Archives royales de Turin. Corr. dipl
retour. J'attends par les premières nouvelles, d'abord sa rentrée dans son monastère avec la permission déjà obtenue par le passé, et en plus, que V. A. R. lui fasse observer la parole de ne pas en sortir sans son consentement exprès (comme V. A. R. me dit précisément s'en être assuré), pour ne pas la rendre toujours plus opiniâtre, ayant après tant de légèreté, besoin d'une bonne conduite. »
Ce billet, fort sec, et pas même signé, ne pouvait manquer d'offenser Charles-Emmanuel, qui n'était pas homme à tolérer un pareil procédé, aussi dur pour madame la connétable, que malhonnête pour lui ; aussi chargea-t-il Foucher d'en demander immédiatement raison. La commission n'était pas aisée. Le connétable affirma que l'absence de signature devait être attribuée à son secrétaire qui avait fait partir la lettre sans la lui donner à signer. « Et pour ce que je lui avais allégué du style sec, écrit Foucher, il m'avoua, que de la manière dont tout ce qui le regardait se passait à Turin, il n'avait pu trouver d'expressions autres que celles qui étaient employées dans sa lettre. Et, s'étendant sur le malheur qu'il a d'être moins bien traité de V. A. R.' qu'il ne l'a été du roi, quand madame la connétable a été en France, il se mit à déclamer contre son mauvais destin, ne le voulant pas faire contre V. A. R., ni contre madame la connétable, me marquant seulement
qu'il connaissait bien que madame sa femme avait moins d'envie que jamais de se raccommoder avec lui. Il me témoigna quelques regrets de ce qu'il n'avait pu, disait-il, mériter que y . A. R. eût pour lui un peu plus de considération.
» Je prends la liberté, monseigneur, après cette relation, d'y ajouter encore ce peu de lignes de mon cru, pour dire à V. A. R. qu'il est peutêtre encore temps de pouvoir faire un accommodement entre M. et madame la connétable, si elle y penchait, et qu'elle eut des raisons pour s'y porter; mais pour peu que le divorce dure et que M. le connétable continue d'être de plus en plus mal satisfait, cette affaire, bien assurément, deviendra bien difficile à ajuster. C'est donc à V. A. R. d'y mettre la dernière main, sans davantage de délai si elle le juge à propos. »
Foucher se trompait, il n'était plus au pouvoir du duc, ni de personne au monde, de réconcilier les deux époux, leur défiance réciproque était trop profonde. Le connétable ne croyait à la vertu de sa femme que si elle lui était garantie par les grilles d'un couvent, et la princesse ne croyait à la loyauté et à la bonne foi de son mari que si elle lui était assurée par un otage ou par la protection d'un prince souverain.
Madame Colonna, établie envers et contre toiis chez le prince de Carignan, jouissait d'une liberté
274 LNE PRINCESSE ROMAINE AU XYII^ SIÈCLE.
qu'elle ne connaissait plus depuis son départ de Rome, elle voj^ait beaucoup de monde, mais rien chez elle ne pouvait prêter à la moindre critique. MM. de Gomont et Servien rendent souvent témoignage à leur Cour de la parfaite régularité de sa conduite^ il était donc bien facile au connétable de s'en assurer par l'ambassade française à Rome, mais il avait pour règle de n'accueillir que les témoignages défavorables à sa femme.
D'interminables entretiens eurent lieu entre le marquis de Borgomainero envoyé du connétable ^ et le marquis de Saint-Thomas, premier ministre du duc de Savoie. Celui-ci déclare que cette affaire à elle seule lui a coûté plus de peines et de fatigues que toutes celles des États de Savoie réunis. Yoici l'arrangement textuel sur lequel ils tombèrent d'accord :
« Il est permis à madame la connétable d'habiter Turin pendant quatre mois sans être obligée d'entrer dans aucun monastère , ceux-ci étant trop petits et incommodes, mais à la condition de ne pas sortir des États du duc, qui s'engage à son tour à l'empêcher d'en sortir. Pendant ce tempslà, la princesse devra choisir un monastère (à l'exclusion de ceux des États ecclésiastiques et de
1. Archives étrangères, Dépêches de Gomont, Savoie, vol. CL— 1673.
2, Don Carlo d'Esté, chevalier de la Toison d'Or, ambassadeur d'Espagne à Londres et à Vienne, en 1679, mort à Vienne le 24 octobre 1695.
