Archives nationales de Paris, original, K. 16i6 n*- G
invoqués par le connétable, empêchant de le prendre de vive force.
De quelque côté que Marie jetât les yeux, elle ne voyait pas un encouragement ni un point d'appui ; ses meilleurs amis avaient été disgraciés après la mort de don Juan ; pas une lueur d'espérance ne venait luire au milieu de ses sombres préoccupations. Mais on a pu remarquer dans le cours de son histoire, qu'au moment oîi tout espoir semble perdu, quand la mort ou la disgrâce vienne frapper ses amis et lui retirer leur appui, un secours imprévu arrive pour la tirer de peine.
L'entrée de la jeune reine à Madrid. — Perfides conseils de Balbasès à son beau-frère. — Mariage du fils aîné de Marie, le prince de Palliano, avec Laurence de La Cerda, fille du duc de Médina Cœli. — Ordres sévères du roi. La reine prend le parti de la princesse Colonna. — L'alcazar de Séeovie.
La jeune reine d'Espagne, Marie-Louise d'Orléans, avait quitté Versailles et s'avançait à petites journées vers la frontière d'Irun où elle arriva en octobre 1679. Un des premiers personnages espagnols qui eut l'honneur de lui parler fut le Père Vintimiglia qui, par une sorte d'exil, avait quitté Madrid aussitôt après la mort de don Juan. Il vint la saluer à Bayonne ; ses manières, sa naissance, la grande facilité avec laquelle il parlait le français plurent infiniment à Marie-Louise. On prétend qu'il déroula devant elle tout un plan de gouvernement fort opposé à la reine-mère.
contre laquelle il chercha à éveiller les soupçons de sa belle-fille. Mais en dehors de la politique et dans les deux audiences qu'il eut de la reine, il se traita une question qui nous touche de plus près. Sa Majesté s'informa avec empressement des nouvelles de madame Golonna; le Père Vintimiglia plus à même que personne de connaître les affaires de la connétable, les raconta fort en détail à la reine qui sembla beaucoup s'y intéresser.
Monsieur, au moment de son départ, lui avait vivement recommandé de s'occuper de la princesse et de la protéger hautement. Il s'était fort bien aperçu, pendant le séjour à Paris de Los Balbasès, de la haine qu'il portait à sa belle-sœur, et, conservant toujours des sentiments d'amitié pour sa compagne d'enfance, il avait averti la jeune reine des mauvaises dispositions du marquis.
Le récit du Père Vintimiglia les lui confirma : loin d'être favorable au connétable, il l'accusa hautement de chercher par tous les moyens de s'emparer de sa femme pour l'entraîner en Italie et l'enfermer dans une forteresse jusqu'à la fin de ses jours. C'était le traitement le plus doux qu'elle pût espérer. Ainsi, avant même d'arriver à Madrid, la reine était au courant de la situation et favorablement disposée pour madame Colonna.
Au milieu du découragement et de l'inquiétude dans lesquels Marie était plongée, elle avait reçu une lettre de Paris lui annonçant les pressantes
recommandations faites par Monsieur à sa fille, mais elle n'osa s'en réjouir, pensant que la jeune reine, enivrée par les fêtes, préoccupée de connaître un époux qu'elle n'avait jamais vu, troublée par la nouveauté des coutumes et les rigueurs d'une étiquette extraordinaire, ne songerait guère à l'ancienne amie de son père. Une lettre du Père Vintimiglia vint la détromper en lui racontant son entretien avec la reine. Oubliant aussitôt ses déceptions et les difficultés inextricables qui l'entouraient, elle reprit courage et, avec une gaîté et une animation qui auraient pu étonner, elle parlait sans cesse de la jeune reine, questionnant avidement chacun sur son voyage et les préparatifs de son entrée. Comme tout le monde avait la même préoccupation cela ne sembla extraordinaire à personne.
