‹ Une promemade dans Rome sur les traces de StendhalChapitre 2 sur 15 · LA PRINCESSE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE

Au fond de la petite place où les enfants se livrent à leurs ébats, se dessine le fronton classique de San Salvatore in Lauro : le Lauro a disparu et le Salvatore est bien négligé. A la fin de la grand'messe, les deux mendiantes postées comme des cariatides des deux côtés de l'entrée, soulèvent péniblement la lourde portière en cuir rouge et dans l'encadrement de la porte, comme une vision céleste, éclairée par un rayon de soleil matinal, apparaît une femme doucement souriante qui fait penser à Notre-

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Dame de la Miséricorde. L'entretien qu'elle vient d'avoir avec le bon Dieu, la Vierge et les Saints, la transfigure : elle est illuminée par une flamme intérieure et l'on croit voir sur son front pur rayonner l'auréole. La bonté a conservé à ses traits l'éclat de la jeunesse, la candeur de son âme se reflète dans la sérénité de son visage et le doux regard de ses yeux grisbleus semble venir d'un autre monde.

Elle a oublié le mal implacable qui lui ronge le sein et l'emportera tôt ou tard, elle oublie la ruine vers laquelle l'entraîne à grands pas la légèreté de son mari qu'elle adore malgré tout... Demain elle devra céder à d'autres son palais avec les merveilles qu'il renferme... Elle se résignera douloureusement, mais ce cruel sacrifice, envenimant le cancer qui la mine, hâtera sa fin.

En attendant, pour retarder ce suprême abandon, elle se dépouillera de tous ses biens ter-

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restres : bijoux, dentelles, objets d'art, souvenirs de famille... En revanche, elle maintiendra toutes les œuvres dont elle est la présidente, tous les asiles qu'elle a créés et qui ne fermeront leurs portes que lorsqu'elle aura fermé les yeux. Ce matin, à cette heure d'accalmie, elle est encore presque heureuse, car elle peut adoucir ses propres misères en soulageant celles des autres. En descendant les marches du temple, elle semble descendre du ciel sur la terre ; pour se frayer un passage, elle écarte d'une caresse les enfants qui jouent aux billes sur les gradins de marbre. Aux uns elle distribue des caramels et des chocolats en papillotes, qu'elle sort de son réticule, aux autres elle donne de menues pièces de monnaie qui font rayonner leurs visages et font se tendre vers elle d'autres petites mains suppliantes. Puis, vient le tour des mères.

De loin elles guettaient la sortie de l'église :

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à l'apparition de leur bienfaitrice, de tous les coins elles fondent sur elle... Elles s'abattent sur la buona principessa et l'entourent avec respect, mais sans respect humain. L'une lui présente la prescription du médecin pour son gosse malade, elle la prend et le jour même elle enverra le remède réclamé. L'autre demande timidement des nouvelles de la petite infirme que la princesse fait soigner à son hôpital où elle va la voir à défaut de la mère — occupée ailleurs...

La plupart lui confient des suppliques où elles lui demandent d'admettre dans des couvents leurs filles à l'âge où elles peuvent déjà comprendre et juger la conduite de leur mère. C'est du reste la principale tâche que s'est imposée la princesse : elle a fondé l'Œuvre de la Providence destinée à préserver les innocentes de la contagion maternelle.

Accompagnée de cet étrange cortège de malheureuses, comme une madone d'anges dé-

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chues, la bonne dame monte lentement vers sa demeure : certaines repenties, émues de cette inépuisable miséricorde, n'osant toucher sa main gantée de suède, baisent le bas de sa robe...

Au détour de la rue, à la sortie de leur misérable quartier, toutes s'arrêtent, comme si elles reculaient devant une barrière invisible et comme si une voix intérieure, leur avait murmuré : « Tu n'iras pas plus loin. » Elles rentrent dans leur repaire, tandis que la princesse, après les avoir congédiées d'un sourire rassérénant, pénètre dans son palais.

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