MAY
C'est une chose bien connue que la forme de gouvernement où la vertu est le plus nécessaire est la forme démocratique. Montesquieu le proclame au chapitre m du livre III de ÏEsprit des Lois et il est, de soi, évident que^ dans une démocratie d'où la vertu serait totalement absente, les élus du peuple, maîtres absolus du pouvoir, seraient tout simplement ceux qui lui plairaient le plus parce qu'ils lui présenteraient les plus folles chimères auxquelles eux-mêmes ajouteraient foi, par ignorance, par bêtise, par folie, ou qu'ils proclameraient sans y croire, par imposture; ce serait aussi ceux qui flatteraient le plus savamment sa plus basse passion, l'envie, étant eux-^ mêmes les plus envieux de tous.
â UNE 1»IIT)FKSSI0N DI- FOI CAHTKSIKNNE
Ainsi les États (l(Mii()crali(|m's doivent être, [)lus qn'îuicuiis autres, religieux ou philosophes si tant est que !a reli-^non et la philoso|)hie cn<j^endrentla vertu, ce qu'il faut bien admettre, à moins que la vertu ne soit le fruit du hasard et ne se puisse accroître par ( ulture quand tout ici bas le peut; on voit sans doute, d'ailleurs, des sociétés humaines n'être plus sous l'empire d'aucune religion ni jdiilosophie et persister dans flf's habitudes de vertu, prises jadis sous cet empire, ou suivre avec une docilité de machine la praticjue morale d'une élite (]ue la religion et la philosophie n'ont |»as cessé d'instruire.
Les peuples ne (iilTèrent pas entre eux que par la forme de gouvernement; ils diffèrent aussi entre eux par le caractère. Ne serait-il pas vrai encore (fu un [>eu|de d'un certain caractère a plus que les [)euples d'un autre caractère besoin de religion ou de philosoi)hie? L*ar exemple, à défaut de religion ou de [>iiilosophie qui le guide, un peuple imaginatif, impressionnable, artiste, doux, ne sera-t-il pas bien plus sujet à la mollesse, au manque d'initiative
et d'esprit de suite, ou encore à des entraînements collectifs désastreux, qu'un peuple moins imaginatif, moins impressionnable, moins artiste et moins doux? A bien regarder autour de moi, il me semble que les individus les plus impressionnables, les plus artistes, se sont montrés parfois sujets aux plus grands écarts, par dilettantisme, excès de tout genre, inconséquence notoire. De j>lus simples qu'eux, prenant la vie d'une façon toute bornée et toute terre à terre, atteignaient des objectifs matériels et moraux bien supérieurs. Au contraire, soutenus par une religion quelconque, une philosophie, si simple et si rudimentaire soit-elle, les individus les plus impressionnables et les plus artistes faisaient merveille, retrouvaient toute la supériorité des dons naturels qui étaient en eux. Ce qui est vrai des individus a chance de l'être aussi des peujdes.
Gela dit en général, constatons en particulier qu'un peuple impressionnable ne peut guère être colonisateur s'il n'est religieux ou philoso[)he. C'est si dur, quand on l'âme tendre, de
^ DM* lftt!tPHHM»N IIK K<H «'.XHTKHIK.NM.
AiiiHi 1rs Ml,iN «Irninrr.iliipnvs <loiv<Mil rhf, |»Imn »|n Mirmm niilr»'^. ri'lii:iiMi\ on pliihisnplh's
MJ tillll rst (|ll<* la l'rli;^Moll ri hi |> Il i h »so|»llio rii;;i*iiilmil la M'i'lii, rr (|ii il iant hirn adiiirlhr. à iiioiiiH i|iie la >« tiM Ml' ^ni' ji- ffiiil du has,ir<l l'S n<* sr |Miis.s(> acrroilrr par nilhifc (|iian(l tout ici Ihis II- |H'ii(; nii voit sans donlr. d aillcnrs, ilfs Horirlrs linmainr^ nrlu' pins ^ons l'i^nipirr daiirnm rcli^noii ni pliilosopliii» et persister «!;»^^ (1rs hahilndes de \eilu, prisées jadis suus cul < uijdre, on snivre aver nnr ilmjlité de mat hine la prali<|ne moral»' d nm» (dite (jue la relif^ion et la philoS()pliir n onl pas eesstdifisfruire.
