A propos de la mort du comte de Buissons
MARIE MANCINI COLONXA. 293
aux réflexions sérieuses, elle ne pouvait s'empêcher de voir l'avenir sous les couleurs les plus sombres ; elle redoutait l'abandon complet du duc et sentait le vide se faire autour d'elle, tandis que le connétable, de plus en plus irrité, dressait ses batteries pour la faire retomber en son pouvoir. Il était encore temps, cependant, de retrouver la protection de Charles-Emmanuel, aussi généreuse et aussi assurée que jamais ; mais il fallait pour cela comprendre les exigences de la situation et renoncer au rôle absolu qu'elle aurait voulu jouer. Elle ne put s'y résoudre et préféra se jeter à corps perdu dans les aventures les plus périlleuses, risquant sa liberté et même sa vie.
Le mécontentement de la connétable perce dans son journal ; elle se plaint du temps que le duc laisse s'écouler sans lui envoyer le moindre message, et nous avons vu dans les lettres du marquis de Saint-Thomas, tout au contraire, la sollicitude que ce prince lui témoigna après son retour au couvent. Elle avait appris, en ce temps-là, la mort de son beau-frère, le comte de Soissons, et ne fut point satisfaite de la visite que lui fit le duc en cette circonstance. « Lorsqu'il me vint voir avec Madame Royale, dit-elle, pour me faire des compliments de condoléance sur la mort de M. le comte de Soissons, il s'en acquitta le mieux du monde, car sa visite fut aussi sérieuse et aussi funèbre que le sujet qui l'avait amené. » L'irri-
tation de la princesse contre le duc se trahissait même d'une autre manière. Elle avait commencé par haïr don Maurizio, le gentilhomme envoyé par son mari; puis, avec sa mobilité ordinaire, elle le prit tout à coup comme confident de ses projets, confiance qu'il ne méritait guère, mais qui avait pour but d'éveiller la jalousie de Charles-Emmanuel .
Le nonce écrit au cardinal Alliéri :
Turin, 28 juin 1673.
« Je vais faire voir à Votre Éminence l'histoire des aventures de madame Colonna sous des aspects bien différents des premiers. Don Maurizio qui était tenu par elle fort à distance, et n'ayant aucune part à ses confidences est devenu maintenant le dépositaire de ses plus intimes pensées et l'unique consolation de ses afflictions.
» Ce personnage, qui jusqu'alors a joué un triste rôle, fier de la nouvelle attitude prise visà-vis de lui par la connétable, se vante de son pouvoir sur elle, et prétend lui persuader aisément de retourner à Rome. En attendant il est fort tourmenté, et même jaloux, des visites d'un Anglais, milord Montagu et de celles de M. de Gomont qui sont beaucoup plus fréquentes et plus longues; si don Maurizio était dans Tan-
goisse quand madame Golonna était en liberté, il est encore plus en appréhension depuis qu'elle est enfermée !
» Il paraît que ces jours derniers elle parlait de vendre ses pierreries à des juifs; don Maurizio en prend sujet de trembler qu'elle n'ait quelque nouveau caprice en tête... On croit fort qu'elle est en correspondance avec le duc de Brunswick, mais le moyen d'aller chez lui n'est pas facile, car il faudrait passer de l'état de Milan, à la Suisse et à Genève. »
Le nonce ne se trompait pas en disant que la connétable était en correspondance avec le duc de Brunswick, elle l'était même avec Charles II depuis la visite de milord Montagu.
Pendant ce temps-là, le marquis de Saint- Thomas qui voyait avec chagrin l'état d'esprit de la princesse et qui ne se fiait point à Borgomainero redoutait fort ce qui se passerait à Rome s'il la décidait à y rentrer soit par ruse soit par persuasion. Il continuait donc à agir auprès du cardinal d'Estrées pour tâcher d'adoucir l'humeur vindicative du connétable. Le cardinal lui répond le 21 juin : « J'ai fait avertir M. le connétable qu'il était à propos qu'il usât de quelque radoucissement envers madame sa femme. Il m'a paru qu'il s'y disposerait. Je ferai ce que je pourrai pour l'entretenir dans cette pensée. »
C'est à la suite de cette démarche que la permission de sortir deux fois par semaine du couvent fut envoyée de Rome; à ce moment, Borgomainero croyant s'être emparé de l'esprit de madame Colon na annonça son intention de faire un voyage à Milan et à Rome. Marie toujours confiante se persuada qu'il s'absentait uniquement pour la servir.
« Me voj'ant sans espoir du côté de la France, dit-elle dans son Journal, et moins considérée que par le passé du souverain de Savoie, je pris l'occasion d'un voyage que fit M. le marquis de Borgomainero pour le prier d'obtenir de M. le connétable, comme de son meilleur ami, qu'il me permît de passer en France, étant persuadée que le roi ne refuserait pas cette grâce à M. le connétable, s'il me faisait celle de la demander pour moi à Sa Majesté. »
Comment cette idée invraisemblable avait-elle germé dans le cerveau de Marie? C'est ce que nous ne nous cliargerons pas d'expliquer; elle savait parfaitement que des ordres avaient été donnés pour ne pas lui laisser franchir la frontière, mais elle espérait toujours les faire révoquer, et elle se décida à écrire elle-même au roi et à ses ministres.
Voici sa lettre à Colbeit :
MARIE MANCINI COl.ONNA. :299
Turin, 16 août 1673'.
« J'ai eu l'honneur d'écrire au roi pour le supplier de trouver bon que l'ordre qu'il lui avait plu de donner à la sollicitation de M. le connétable soit maintenant changé en ma faveur. Puisque M. le connétable le désire ainsi, et que je retourne en France, pourvu que ce soit dans un couvent où il souhaite que je puisse vivre sous la protection du roi, auprès de qui je vous prie d'appuyer mes intérêts comme vous avez toujours fait si obligeamment; et d'être assuré que j'aurai toute ma vie bien de la reconnaissance et que je vous ferai connaître que je suis sincèrement etc..