tous les États sous la domination de l'Espagne dans lequel elle s'enfermera avec la sûreté donnée par le prince qui gouvernera ce pays de n'en pouvoir sortir sans la permission de M. le connétable. Cette réclusion n'aura lieu que dans le cas où la princesse, à l'expiration des quatre mois, ne voudra pas se résoudre à retourner avec son mari. »
On envoya le texte de cette convention au connétable qui l'accepta.
Pendant les pourparlers entamés avec Borgomainero, Marie jouissait de tous les plaisirs que le duc inventait chaque jour pour la distraire. Ce n'était pas le meilleur moj^en d'inspirer à la connétable le désir de rentrer au couvent, aussi le nonce écrit-il mélancoliquement au cardinal Altiéri :
« Je doute fort que tant de courtoisie et de soins engagent Madame à rentrer au couvent, quoique la permission de le faire soit arrivée de Rome. »
Don Maurizio et Borgomainero renseignaient régulièrement le connétable sur la conduite de sa femme et ne manquaient pas de la lui présenter sous un jour perfide. L'effet de ces rapports malveillants ne tarda pas à se produire, et, répondant à la dépêche qui l'avisait de l'accord indiqué ci-dessus, le connétable écrit au duc :
« La certitude que V. A. R. me donne par sa lettre du 8 que ma femme ne sortira pas de ses Étals durant quatre mois me réjouit, en croyant
toutefois que V. A. ne perniîttpa pas que ces quatre mois se passent pour elle hors du monastère, ni de la manière peu décente dont il me revient qu'elle le fait maintenant I . . . »
On voit par ces lignes le peu d'importance qu'attache leprinceColonnaà une convention faite et à une parole donnée. Après avoir consenti à ce que sa femme passât hors du monastère les quatre mois de séjour qu'elle s'engageait à faire à Turin, il demande le contraire. Le duc, fort mécontent, envoya cette lettre à la princesse qui lui répond en marge, de sa propre main : « J'ai vu, par la lettre que vous avez eu la bonté de m'envoyer, que M. le connétable est encore en mauvaise humeur contre moi ; apparemment il le sera tandis que je serai hors du monastère où je ne puis me résoudre de rentrer que sous les conditions que j'ai convenues avec M. de Saint-Thomas, c'est-à-dire dans quatre mois. Cependant, je vous prie de me continuer votre protection et de ne pas douter de ma parole qui est aussi inviolable que le jurement des dieux par le Styx .' »
Si l'empressement de leurs Altesses Royales à accueillir et à distraire sa femme déplaisait au connétable, le séjour qu'elle faisait chez le prince de Carignan ne l'irritait pas moins.
Il adressa, le 14 mai, une lettre à celui-ci déclarant dans les termes les plus violents que l'hospitalité reçue chez lui par madame la connétable
était le motif principal de son refus persistant de revenir à Rome ; que la liberté et les plaisirs sans nombre dont elle jouissait à Turin l'affermissaient de plus en plus dans cette fâcheuse résolution et qu'il ne pouvait s'empêcher de croire que M. de Carignan était de connivence' avec elle.»