|j - [Miiples ne dilTèrent |>as entre enx (jue par la ioirnr' de ^onvernement; ils diiïèrent aussi entre en\ par le caractère. Ne serait-il pas vrai enciue (jn'nn [>enple d'nn certain caractère a plus que les piuiples d'un antre caractèri; besoin de reli^^ion on de |diilosophie? l*ar exemple, à défaut dt^ religion ou de pliilosopliit; qui le guide, un pen|)le imaginalif, iin|)re8siuniiïlde, artiste, doux, ne sera-t-il |)as bien plus sujet à la mollesse, au manque d'initiative
(ÎNK ehOFI':SSI()N I)K FOI CAMTKSIENNK 5
et d esprit de suite, on encore à des entraînements «'(dieetifs désastreux, qu'un peuple moins imaginai il", moins impressionnable, moins artiste et moins doux? A bien regarder autour de moi, il me semble (jneles individus les plus impressionnables, les plus artistes, se sont montrés iKufois sujets aux plus grands écarts, par dilettantisme, excès de tout genre, incon- 8é(|uence notoire. De plus simples qu'eux, prenant la vie d'une façon toute bornée et toute terre à terre, atteignaient des objectifs matériels et moraux bien supérieurs. Au contraire, soutenus par une religion quelconque, une pbilosophie, si simple et si rudimentaire soit-elle, les individus les plus impressionnables et les plus artistes faisaient merveille, retrouvaient toute la supériorité des dons naturels qui étaient en eux. Ce qui est vrai des individus a cliance de l'être aussi des
peu j des.
Cela dit eu général, constatons en particulier qu'un peuple impressionnable ne peut guère être colonisateur s'il n'est religieux ou philosopbe. C'est si dur, quand on l'âme tendre, de
UNE IMIOFKSSIOX l)K FOI CAIITFSIKNNE
quitter sa patrie! au moins qu'on emporte ses dieux! Pour cela il faut en avoir.
Que je me crusse ou non impressionnable, je tentai d'assurer ma [)hilosophie et ma reli|^ion en relisant, de Descaries, le Discours sur la Méthode, les Méditations, les Passions de l\lme, un Choix de Lettres^, d'Adrien Baillet, la Vie de Descartes, de Nicole, le Traité de la Prière, de Saint .1 eau de la Croix, La Montée du Carmel-. L'un un peu antérieur, l'autre un peu postérieui-, Saint-.lean delà Croix et Nicole me semblaient, à tort ou à raison, compléter Descartes. Naturellement il se dégagea pour moi de ces lectures ce qui s'en déf^age pour tout lecteur : une philosophie physiologique d'abord, une philosophie métaphysique ensuite et enfin qiiel(|ues réflexions sur la religion.
« Or, en considérant les diverses altérations que Texpérience fait voir de notre corps pen-
i . Discours de la Méthode et Cfioix de lellres, édition Firmin Didot 2. Traduction de Monseigneur (iilly, Tequi, éditeur.
dant que notre âme est agitée de diverses passions, je remarque en l'amour, quand elle est seule, c'est-à-dire quand elle n'est accompagnée d'aucune forte joie, ou désir, ou tristesse, que le hatlement du pouls est égal et beaucoup plus grand et plus fort que de coutume, et qu'on sent une douce chaleur dans la poitrine, et que la digestion des viandes se fait fort promptement dans l'estomac en sorte que cette passion est utile pour la santé *.
Peut-être pourrait on ajouter que, dans cette passion, le sang se purifie par une respiration régulière et profonde.
Amour précieux, amour qui ressemble à la force même de la vie! Mais quel est donc cet amour? Ne disions-nous pas tout à l'heure qu' « il n'est accompagné d'aucune forte joie ou désir ou tristesse »? Amour sauvage et bizarre qui s'interdit la joie et, aussi bien, la tristesse, partant la crainte, qui fait mentir le tendre dicton « on peut craindre sans amour
i. Descartes, Les Passions de Vâme, seconde partie, article XCVll.
6 UiNE PROFESSION DE FOI CARTESIENNE
mais on ne peut aimer sans aucune crainte' ». Amour qui fuil le désir car il sortirait <le sa définition, amour étraniie déjà par cela seul jiifil respecte les définitions! Cet amour, à la vérité, est un amour t<d (pi'en pc^uvent construire les philosophes, une al>straction, ou, plus exactement, c'est une passion que Descartes isole et dégage à grand^eine d'avec d'autres passions car, efTectivement. elle ne se trouve guère dans la nature à l'état simple bien qu'elle s'y trouve universellement à l'état composé; c'est une des six passions « simples et primitives » a à savoir l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse », que Descartes discerne ainsi et auxquelles il ramène fruités les autres lesquelles « sont composées de quelques-unes de ces six ou bien en sont
des espèces » ^
l/ndmiration « a cela de particulier qu'on ne remarque point (ju'elle soit accompagnée
1. Maxime de M. Uamon, médecin de Raeine, dans nn de ses traités, celui « de la solitude », ou, plus probablement, celui « de la [)rière continuelle ».