Avant le départ du connétable pour Saragosse, madame Colonna lui avait demandé l'autorisation de quitter son couvent pendant quelques jours pour aller chez sa belle-sœur, la marquise de Balbasès, voir cette curieuse entrée ; « il le lui avait promis, dit le nonce, ajoutant qu'il reviendrait lui-même pour cela, puis il n'en avait plus été question ». On apprit enfin que cette cérémonie aurait lieu le 13 janvier, le connétable était encore à Saragosse et ne parlait point de retour; Marie, forte de ce qu'elle savait des bonnes dispositions de la reine et de la permis-
ilO UNE PRINCESSE ROMAINE AU XYII^ SIÈCLE.
sion donnée par son mari quelque temps auparavant, sortit à l'improviste de son couvent pour se rendre chez sa belle-sœur. Celle-ci la reçut fort bien et le marquis lui fit un accueil propre à tromper une personne de moins bonne foi qu'elle. Elle put donc, en toute tranquillité d'esprit, voir le spectacle auquel elle désirait si fort d'assister.
« L'entrée de la jeune reine eut lieu le 13 janvier avec toute la pompe usitée en pareille circonstance. Le roi et la reine-mère se rendirent chez la comtesse d'Ognate d'où ils virent arriver la reine, car les honneurs de la journée devaient être pour elle seule. Elle partit du Buen Retiro et passa sous une suite d'arcs de triomphe disposés de distance en distance jusqu'à Madrid, à la perta del Sol. Elle était précédée des trompettes et des timbaliers et était suivie des chevaliers des trois ordres militaires : Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, revêtus de manteaux tout brodés d'or et leurs chapeaux couverts de plumes ; puis venaient les titulados de Gastille et les officiers de la maison du roi, tous grands d'Espagne. Leurs chapeaux étaient garnis de diamants et de perles et leur magnificence paraissait en tout. Leurs chevaux étaient admirables, chacun avait un grand nombre de laquais dont les habits de brocarts d'or et d'argent mêlés de couleurs faisaient un fort bel effet.
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» La reine était montée sur un beau cheval d'Andalousie que son écuyer conduisait par le frein. Son habit était si couvert de broderie que l'on n'en voyait pas l'étoffe. Elle avait un chapeau garni de quelques plumes, avec la perle appelée la « Péregrina», qui est aussi grosse qu'une petite poire et d'une valeur inestimable. Ses beaux cheveux étaient tous épars sur ses épaules et de travers sur son front; sa gorge un peu découverte €t un petit vertugadin. Derrière elle marchaient, montées sur des mules, la première dame d'honneur, duchesse de Terranova, et la gouvernante des fdles de la reine, vêtues en duègnes et assez grotesques sur leurs montures. Les huit filles de la reine suivaient, toutes couvertes de diamants et de broderies, montées sur de superbes chevaux ; à côté de chacune, deux gentilshommes de la Cour. Puis les carrosses de la reine et la garde royale fermaient la marche.
» Ce qui frappa le plus la reine le long du parcours où l'on avait réuni à l'envi force choses curieuses, fut la rue des Pelletiers qui était bordée d'animaux dont les peaux étaient si bien accommodées, dit la comtesse d'Aulnoy, qu'il n'y avait personne qui n'eût cru que c'étaient des tigres, des lions, des ours et des panthères en vie.
» La rue des Orfèvres présentait aussi des beautés particulières. Elle était bordée de grands anges en argent pur. On y voyait des boucliers
d'or, sur lesquels étaient les noms du roi et de la reine avec leurs armes formées de perles, de rubis, de diamants, d'émeraudes et d'autres pierreries si belles et si riches que les connaisseurs disaient qu'il y en avait pour plus de douze millions...
» La cour du palais était entourée de jeunes hommes et déjeunes filles qui représentaient les fleuves et les rivières d'Espagne. Ils étaient couronnés de roseaux et de 13's d'étang, avec des vases renversés. Tout le palais était tendu des plus belles tapisseries de la couronne, et il n'y a guère de lieu au monde où l'on en voie de plus belles. »
Ce spectacle extraordinaire ne causa pas à la connétable le plaisir qu'elle en attendait. Il réveilla trop fortement en elle le souvenir de cette entrée de Marie-Thérèse, durant laquelle le supplice qu'elle éprouva fmit par une violente attaque de nerfs ^ Vingt ans s'étaient écoulés depuis que cette cérémonie était passée, et celle d'aujourd'hui ravivait cruellement ces émotions oubliées. Puis, quel triste retour sur sa situation présente 1 Elle ne ressemblait guère, hélas 1 à la brillante deslinée que Mazarin faisait miroiter devant elle quand elle promit de renoncer au roi. Mais de graves événements allaient faire diversion à ces mélancoliques souvenirs.
Lors de la dernière rentrée de madame Golonna