Le prince, effrayé, écrivit au marquis de Saint- Thomas qu'il ne voulait plus garder la connétable chez lui, dès que sa présence donnait lieu à un tel soupçon. Saint -Thomas arriva aussitôt lui-même prier le prince de ne point hâter sa résolution, il refusa : « Alors, dit le nonce, on assembla un véritable conseil d'État, comme pour la plus grave affaire politique, et composé des principaux conseillers du duc qui décidèrent enfin M. de Carignan à ajourner sa résolution; il y consentit contraint et forcé. »
La princesse était parfaitement au courant de ce qui se passait ; le duc lui donnait à lire toutes les lettres de son mari, et le marquis de Saint- Thomas venait deux à trois fois par jour lui rendre compte des séances du conseil. Au fond, ce mouvement continuel de lettres et de pourparlers ne déplaisait pas trop à Marie dont l'activité avait besoin d'un continuel aliment; et puis elle se sentait bien protégée et éprouvait l'agréable sentiment de sécurité qu'on ressent en entendant souf- 11er au dehors la tempête dont on est à l'abri. Tout à coup, une intervention inattendue du roi
vint troubler sa quiétude. M. de Gomont annonça au prince de Carignan que Louis XIV trouvait mauvais qu'il prolongeât l'hospitalité qu'il donnait à madame Colonna, et devant cet ordre, le prince déclara à la connétable sans beaucoup de ménagements qu'il ne pouvait la garder chez lui.
Nous savons qu'elle n'était pas d'humeur souffrante, elle le dit souvent, traitée toute sa vie en princesse souveraine, elle n'en avait point perdu l'habitude. Haute et fière par nature, d'ailleurs, elle ne supportait pas qu'on lui manquât. Saisie de colère à l'audition du discours de M. de Carignan, elle sortit sans lui répondre et courut à la Vénerie* informer le duc de ce qui se passait. S. A. R. fit aussitôt appeler la duchesse et pria la connétable de redire elle-même ce qu'elle venait de lui apprendre. Madame Royale, après avoir entendu son récit la pria de la façon la plus gracieuse d'accepter l'hospitalité à la Vénerie.
L'offre fut accueillie sans hésitation et le 3 juin Marie quittait le palais Carignan sans même vouloir prendre congé du prince, malgré les instances de Servien, et elle s'installait dans un des plus beaux appartements de la Vénerie.
1. Résidence d'été des ducs de Savoie. La Vénerie fut détruite en 1693, par ordre de Catinat, soi-disant en représailles des ravages du Dauphiné par les troupes de Piémont.
La Vénerie. — Despotisme de Marie. — Querelles d'amoureux. — Brusque départ de la Vénerie. — Marie rentre au couvent. — Elle se brouille avec le duc. — ■ M. de Saint-Thomas tente un raccommodement. — Lettres du duc qui cherche à la ramener. — Tentatives inutiles. — Départ de Marie avec Borgomainero. — Lettre de la supérieure de la Visitation.
Les premiers jours que passa la connétable à la Vénerie furent délicieux ; triomphant de son mari, voyant la Cour à ses pieds et ne désirant rien au delà du présent, elle semblait oublier tous ses chagrins passés, pour jouir, sans arrière^ pensée, de sa liberté et de ses plaisirs. II ne faudrait pas croire cependant que les fêtes et « l'art de se bien mettre, dans lequel elle excellait «, occupassent tout son temps ; elle trouvait des heures pour la musique, la lecture; et l'astrologie, sa science favorite, n'était pas oubliée. Chaque jour, pendant deux heures, elle recevait les
ministres étrangers et les grands personnages de la Cour ; c'est là qu'on pouvait juger de la vivacité de son esprit et de la portée de ses vues. Nourrie à l'école des hommes d'État, amis ou ennemis de son oncle, elle donna plus d'une fois aux ambassadeurs des conseils dont ils font mention dans leurs dépêches^. On retrouvait alors en elle le sang de Mazarin.
Charles-Emmanuel assistait à ces entretiens et ne pouvait s'empêcher d'admirer la clarté et la justesse des idées logées dans cette jolie tête; de jour en jour, il subissait davantage un empire dont l'influence croissante n'échappait à personne et, quoique la princesse le niât, c'était bien cet empire qu'elle souhaitait. Elle n'éprouvait point d'amour pour le duc, car, et quelque incroyable que cela paraisse, tout prouve qu'au milieu des aventures romanesques de sa vie, elle n'a aimé que le roi et son mari ; mais le rôle qu'elle avait joué auprès de Louis XIV pendant les deux années qui précédèrent son exil à Brouage, lui avait prouvé qu'elle était capable de gouverner un roi et de lutter, même avec avantage, contre son oncle, le plus habile et le plus fin des politiques. En comparaison de cela, régner sur les volontés du duc de Savoie n'était qu'un jeu d'enfant.
