MARIE M A K C I K I C 0 L 0 N N A
santer sa nouvelle hôtesse sur les dédains qu’elle lui avait fait essuyer lors de l’entrevue de Lyon. « Vous m’avez traité en petit garçon, et vous me regardiez par-dessus l’épaule, dit-il en riant, j’en fus très offensé; mais je suis très fier maintenant de la confiance que vous daignez m’accorder en venant résider dans mes États, et je la considère comme une réparation à ce dédaigneux accueil que j’avais toujours sur le cœur. »
L’honnête façon dont s’exprima le duc sur ce sujet un peu délicat bannit toute cérémonie ; la princesse, peu à peu réchauffée, au physique et au moral, avait rejeté en arrière la couverture qui cachait une partie de son visage; quelques boucles de ses longs cheveux noirs s’en étaient échappées, et l’on put voir à l’aise ses yeux brillants, et ses belles dents qu’un sourire malicieux découvrait sans cesse. Le son de cette voix, qui jadis avait tant d’empire sur Louis XIV, acheva d’enchanter le duc, il la regardait si fixement, avec une expression d’admiration si peu déguisée, que par un rapide mouvement elle ramena la petite couverture sur sa tête : le duc comprit et détourna enfin les yeux. Sur ces entrefaites, ils entrèrent à Turin et arrivèrent, toujours suivis de leur brillant cortège, à la porte du couvent de la Visitation où le duc et l’archevêque avaient fait préparer un appartement le mieux disposé possible, mais fort petit, car le couvent n’en possédait pas d’autres.
218 USE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
L’archevêque était à la porte pour recevoir la connétable, et S. A. R. entra avec elle, l’archevêque lui en ayant donné l'autorisation. Le duc demeura dans le jardin pendant que la connétable montait chez elle pour se rajuster un peu; mais à sa grande surprise, Son Altesse la vit redescendre dans le même costume, sauf la petite couverture qu’elle avait eu soin de supprimer. Ils se promenèrent ensemble pendant plus de deux heures, malgré le froid, passant et repassant dans les allées droites et bordées de buis, du modeste jardin du couvent et parlant avec une grande animation. Pendant cette conversation, le duc cherchait en lui-même un moyen honnête d’offrir de l’argent à la belle voyageuse sans la blesser; enfin, prenant son courage à deux mains, il la pria de le considérer comme son trésorier, si parfois l’argent venait à lui faire défaut. Elle le regarda quelques secondes, puis dit froidement : « En effet, il me fait défaut, car voilà tout ce que je possède », et dégrafant rapidement le haut de son corsage, elle laissa voir un superbe rang de perles attaché à son cou : « C’est, reprit-elle d’une voix un peu altérée, le collier que le roi me donna quand je partis pour Brouage, il ne me quittera jamais ! »
Le duc, en racontant cette scène à M. de Gomont, lui dit qu’elle avait prononcé ces derniers mots avec un accent qu’il ne pourrait oublier. Enfin S. A. R. prit congé de la connétable plus ému et
plus troublé qu’il ne voulait se l’avouer, et après s’être assuré que rien ne lui manquerait.
Dès le lendemain, M. de Gomont, ministre plénipotentiaire de France1, écrivit au roi, et après lui avoir conté tous les détails de l’arrivée, il dit en finissant : « J’ai envoyé chez madame pour lui faire compliment dès hier l'après-dîner, on n’a pu parler qu’à une religieuse à la grille, laquelle a dit que madame était couchée. J’y renverrai aujourd’hui ; si elle désire me voir, je m’y rendrai, croyant que Votre Majesté ne le désapprouvera pas. » Pendant que M. de Gomont expédiait au roi cette dépêche, M. de Servien 2, rivalisant de zèle, écrivait de son côté à M. de Pomponne avec les mêmes détails.
La connétable connaissait Servien et sa femme de longue date; aussi furent-ils promptement admis auprès d’elle, dans le petit parloir particulier que le duc lui avait fait, arranger, et qui avait une entrée séparée de celui des religieuses. Avec sa flexibilité d'esprit habituelle, Marie oubliait déjà les fatigues de la route comme les inquiétudes de l’avenir, et elle reçut l’ambassadeur avec la bonne grâce qu’elle savait témoigner à ceux qui lui plaisaient.
1. Il venait de conclure heureusement la paix entre le duc de Savoie et la république de Gênes, et résidait encore à Turin pour quelque temps. M. de Servien était l'ambassadeur de France attitré.
2. Ennemond Servien occupait les fonctions d’ambassadeur à Turin depuis 1648 et s’acquittait avec succès de cet emploi.
Le premier soin de Servien fut de sermonner la connétable au sujet de sa réunion avec son mari. « Elle m’a prié, écrit-il, de témoigner à la Cour qu’elle n’avait pris la résolution de venir ici que dans la pensée qu’en s’approchant davantage de Rome, elle ferait une chose fort agréable à monsieur son mari, auquel Sa Majesté lui a fait ordonner de complaire et d’obéir, cela m’a donné lieu de l’exhorter fortement à se réconcilier, mais elle m’a répondu qu’elle n’y était pas entièrement résolue, et qu’elle ne disait encore ni oui, ni non1. »
A peine arrivée, et sans lui laisser le temps de respirer, voilà déjà la pauvre princesse assiégée par cet éternel projet de réconciliation. L’archevêque et le nonce ne manquèrent pas d’arriver à la rescousse; et grâce à l’importance que tous ces personnages attachent à transmettre à leur Cour les moindres incidents de la vie de la princesse, nous leur devons d'être parfaitement renseignés et de pouvoir constater une fois de plus, par comparaison, l’exactitude parfaite de son Journal.
Si les dépêches racontent exactement les mêmes faits, l’esprit qui les dicte est très différent; le nonce veut avant tout complaire au connétable et entrer dans ses vues ; Gomont désire plaire au roi, et lui adresse directement ses dépêches, et Servien, qui aime la connétable, écrit à Pomponne, qu’il sait lui être favorable.