le très beau présent que V. A. R. lui a envoyé. »
1. Etienne Le Camus, évèque rie (ircnoble. Cliambéry dqtendail alors de son diocèse, il avait été aumùnicr du roi et ami de la maison 3Iazarin.
Ce présent consistait en de très belles armes légères et faciles à manier, faites exprès pour elle et contenues dans une belle caisse dont on lui avait remis la clef pendant la comédie.
« Elle ne pouvait se lasser de les regarder, et Ton voyait sur le visage de madame de Mazarin une joie tout à fait grande. La nuit, madame Mazarin fil lever plus de six fois sa fille de chambre pour se faire apporter ces armes sur son lit et voir si ron verrait quelque chose pour tirer à la clarté de la lune ! A tous ceux et celles qui viennent la voir, elle a un très grand empressement de faire voir ces belles armes; elle les tient dans sa chambre... Elle enrage de ce qu'on ne sait de quel côté aller pour essayer ses beaux fusils ! . . . »
On voit que le duc avait l'humeur magnifique et aimait à faire des présents. Peu de temps après, ayant appris qu'elle n'aimait pas le vin de Savoie, il lui envoya d'excellent vin d'Asti spumante. D'Orlier écrit :
« ]\Iadame Mazarin se masqua dimanche dernier avec tous ses domestiques, et fut chez madame Delescheraine, où elles passèrent la veillée à jouer à colin-maillard. Le mercredi, elle se divertit à faire cuire des châtaignes et à les mettre dans le verre avec le bon vin que V. A. R, lui a envoyé; ce jour-là, elles le trouvèrent si bon, que madame ]\îazarin et madame Delescheraine en burent une
demi-douzaine de carafines chacune ! Jeudi au soir, madame Mazarin se masqua avec tout son monde, jusqu'à son aumônier, et furent jouer à l'hoca chez M. Delescheraine, après ils jouèrent au cohn-maillard, car c'est le jeu qui lui plaît le plus... Le soir, M. de Saint-Séverin tînt l'hoca; madame Mazarin perdit cinq ou six pistoles ; quand elle joue à ce jeu, elle se masque et dit que c'est afin que l'on ne voie pas les grimaces qu'elle fait, quand elle gagne, ou quand elle perd.
» Mardi, mesdames Mazarin et Delescheraine se divertirent à faire de différentes odeurs de cassolettes. Mercredi, madame s'est entretenue deux heures avec le cuisinier de M. le marquis de Saint- Maurice, à ne parler que soupe, ragoûts et entremets; samedi, j'ai présenté le More\ que Bellavance a amené de la part de V. A. R. à madame do Mazarin; elle en eut bien de la joie et elle le trouva si propre et si bien mis, qu'elle demeura très longtemps à le considérer et à lire plusieurs fois les vers qui sont à son collier, disant qu'il ne se peut rien voir de mieux fait^ J'ai pris la liberté de lui faire voir la lettre que Y. A. R. m'a fait l'honneur de m'écrire, elle l'a lue deux fois et riait en la lisant. — Le même jour, elle fut après dîner à une fête qui se fit aux Feuillants, à pied,
1. C'était un enfant pris sur le vaisseau d'un corsaire barbaresque.
2, Ces vers étaient l'œuvre du duc.
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avec madame Delescheraine, et fit marcher le More devant elle...