î . Voir les dépêches de Servien et de Gomont au sujet des affaires de la grande-duchesse de Toscane et de celles de l'électeur de Bavière pendant l'été de 1673.
MARIE MANCIXI COLONNA. ?Sl
Une seule inquiétude venait troubler la dangereuse intimité qui s'établissait peu à peu entre Marie et Charles-Emmanuel : c'était la crainte d'éveiller la jalousie de Madame Royale, que les nombreuses infidélités du duc ne justifiait que trop. Préoccupé de ce danger, il proposa à la connétable une véritable convention de comédie ; il fut entendu que le langage tenu par lui devant Madame Royale n'entraînait aucune conséquence ; si, par exemple, il insistait en présence de la duchesse sur les avantages d'une réconciliation entre les deux époux ou sur la nécessité de rentrer au couvent, une telle phrase ne signifiait rien et n'était prononcée que pour endormir les soupçons de la duchesse. Ce manège, qui ressemble fort à une intrigue amoureuse, amusa la connétable ; elle Taccepta gaiement, quitte à l'oublier l'instant d'après. En attendant, les heures s'écoulaient joyeuses à la Vénerie, et Marie commençait à s'inquiéter d'un bonheur auquel elle n'était plus habituée.
« Ce bonheur était trop grand et la fortune, qui semble s'intéresser à me tourmenter, n'avait garde de souffrir qu'il durât. Pour en rompre donc le cours, elle inspira des sentiments de politique à S. A. R. et l'obligea un jour à me proposer de m'en retourner chez moi, me représentant que j'y serais beaucoup mieux que dans un
cloître; et que, s'il n'y avait d'obstacle à mon retour que la mauvaise intelligence qui régnait entre M. le connétable et moi, il s'oflVait à être garant de notre réunion.
» Ces propositions, jointes à d'autres petites choses qu'il me dit à la Vénerie, me choquèrent si fort que, suivant les mouvements de mon humeur prompte, je voulus partir sur l'heure pour retourner au couvent ; ce que j'eusse fait, sans Madame Royale qui m'en empêcha et me retint encore huit jours, au bout desquels ils m'accompagnèrent tous deux au couvent. »
Ce que dit Marie est vrai ; mais elle est loin de tout dire. Lorsqu'elle écrivait son Journal, en 1676, Madame Royale vivait et certains détails auraient pu justifier la jalousie qu'elle avait ressentie trois ans auparavant. Nous trouvons heureusement un récit détaillé des querelles du duc et de la connétable qui ne peut laisser aucun doute sur l'amour de Charles-Emmanuel pour sa belle hôtesse*. Voici ce qui s'était passé. Un soir, à la Vénerie, la connétable, se trouvant seule avec le duc et la duchesse, on agita la question des négociations entamées entre elle et son mari ; il était impossible de n'en jamais parler et même vis-à-vis
1. Perrero, La dnchessa Orlensia Mazzaiino , la principessa Maria Colonna el il duca Carlo Emanuelo II di Savoia. — Curiosità e Ricerche di Storia Subalpina. — Puntata V.
de Madame Royale, on devait agiter quelquefois cette question. Mais l'impétueuse Marie, entendant le duc dire qu'elle serait plus heureuse en retournant à Rome qu'en vivant prisonnière dans un cloître, s'emporta tout à coup, et sans réfléchir à l'accord fait précédemment au sujet de Madame Royale, elle sortit brusquement sans vouloir rien entendre et alla donner des ordres pour rentrer au couvent le soir même. Jusqu'ici, nos documents sont identiques au récit de Marie, sauf toujours la petite convention de comédie dont elle n'a garde de souffler mot.
