Œuvres de Louis XIV, publiées par Roze. t. Rr
être que, tout en traitant le plus mal du monde celle qu’il avait tant aimée, il ne se soucie point de la voir séjourner longtemps dans les États d’un prince aussi séduisant que le duc de Savoie. Quant au connétable, son consentement était acquis d’avance; tous les obstacles étant donc levés, le duc écrivit lui-même à la princesse qu’il était fort honoré du choix qu’elle avait bien voulu faire de ses États comme retraite, et qu’il l’attendait au moment qu’elle lui indiquerait. Marie, enchantée du fond et de la forme de la réponse, la transmit à son frère qui ne se gêna point pour en témoigner sa mauvaise humeur. Son mécontentement avait pour cause la hâte qu’il avait mise à informer le connétable que, par ses soins, Marie allait se réunir à lui. Il fallait maintenant démentir cette nouvelle.
La cour de Savoie et l'arrivée de la connétable. — La course en traîneaux. — Les ambassadeurs de France à Turin. — Leurs dépêches à Versailles. — Le duc amoureux de la connétable. — Le couvent de la Visitation. — Lettres du Nonce. — Jalousie et irritation du prince Colonna. — Bref du pape à Charles-Emmanuel. — Réponse du duc. — Son amour pour la connétable n’est plus un secret. — Visite de la marquise Paleotto. — La princesse part pour voir sa sœur à Chambéry.
La cour de Savoie était à cette époque une des plus brillantes de l’Europe. Le duc et la duchesse1, jeunes tous deux, aimant également le plaisir et les fêtes, ne négligeaient rien pour attirer les étrangers de distinction et pour s’entourer d’une
1. Madame Royale, Marie- Jeanne de Savoie-Nemours, née le 21 juin 1646, fille unique du duc de Nemours, tué en duel par le duc de Beaufort, son beau-frère. Elle était passionnément éprise de son mari, qui lui faisait de nombreuses infidélités, sans cesser pour cela d’avoir les plus grands égards vis-à-vis d’elle. Elle l’avait épousé en 1664.
noblesse nombreuse et élégante, qui contribuait également à l’agrément et à la magnificence de leurs réceptions. Les ballets, les tournois, les courses de chevaux et de traîneaux se succédaient sans relâche. Le duc était le plus adroit et le plus élégant cavalier de sa cour; à peine âgé de trenteneuf ans, sa charmante figure, l’animation de sa physionomie, la vivacité de son esprit, la prévenance de ses manières et ses attentions délicates en faisaient un séducteur dangereux, justifiant trop souvent l’inquiète jalousie de sa femme qui l’adorait.
La princesse Colonna connaissait bien sa galante réputation, et il est fort probable qu’elle ne redoutait point d’affronter un danger qu’elle était habituée à braver. Le duc, de son côté, désirait ardemment revoir cette belle et spirituelle Marie Mancini, rencontrée à la fameuse entrevue de Lyon, où elle l’avait fort mal traité. Loin de lui en garder rancune, il prenait plaisir à la recevoir royalement.
Le courrier qui annonça au duc de Savoie l'arrivée de la connétable l’avait laissée à la Novalaise, au pied du Mont-Cenis ; le carrosse, un gentilhomme et six gardes envoyés par Sa Majesté la rencontrèrent à Rivoli où elle coucha, et le 23 janvier par un froid rigoureux, dès huit heures du matin, elle se mit en marche. Son Altesse en eut avis et monta aussitôt dans son
carrosse avec deux de ses officiers, suivi d’un peloton de ses gardes et d’une escorte nombreuse de gentilshommes à cheval, tous impatients de voir cette belle connétable dont les aventures avaient occupé le monde entier depuis deux ans.
Dès que madame Colonna apprit que le duc arrivait en personne, elle lui envoya dire qu’il lui faisait trop d’honneur, car elle voyageait incognito; le prince répliqua qu’il était venu de même, et au bout de quelques instants les deux carrosses se rencontrèrent.
Le duc sauta vivement hors du sien pour donner la main à la princesse, mais elle était descendue si précipitamment qu’il arriva trop tard.
La stupéfaction de Charles-Emmanuel en voyant celle qu’il attendait ne peut se décrire. Le souvenir de Marie, à l’entrevue de Lyon, était resté gravé dans sa mémoire en traits ineffaçables, il pouvait bien supposer que les quatorze années écoulées depuis lors auraient apporté quelques changements en elle; mais comment croire que la grande dame au luxe et au train de reine qui l’avait jadis ébloui, se serait métamorphosée en une sorte de bohémienne comme celle qui était devant ses yeux? Le costume de la connétable consistait « en une jupe de ratine rouge, garnie de guipures usées et mal en ordre, un justaucorps de drap couleur de muraille, et pour se garantir du froid une méchante petite couverture de laine,
laquelle lui passait par-dessus la tête et était ceinte autour du corps par une écharpe bleue ; on apercevait, encadré par la couverture et à moitié caché un visage d’une pâleur mate illuminé par deux grands yeux noirs. Pour toute suite on vit descendre d’une petite voiture qui suivait le carrosse, une mauresque et un abbé à la soutane râpée. Ce dernier tenait à la main un chétif portemanteau qui ne pouvait contenir de nombreuses hardes.
Le duc de Savoie fit un effort pour dissimuler la surprise et la pitié que lui inspira la vue de la connétable dans un tel équipage. Au même moment, M. de Nevers passait dans son carrosse sans vouloir s’arrêter; malgré sa mauvaise humeur, il avait traversé le Mont-Cenis avec sa sœur et fait route avec elle jusque-là. S. A. R. le reconnaissant lui cria : « Adieu, cousin ! n’y a-t-il rien de nouveau en France? » Mais l’autre courut la poste sans lui répondre.
Après les premiers compliments le duc fit galamment monter la princesse dans son propre carrosse, mieux fermé et plus à l’abri que l’autre, « parce qu’il était vitré », et dans lequel le capitaine des gardes et le premier écuyer de Son Altesse prirent également place.
Avant d’arriver à Turin la connaissance était faite, et le duc, cachant de son mieux la triste impression qu’il venait d’éprouver, se mit à plai-