LE QUARTIER
C'est à Rome, aux dernières années du xix^ siècle ; sur la rive gauche du Tibre, vis-àvis du château Saint-Ange, entre le pontCœlius et les Coronari, s'étend un quartier mal famé.
Ce dédale de ruelles a été, sinon respecté, — le mot ici serait impropre — du moins épargné par les édiles : ils le tolèrent, sans doute pour le bon plaisir des soldats casernes dans le tombeau d'Adrien.
L'ange de bronze sculpté sur le sommet du
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môle, renonçant au combat après la victoire, remet son épée dans le fourreau et semble se détourner avec dégoût de ces spectacles obscènes qui se déroulent à ses pieds.
A la population de filles qui grouillent à travers ce labyrinthe sordide, on se croirait dans le bourg excentrique d'un port de mer, escale de matelots en goguette, plutôt qu'au bord du fleuve sacré qui baigne la ville éternelle.
Çà et là seulement, une colonne de marbre incrustée dans le mur pour étayér un toit croulant, un sarcophage brisé servant d'auge pour abreuver les bestiaux, un encadrement de fenêtre finement ciselé par un artiste de la Renaissance révèlent le voisinage de Tancienne Rome.
Au-dessus d'une porte, comme une enseigneparlante, se dresse encore un phallus en porphyre : cet emblème confirme la tradition du
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quartier, consacré depuis des siècles au culte de Priape, titre de noblesse de ces familles vouées au vice dont l'origine se perd dans la puit des temps, armoiries de ces prostituées rom.aines qui les rattachent aux courtisanes de l'antiquité.
C'est le Ghetto de ces créatures, juives ou chrétiennes, parquées entre ces hautes murailles, comme dans le préau d'un Saint-Lazare méridional. Au lieu des grilles réglementaires, les fenêtres sont voilées par des étalages de linge qui sèchent au soleil. Comme des bêtes traquées, elles ont l'instinct de se sentir dans leur tanière et sont prêtes à faire un mauvais parti au curieux imprudent qui oserait s'aventurer dans leur royaume, sans avoir l'intention de leur rendre hommage.
On les voit déboucher de tous les coins,
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traînant leurs savates éculées sur des bas rouges rapiécés, la tête nue, coiffée d'une épaisse chevelure embroussaillée ; leur gorge brune ornée de coraux jaillit de la camisole ouverte, dont les tons voyants s'harmonisent avec leurs propos crus et leurs voix éraillées.
L'une, après avoir levé son homme, s'avance triomphante, suivie du jeune bersaglier novice qui n'a pas su se dérober et qui n'ose s'afficher ; à chaque pas, elle se retourne vers sa proie, elle la fixe d'un coup d'œil impératif, de crainte qu'elle ne lui échappe, et tous deux finissent par s'engouffrer dans le sombre taudis.
Un autre couple plus ou moins aviné sort en titubant d'un bistro, l'homme et la femme se soutenant l'un l'autre et s'enlacant étroitement.
Au loin s'entrecroisent, nettement détachés.
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les nombres que se rejettent dans l'air des voix d'hommes, soulignés par le geste sec de mains
tendues: 4 — 10 — 7 — 8 Ce sont des
joueurs de morra. Ces parties sont la plupart du temps suivies de contestations, de disputes, et finissent souvent par des coups de couteaux. Mais c'est la nuit surtout que ces ruelles sont ensanglantées, par des drames de la jalousie qui auraient ravi Stendhal.
La police veille sur les alentours, mais elle arrive, volontairement, trop tard, préférant laisser ces vieilles connaissances se faire justice elles-mêmes. D'ailleurs, comme dans la plupart des mauvais lieux, des filles sont les complices de la questure et facilitent la tâche de l'ordre, tout en y trouvant leur profit.
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Au chœur de ce labyrinthe, à l'angle du Vicolo del Micio (ruelle du chat), dans un encadrement d'ex-voto argentés, pleure une Mater dolorosa miraculeuse : elle est vénérée dans le quartier sous le nom de la Vierge du Lupanar.
Plus d'une fois, ses yeux bleus levés vers le ciel ont semblé se refermer devant ces tristes spectacles qui répandent une ombre de mélancolie sur la pureté de son visage. Elle n'interrompt pas sa prière, elle prie pour ces malheureuses qui viennent l'invoquer aux heures de détresse. A ses pieds, une lampe, toujours allumée par une main invisible, projette un rayon de lumière et d'espoir sur les ténèbres du carrefour. Et la lampe de la vierge sage guide, à travers le royaume des vierges folles, le pas-
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sant égaré ; à moins que, lui faisant faire un retour sur soi-même, elle n'éclaire sa conscience, lui montre les dangers de toutes sortes auxquels il s'expose et ne le remette dans le droit chemin.
Il est facile de se perdre dans ces Vicoli dont les appellations sont plus poétiques que les pavés ; dans mon souvenir se réveille tout un essaim de noms magiques ranimant de fantastiques images bien différentes des réelles.
Quoi de plus charmant que la piai^a Fiammetta, qui fait songer à un conte de Boccace, la ior sanguigna (tour sanglante), qui évoque des scènes moyenâgeuses, bien qu'aujourd'hui elle soit profanée par un vulgaire charcutier qui attache ses jambons et ses saucisses aux clous où l'on accrochait les têtes des pirates barbaresques, et les vie délie cinque lune (des cinq lunes), del
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leoncino (du lionceau), dell* orso (de Tours), dell'^ aninia (de l'âme) et enfin la tor Mellina au pied de laquelle passent les rues del Febo, de la Maschera d'oro, del Jitito... A ce rappel, ne voiton pas le beau page Phœbus, sinon Apollon lui-même, se dissimulant sous un masque d'or, pour donner une sérénade à Madonna Mellina qui l'écoute du haut de sa tour de pierre aux créneaux gibelins.