Le duc, très ému et très piqué; d'une pareille scène, rentra chez lui, sans écouter Madame Royale qui voulait retenir la connétable; voyant que le duc se refusait à cette démarche, elle la fit elle-même.
Marie consentit à rester encore huit jours, et, pendant ce temps, le duc tenta une réconciliation ; il lui fit savoir, par le chanoine Ronniel, qu'il oublierait son inconvenante sortie si elle consentait à lui dire un seul mot d'excuse ; elle refusa net. Cependant, la veille de son départ, elle envoya Ronniel demander au duc une entrevue particulière; celui-ci, furieux du refus qu'il avait essuyé, répondit à son tour qu'il ne pouvait la recevoir, et Marie considéra cette réponse comme le plus humiliant affront qu'on pût faire à une femme de son rang. C'est dans ces
28i UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVII^ SIÈCLE.
dispositions mutuelles qu'eut lieu le départ de la Vénerie.
Le duc et la duchesse voulant jusqu'au bout traiter la connétable avec tous les égards et toute la courtoisie possible l'acompagnèrent jusqu'à la Visitation, suivis des principaux seigneurs et dames de la Cour.
Pendant le trajet de la V^énerie au couvent, Marie ne pouvant dissimuler sa colère lança au duc force mots piquants, auxquels il répondit sur le même ton.
« En venant, dit-elle, nous eûmes encore quelques démêlés et comme je suis peu souffrante et que le prince n'était pas fort endurant, nos esprits s'aigrirent plus que jamais, et me quittant la main à l'entrée du couvent, il me dit après un long silence, que malgré mes incartades et mes caprices il me protégerait toujours. La manière dont il me fit cette offre m'irrita au lieu de m'adoucir, en sorte que je lui répondis assez désobligeamment que sa protection m'était aussi indifférente que sa personne. Cette réponse le piqua si fort qu'il s'en alla sans me rien dire. »
Le duc, blessé au cœur par les dernières paroles de Marie, retournait tristement à la Vénerie, quand il rencontra le nonce, auquel il apprit la rentrée de madame Golonna au couvent : « Lui ayant dit, écrit le nonce, que maintenant S. A. R.
devrait employer son pouvoir à l'y faire rester, il m'a répondu sèchement que c'était l'affaire de ceux que cela touchait personnellement, et il a poursuivi son chemin. »
A peine la connétable était-elle depuis quelques heures dans son cloître qu'on lui annonça le marquis de Saint-Thomas; elle savait mieux que personne, qu'à sa qualité de premier ministre il joignait celle de confident de son maître; en effet, le duc malgré son ressentiment n'avait pu se résoudre à laisser Marie sous l'impression d'une rupture, et faible comme tous les amoureux, il s'accusait déjà d'avoir été trop vif. Il se l,a représentait seule et triste, il oubliait ses violences et ses caprices, et il en arrivait presque à se donner tous les torts. C'est dans ces dispositions qu'il fit appeler Saint-Thomas et le chargea de la difficile mission de la consoler en lui assurant qu'il ferait toujours tout pour elle.
juin.
« Je ne veux pas taire à V. A. R., écrit Saint- Thomas, qu'elle m'a témoigné d'être extrêmement outrée de ce que V. A. ne voulût point l'écouter hier au soir, me disant qu'on n'en use pas ainsi avec les dames de sa sorte, et qu'elle s'abstiendra à l'avenir de faire de ces sortes de prières à V. A.
Elle m'a aussi dit que V. A. s'était laissé dire ou persuader qu'elle voulût lui gouverner Fesprit et qu'elle juge que V. A. s'est abandonnée à ce sentiment, parce qu'elle a observé que quand elle l'a priée de quelque chose, V. A. ne Ta point voulu faire, de crainte qu'on ne s'imaginât qu'elle a du crédit auprès d"Elle.
