‹ Une Princesse romaine au XVIIe siècleChapitre 39 sur 77 · LA CONNÉTABLE COLONNA · texte numérisé non relu

LA CONNÉTABLE COLONNA

« Ce fut dans ce temps-là, écrit Marie, que je tâchai par diverses lettres que j'écrivis aux ministres de France d'obliger le roi à révoquer l'ordre qu'il avait donné de ne me point laisser entrer dans le ro3'aume, mais tous mes soins furent inutiles, il persista toujours dans sa résolution. »

Cette idée bizarre de Marie ne déplut pas tout à fait à son mari, s'il faut en croire le nonce; et

1 . Lettre inédite, collection de madame Etienne Siry. — Cachet de deuil, la connétable portait alors celui du comte de Soissons, mort le 5 juin.

après avoir dit au chevalier Foucher qu'il n'y consentirait jamais et que d'ailleurs il avait pris le parti de rompre tout commerce avec elle, il se ravise et accorde la demande. « Ayant reconnu, dit le nonce, l'impossibilité de tenir tranquille madame Colonna dans un couvent en Italie, ainsi que de la réduire à une réunion avec son mari, le marquis de Borgomainero a tâché de persuader au connétable de lui permettre de demeurer dans un monastère en France ; il paraîtrait qu'il y consent à la condition qu'on lui assure qu'elle n'en sortira pas. »

Ce consentement ne ressemble guère au discours irrité que citait Foucher quelques jours auparavant, il demanda au prince l'explication de ce changement : « L'éclaircissement qu'il m'a donné, dit Foucher, est que véritablement quand il me parla, il était dans les sentiments que j'eus l'honneur de vous écrire; mais que quand après il se mit à répondre à madame sa femme, il ne put le faire qu'avec toute la complaisance que naturellement il a pour elle, ce qu'il continua de dire aussi à monseigneur l'Archevêque, cela vous paraîtra je m'assure d'une grande bonté et d'une sincérité digne d'un galant homme. »

Cependant les incidents qui venaient de se produire depuis deux mois donnaient fort à réfléchir à Charles-Emmanuel. D'une part il ne pouvait

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douter de la jalousie et de la colère du prince à son endroit, et il ne laissait pas d'être inquiet de ses allusions transparentes sur sa liaison intime avec Marie.

Foucher ne lui cacha pas dans ses lettres que ce bruit avait trouvé créance à Rome, et le duc voulut savoir positivement à quoi s'en tenir, par une autre voie. Confiant librement ses inquiétudes au comte Gazelli, résident de Savoie auprès du pape, il lui demanda si réellement on croyait dans la société romaine qu'il fût amoureux de la connétable ? La façon même dont la question était posée dictait la réponse, aussi le fin courtisan écrit avec une prudence évasive : « Je n'ai jamais entendu dire que V. A. R. eut de l'amour pour madame la connétable. Si pareille chose s'est dite, c'est par des gens de peu de jugement qui ne réfléchissent pas au peu de fondement d'une semblable pensée. Tout ce que j'ai entendu de la bouche du connétable et d'autres personnes, qui discourent avec bon sens, est qu'on voudrait que V. A. R. fût un peu moins libéral de ses faveurs et de ses courtoisies envers ladite dame. » — Cette lettre diplomatique ne rassura point le duc, il était trop facile de lire entre les lignes son véritable sens ; d'autre part, nous trouvons dans une dépêche de l'ambassadeur de France, la confirmation des bruits que redoutaient Charles- Emmanuel. M. de Servien écrit au secrétaire

d'Étal, ministre des affaires étrangères, M. de Pomponne.

Turin, 17 septembre 1673 '.

« J'oubliais hier de me donner l'honneur de vous informer que madame la connétable Golonna a congédié l'abbé Bonniel, qui était près d'elle depuis une année environ, pour complaire à M. son mari, qui le croyait être la cause qu'elle ne veut pas aller à Rome. J'en ai reçu de mon particulier autant de satisfaction que possible, je fais mon possible pour la convier d'y retourner ou au moins d'aller à Modène comme M. son mari le lui a fait proposer, même sans exiger qu'elle y entre dans un couvent. A défaut de tout cela j'ai recommandé à ma femme et à ma fille, qui à sa prière lui font compagnie quand elle sort du monastère, de lui laisser suivre pour son propre bien, le penchant qu'elle a d'aller à Ghambéry ou à Annecy jpour ôter à chacun tout le soupçon quon a eu à Rome, de M. le duc de Savoie, quoiqu'il n'y en ait point de lieu; je ne doute pas que M. le connétable ne Vaime mieux là qu^ici. »

Pendant que tout ceci se passait, Marie, tranquille en apparence, attendait cependant avec

1. Affaires étrangères. Savoie, vol. CL, p. 147 et suivantes.

une grande anxiété la permission de rentrer en France, qui n'arrivait point. Voici la lettre que M. de Pomponne adresse à M. de Servien et qui ne laisse aucun doute sur les intentions du roi à ce sujet :

4 octobre 1673 '.

« Je m'acquitte de suite de Tordre que Sa Majesté m'a donné, que vous voyiez madame la connétable Colonna et que vous lui témoigniez que Sa Majesté a reçu ses deux dernières lettres, qu'elle a vu dans l'une et dans l'autre qu'elle l'assurait que M, le connétable agréait qu'elle passât en France, que jusqu'à cette heure toutefois il ne lui avait fait rien témoigner, que quand même il le désirerait Sa Majesté ne croit guère que madame la connétable doive prendre cette peine, ni que les choses fussent disposées pour cela, ce refus avec un profond regret... »

Servien répond le 14 octobre :

« J'ai reçu par le retour du gentilhomme de M. le marquis de Dangeau la lettre du 4, ensuite de laquelle ayant été voir madame la connétable Colonna, la matière m'a paru si délicate, que

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