» Le jeudi, elle a mis au More des coiffes de point de Venise; tout le plaisir de madame Mazarin à présent est de coiffer et faire causer ce More. Elle a été deux fois chez M. de Se vérin pour voir tirer le More que M. de Séverin faisait tirer, au pied du portrait de madame Mazarin, »
La duchesse, pour se distraire, alla aux eaux d'Aix et ne manqua pas d'}'^ amener son More. — Le comte Cagnol écrit : « Elle s'est déjà baignée deux fois au lac, où elle fît cent plaisanteries, et entre autres elle se faisait traîner dans Teau par son More, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre. Ce More nage comme un poisson. » Voici un trait final qui en dit long sur les habitudes de madame Mazarin : « Nous avons eu ici, dit d'Orlier, les noces du baron de Ghateauneuf, et de mademoiselle Bergère ; madame Mazarin y a dansé avec sa jupe qui, étant toute en point de Venise et sans fond, laissait vcftr sa jambe jusqu'au genou, et comme elle l'a fort belle, cela donna beaucoup de plaisir à ceux qui s'en aperçurent. »
Charles-Emmanuel se divertissait fort avec madame de Savoie et la connétable, du naïf Journal de d'Orlier, mais il eut l'imprudence d'en lire quelques pages devant des courtisans indiscrets, cela parvint aux oreilles de madame de Mazarin,
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et le résultat ne se fit pas attendre. « J'ai une prière à faire à Y. A. R., écrit le pauvre d'Orlier, c'est que, comme je ne pus pas l'écrire le dernier ordinaire, je la prierai très humblement par celuici, de me pardonner si je ne lui envoie plus le journalier de madame Mazarin. Comme' elle a demeuré quelque temps à la campagne, j'ai cru, à son arrivée, être obligé de lui aller rendre mes respects, lui offrir la continuation de mes services et l'assurer de mes obéissances; comme je priais un page de savoir si je ne l'incommoderais point, elle me fit dire par le môme page quelle ne me voulait pas voir, or, M. le sénateur Gand, et M. et madame de Lescheraine étaient auprès d'elle I
» Je crois que V. A. R. me fera la grâce de me pardonner si je ne m'expose pas tous les jours à recevoir de ces affronts, puisque voilà la troisième fois qu'elle agit avec moi de la sorte; et à moins que V. A. R. ne me commande d'y aller absolument, je n'y retournerai pas ! Gomme elle ne veut pas que je la voie ni la pratique, je ne puis pas savoir ce qu'elle fait, ni ce qu'elle dit, pour en écrire sûrement à V. A. R. »
Le duc dispensa d'Orlier de son emploi et ne s'occupa plus de madame de Mazarin. Faisons comme lui et revenons à la connétable.
Elle s'étend fort peu dans son Journal sur ce voyage de Chambéry qui lui avait été si pénible.
« En revenant à Turin, dit-elle, je fus chez le
prince Carignan où étaient nies neveux, le comte de Dreux et le chevalier de Savoie, dont le premier, qui donnait de grandes espérances, est mort il y a peu, ils venaient de perdre leur père, le comte de Soissons. Je pris, sans rien dire, possession d'un appartement, de crainte que le prince ne refusât de me recevoir, si je l'en eusse averti auparavant ; j'y fus plus d'un mois en attendant permission de Rome pour rentrer dans le couvent et avoir la liberté d'en sortir une fois par semaine, comme je l'obtins par l'entremise de M. le cardinal Porto Carrero. »
Si la connétable avait été irritée et un peu honteuse de son prompt retour de Chambéry, le duc en fut ravi au fond du cœur, mais voulant dissimuler sa joie, il lui fit sa première visite avec tout le cérémonial dû à l'arrivée d'une princesse étrangère. Madame Royale, qui commençait peut-être à remarquer les soins assidus que rendait son galant époux à la belle exilée, écrivit au cardinal d'Estrées, son vieil ami, une lettre fort piquante, racontant la visite officielle faite par le duc à madame Colonna. Le cardinal répond :
« V. A. R. me fait une description très juste de madame Colonna, il vaut mieux qu'elle soit revenue à Turin, que d'être allée en Angleterre comme le bruit s'en était répandu. Du reste, madame, cette visite de cérémonie que S. A. lui a
rendue et qui est si bien étalée dans votre lettre, m'a grandement édifié, et je souhaite que tous ceux, à qui il ne manquera pas de la faire savoir, et qui spéculent peut-être trop avant, le soient autant que moi !...
» M. le connétable vient de me quitter. Il est dans une telle douleur du procédé de madame sa femme et du dessein qu'elle a de prendre une maison à elle à Turin, au lieu de se tenir dans un monastère, que je ne puis, madame, vous le représenter. Il croyait trouver dans S. A. R. plus de protection, pour porter madame sa femme à vivre au moins de cette façon dans ses Etats, prétendant que sa maison n'a rien oublié pour mériter, et dans les temps passés, et dans celui-ci, la bienveillance de S. A. R. et de ses prédécesseurs. Il ne pouvait finir sur ce chapitre et je ne l'ai jamais vu si touché et si animé qu'aujourd'hui. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'adoucir, et j'ai cru que je devais en rendre compte à V. A. R... »
L'irritation du connétable lui avait dicté peu de jours avant une réponse très rude à la lettre dans laquelle le duc le prévenait du retour de madame Colonna, il la fit remettre par Don Maurizio. En voici les propres termes * :
« Pour diminuer l'impression que m'a causée la nouvelle du départ de ma femme, il faut autre chose que l'avis que me mande V. A. R. de son