» Madame témoigne que toutes ses vues sont de passer les monts, et m'a fait connaître de se repentir d'avoir eu trop de complaisance pour ce que je lui ai représenté de devoir faire. Cependant, j'ai un peu discouru avec elle, elle s'est doucement portée à écouter tous les bons sentiments que V. A. R. m'a exprimés dans sa lettre, et je Fy vois très soumise.
» Ainsi, elle demeurera dans le monastère où elle est, et tiendra sa parole pour le temps qu'elle a promis à M. de Borgomainero, qui est celui qu'il faut de nécessité pour avoir la réponse à la dépêche que va faire ledit marquis qui est arrivé ici il y a deux heures; mais, pour contenter madame Colonna, il m'a fallu retourner vers elle ce soir et y faire aller de même le marquis et 1 archevêque.
» Si elle savait que j'eusse écrit ces particularités à V. A. R., elle entrerait dans une défiance ouverte contre moi. Je supplie V. A. R. de ne s'en laisser pas entendre et de me renvoyer cette lettre. »
Le duc ne fut point content de ce que lui mandait son ministre, et répondit de suite par un exprès :
« Je vous envoie (écrit-il de sa main) cette lettre à madame Colonna; je vous dirai, comme je lui dis, que malgré tous ses emportements, je la voulais servir, et que, quoiqu'elle me traitât fort mal, je ne manquerai pas de faire tout pour elle; elle me répondit qu'elle ne se souciait pas d'aucune chose que je puisse faire pour elle et que je la laissasse aller, que j'avais trop de considérations. Car je lui dis que pour elle je pouvais tout faire, mais que pour moi je perdais un bon ami comme le connétable, et je ferais mal ma cour auprès des dames de France qui ne me l'auraient pas pardonné, et se seraient peut-être un peu moquées de moi, et que le connétable est un homme à me faire donner un coup de (mot indéchiffrable), mais que pour elle je voulais tout sacrifier. Elle me répondit quelle ne se souciait pas de mes services et que si f avais peur de toutes ces choses, qu'il ne fallait pas les faire.
» Et tous ces emportements, entre vous et moi, viennent de ce que je la quittai dans la chaise roulante, plutôt que de laisser à pied la marquise de Saint-Maurice; elle s'offensa de cette bagatelle, voyez quelle tôtel... Elle voulait que je lui demandasse congé chaque fois que j'allais de la
Vénerie à Turin, je suis venu à cela et pourtant, elle me chante pouille ! » — Puis, le duc s'apaise tout à coup et cherche même à excuser son refus de l'écouter : — « Toutes les heures ne sont pas souffrantes, ajoute-t-il, je lui aurais plutôt écrit que de lui parler, elle ne m'a pas voulu faire aucune excuse, quoique Bonniel l'en eût priée. »
Voilà bien l'impérieuse Marie, non contente de voir le duc prendre son parti avec tant de chaleur et de dévouement, elle eût voulu qu'il approuvât même les caprices qu'elle le forçait à subir !
Après avoir expédié sa première lettre à la Vénerie, le ministre, pensant bien qu'elle ne satisferait pas le duc, était retourné le soir même au couvent, et il écrit de nouveau le lendemain.
9 juin.