Comme récrivait Robert de Fiers à propos du changement de noms des rues de Paris : « Sauvons tout ce qui évoque des aspects, des « coutumes, ou des âges disparus et qui perce mettra en quelque sorte de reconstituer les « archives de notre ville ». Ce que recommandait Robert de Fiers pour les souvenirs de l'antique Lutèce, répétons-le pour Rome et, en attendant, hâtons-nous de noter ces noms harmonieux comme des échos lointains d'un passé disparu, car ils ne tarderont guère à être
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remplacés sur leurs plaques de marbre par les noms de vagues politiciens. Si ceux-ci passent à la postérité, ce sera grâce à la rue que leur auront consacrée des édiles opportunistes dans le présent, mais peu clairvoyants pour l'avenir et nos petits neveux se demanderont : « Qui était donc ce Zanardelli ou même ce Francesco Crispi ou ce... ? »
N'est-il pas étrange que ces « dames » aient provoqué la première correspondance échangée entre Pie IX et Victor-Emmanuel après le 20 septembre (1870) ?
Elles avaient cru pouvoir profiter de l'ouverture du Ghetto pour sortir, elles aussi, des limites prescrites ; peu à peu, elles étendirent leurs toiles hors de leur quartier et plantèrent leur tente à la porte d'une école chrétienne.
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avec l'espoir sans doute de cueillir à leur passage de naïfs adolescents...
C'est du reste ce que semblèrent redouter les frères ignorantins dans le rapport qu'ils adressèrent au Vatican.
Pendant qu'ils se demandaient, avec angoisse, — ne voulant pas réclamer l'appui de la police italienne, — comment ils arriveraient à se débarrasser de ces dangereuses araignées, le Pape, interpellé, déclara que, puisqu'il y avait péril en la demeure, il prendrait l'affaire en mains et il enverrait directement sa protestation au Roi.
Le soir même, en effet, à la satisfaction des libéraux et au grand scandale des intransigeants, un prélat de la maison pontificale franchissait le seuil désaffecté du Quirinal, occupé alors par les envahisseurs. Et le lendemain, en revanche, les gardes suisses et la garde palatine reçurent l'ordre de laisser entrer au Vatican un officier
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italien, porteur de la réponse du Roi au Pape. Victor-Emmanuel assurait à Pie IX dans sa missive que, selon le désir de S. S., la maison close serait hermétiquement et à jamais fermée et que l'immeuble changerait de destination. Il ordonna en même temps à la questure de déloger sur rheure la troupe des Vierges folles et d'indemniser sur sa cassette particulière la tenancière évincée qui menaçait de faire du scandale.
Un coin du Paradis au milieu des Enfers.
Ici comme partout, c'est l'enfance qui, par sa présence innocente et radieuse, illumine et purifie tout ce qu'elle touche : ses cris joyeux étouffent les blasphèmes et les berceuses remplacent les refrains orduriers.
De tous les coins sortent des nichées d'enfants : l'un, déjà vivace, s'ébat le long des
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Tuisseaux, clapotant dans la boue avec ses pieds nus. L'autre, étendu paresseusement sur le pavé, chauffe au soleil son petit derrière rose ; ■ceux-ci se jettent et se rejettent des balles et des cailloux ; ceux-là sautent à travers des cercles de tonneaux, tous inventent des jeux qui les ravissent, picorant comme des moineaux et comme eux s'amusant d'un brin d'herbe ou d'un fil de la Vierge.
Les premiers âges de l'enfance sont tous représentés : ce nouveau-né, emmailloté comme un Jésus, s'agite, crie dans les bras de sa mère qui s'assoit sur les marches de sa porte. . . ; -elle le berce pour essayer de l'assoupir, mais, ne parvenant pas à le faire taire, elle entr'ouvre sa camisole et lui donne le sein... L'affamé s'attache gloutonnement et son acte naturel suffit pour transformer la bacchante en madone. Cet autre, plus grandelet, commence à se tenir debout, mais avec peine... Pour qu'il ne
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trébuche pas^ on l'a enfermé dans une cage d'osier, d'où sort sa tête ahurie, tandis que ses petites jambes restent emprisonnées... Il fait ses premiers pas, entraînant avec soi sa carapace à roulettes, comme un gros colimaçon. Autour de lui, la foule rit aux éclats de ses efforts, de ses grimaces, de sa gaucherie, de sa bravoure, qui finissent souvent par des accès de colère ou des crises de larmes.
Les plus hardis se sont hissés sur les genoux <i'un soldat qui les fait sauter en chantonnant... Parfois il s'arrête..., il les regarde fixement, comme pour chercher une ressemblance... Se demanderait-il si par hasard il ne serait pas le père?...
Ces scènes familiales font oublier le théâtre •où elles se jouent. A la vue de son poussin, la poule redevient couveuse, elle abandonne l'amant pour son petit... Il est curieux de suivre cette métamorphose : la maternité
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transforme la fille en femme et l'eniant est Téternel pont sacré qui ramène parfois la dévoyée de l'impasse du vice sur la route de la vertu.
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