« J'eus occasion de voir hier soir, bien tard, madame la connétable ; je la trouvai qui se distrayait à la lecture... Madame Golonna me parut hier au soir plus alarmée que le jour précédent. Elle me dit qu'elle était résolue à ne plus considérer en V. A. R. que l'essentiel et non plus les autres petites choses, qui se passent, puisque V. A. R. témoignait de l'agréer de la sorte, et que si elle insiste à passer les monts, c'est parce qu'elle connaît que V. A. R. en sera bien aise et de se voir débarrassée d'elle. Ce n'est pas qu'elle n'eût
MARIE MAXCINI COLONNA. 289
plus volontiers séjourné en ce pays durant les quatre mois qu'elle doit s'arrêter dans les États de V. A. R. si elle eût vu un autre penchant en V. A. R., vers laquelle pourtant elle conservera toujours une reconnaissance très grande de toutes les bontés que V. A. R. a exercées en son endroit. — Elle m'a redit que le refus que V. A. lui avait fait la veille en se séparant d'elle à la Vénerie, lui avait été très sensible, parce qu'il lui avait levé le moyen de faire les civilités à V. A. R. , auxquelles elle se croyait obligée après les quelques petites aigreurs qui s'étaient passées ; mais qu'il n'y avait pas occasion, ci-après, de l'importuner de semblables choses. Elle n'admet pas de s'être ennuyée à la Vénerie, elle en est partie sur ce que V. A. R. lui avait dit, qu'il était mieux d'aller au monastère ce jour-là que le lendemain, et quoique le séjour du monastère lui soit fâcheux, elle le souffrira patiemment jusqu'à ce qu'on ait les réponses de M. le connétable, et ne se veut point servir d'une permission de sortir du monastère une fois la semaine, qui lui a été envoyée par le cardinal Porto-Garrero, parce qu'elle est conçue avec certaines conditions qui ne lui plaisent pas. »
Le duc, toujours fort ému, répondit de suite à cette lettre, en donnant des explications adressées en réalité à la connétable, Saint-Thomas n'étant là qu'un paravent.
9 juin.
« Madame la connétable a menti de tout ce qu'elle vous a dit : car elle m'esirapasa (sic) ^ comme un coquin et me dit qu'elle ne se souciait ni de mon amitié, ni de ma 'protection ^ ; elle me dit cela en entrant à la Visitation et j'oserais plutôt lui écrire que lui parler, après un pareil traitement. Pour le couvent elle sait bien que je lui dis que je voulais que ce ne fût que dimanche, et elle me dit que c'était mieux de le faire vite puisque l'on en avait envie. Entre elle et moi quelles paroles quil y eût devant Madame Royale on était de concert de ne croire à rien qui pût causer des ombres à Madame Royale ; et sur ça je lui dis ce qu'elle vous a dit : qu'il était mieux d'aller au monastère ce jour-là que le lendemain, croyant qu'elle n'en serait point fâchée, parce que nous étions d'accord de lui dire des choses disibles devant Madame Royale, et après, elle a oublié V accord fait et cherche cent querelles ; elle est une brouillonne, et pour des choses que l'accident porte, prend mille soupçons ; et voilà la vérité évangélique ! »
1. Le duc francise le verbe italien strapazzare qui signifie maltraiter, mettre en pièces.
2. Ce sont là les propres paroles dont la connétable se sert dans son Journal ; il est curieux de les comparer avec celles que cite le duc, car elle ne pouvait pas prévoir que deux, cents ans plus tard on comparerait les deux textes qui sont identiques.
MARIE MANCIM COLONNA. 291
Le duc ajoute en marge : « Si vous pouvez faire voir en confiance ma lettre à madame Golonna, j'en serai ravi, mais dites-lui quâme qui vive ne le sache. »
A cette lettre, le duc en ajoutait une pour la connétable que Saint-Thomas était chargé de lui remettre. Connaissant la vivacité et l'impatience naturelles du duc, il se hâta de s'acquitter de sa mission.
10 juin.
« Je vis hier madame Colonna à qui je présentai la lettre de V. A. R. Elle ne s'attendait pas à cette faveur, et, en la lisant, j'observai qu'en quelques endroits de ladite lettre, elle souriait et, en d'autres, elle était émue et m'allait disant quelques paroles entrecoupées. — Après, elle me demanda si j'avais écrit à V. A. R. ce qu'elle m'avait dit le jour auparavant; je lui dis que oui, et que V. A. R, m'avait fait même quelque réponse. Elle me répliqua qu'elle aurait désiré voir comme j'avais écrit à V. A. R. : je le lui voulus dire, et l'ayant trouvé fort juste suivant son intention, elle me demanda avec grande instance de voir ce que V. A. B. avait écrit de sa main. Après lui avoir fait quelques difficultés, je ne jugeai pas d'y devoir résister, et comme elle
m'eut donné de grandes assurances qu'elle ne ferait aucun mauvais usage de ma confiance, je contentai sa curiosité.
» Elle fut un peu surprise en la première ligne, et sur la fin, où V. A, R. touchait ce qui fut dit devant Madame Royale.
» Elle me répondit que V. A. avait raison, mais qu'étant en colère en ce temps-là, elle n^ avait pas fait réflexion au concert précédent. Que voyant aussi V. A. B. en colère, elle avait eu plus de raison de prendre ce qui se disait devant Madame Royale au pied de la lettre que dhine autre façon; et que puisque V. A. R. r entendait autrement, elle lui en pouvait bien dire un mot, à quoi elle aurait acquiescé, ajoutant que, quand il arrive quelque parole d'aigreur, une bonne parole ne coûterait guère pour Vadoucir, au lieu quon Vaugmente par d'autres suivantes.
» Elle entra, puis, dans d'autres particularités de ses intérêts, et parla, toujours fort sérieusement, me conviant de la revoir quand je pourrai. Et elle me quitta pour aller souper, me disant qu'elle m'enverrait sa lettre, qui est ci-jointe, que M. l'abbé Bonniel m'a apportée ce soir entre onze heures et minuit. »
Le duc venait de recevoir une lettre du connétable de la dernière violence, quand arriva celle de Saint-Thomas; il l'envoya à Marie.
« Je vous envoie, écrit-il à Saint-Thomas, une
5IARIE MANCI.M COLONNA.
lettre pour madame la connétable jointe à une de son mari. J'approuve tout ce que vous avez dit et fait ensemble. Priez-la de me faire la grâce de ne me ré'pondre plus, et c'est pour son bien que je le fais ! Je parle contre moi, mais je préfère son bien à ma satisfaction. »
Le duc, voyant la colère du connétable, redoutait, en effet, quelque entreprise de force contre sa femme ; il savait que don Maurizio avait des espions de tous côtés, et connaissant l'imprudence et la distraction de Marie, il craignait qu'une lettre d'elle ne tombât en leur pouvoir. Cette recommandation ne plut point à la princesse.
15 juin.
« Je vis hier au soir madame Colonna ; elle renvoie à V. A. R. la ci-jointe lettre et lui rend très humbles grâces de la lui avoir communiquée, et de la lettre que Y. A. R. lui a écrite. La regardant pliée en grand, elle dit : « Je croyais que ce fut une lettre pour le Pape! » et l'ayant lue, elle me dit : « Je ne me suis jamais ennuyée des lettres d'un si grand prince comme S. A. R., et les ai toujours reçues avec un grand respect ; mais c'est bien Elle qui s'est ennuyée des miennes puisqu'elle me commande de ne lui plus écrire. »
Je lui répondis : « Vous ne pouvez pas ignorer, madame, que S. A. R. se prive de la satisfaction qu'elle aurait eue d'en recevoir, par des considérations de votre propre avantage. » Elle me répliqua : « Vous me faites toujours des réponses de cette nature, mais vous ne me dites pas votre pensée. »
« J'ai été convié par madame Colonna, écrit encore Saint-Thomas, à l'aller voir au monastère ; elle m'a dit qu'elle ne se portait pas bien et que même don Maurizio l'avait exhortée à prendre un peu d'air, et qu'à cette fin elle a accepté l'ofl're que lui a faite madame l'ambassadrice de Servien de l'emmener promener. Et Vayant vue assez niélancoUque et chagrine elle m'a fait connaître quelle en avait bien des sujets; si je ne me tro^npe, je crois qu'elle entend qu'on lui a dit, ou que V. A. R. a écrit quelque chose cjui ne lui plaît pas. Elle a aussi ajouté que quelque devoir qu'elle rende à V. A. R,, elle ne cesse de faire des plaintes d'elle et que madame la duchesse de Savoie ayant témoigné de la vouloir honorer d'une visite de condoléance *, V. A. R. a tourné en risée le compliment, comme ont pu remarquer tous ceux qui étaient présents. »
La mélancolie de la connétable dont parle Saint- Thomas était réelle. Malgré son peu de penchant