‹ Une promemade dans Rome sur les traces de StendhalChapitre 6 sur 15 · LE LIVRE · texte numérisé non relu

LE LIVRE

Ces salles merveilleuses semblent toujours préparées pour un grand ricevimento avec cardinaux et princes, ou pour un bal offert à la jeunesse xiorée de Rome.

Au lieu de ces réunions mondaines, seule, une fête charitable ouvre les portes du palais, une fois par an. C'est le jour de la Loterie de la Providence, l'œuvre que la Princesse a fondée pour tirer des griffes peu maternelles les malheureuses enfants du quartier, en essayant de les mettre sur la bonne voie. Le tirage des

sur les traces de Stendhal / ^^ j/

lots doit avoir lieu dans la galerie dont les fresques murales sont enchâssées dans des cadres de marbre africain. A la voûte, une blonde aurore, assise sur son char qu'emportent des amours, répand des fleurs dans les nuées ; elle est moins vulgarisée que les aurores du Guide et du Guerchin et elle a autant de grâce que ces deux chefs-d'œuvre trop célèbres.

Cette salle occupe toute la longueur de l'entrée du palais sur laquelle elle est construite.

Au nord, une large baie donne sur la cour vis-à-vis de la fontaine, et à l'autre extrémité de la galerie, une porte vitrée ouvre sur la terrasse où, d'une vasque rouge antique, sort un jet d'eau qui s'élève jusqu'au léger dôme de clématites et de roses recouvrant la loggia d'une ombre mystérieuse et parfumée.

Le centre de la pièce est occupé aujourd'hui par une longue table sur laquelle sont exposés en pyramide les nombreux présents offerts pour

)2 Une promenade dans Romt

la loterie, contribution annuelle de la société romaine. La bonne princesse, un peu affolée par cette invasion d'amis et d'inconnus, si contraire à ses habitudes claustrales, fait les honneurs de ces lots disparates qu'elle a recueillis à grand'peine aux quatre coins de la ville : « Voici, dit-elle avec une certaine fierté, le lot du Saint- Père : un camée entouré de brillants ; et le lot du Cardinal Antonelli : une émer:iude gravée provenant de sa célèbre collection . » Elle fait aussi admirer les modestes fleurs en cire confectionnées par les élèves des couvents : œuvre de patience et de mélancolie. Les dames patronesses ont vidé leurs armoires où elles entassent les objets encombrants et d'un goût douteux qui passent généralement d'une loterie à l'autre, et reviennent parfois à leur point de départ, où la présidente les accueille en souriant, comme de vieilles connaissances.

Pendant qu'elle énumère les noms des bien-

sur les traces de Stendhal jj

faitrices, mes yeux de bibliomane sont attirés par quatre volumes usés, à la reliure défraîchie, qui font piteuse mine, sur le coin de la table où Ton a essayé de les dissimuler. La Princesse surprend mon regard et croit devoir s'excuser: « C'est le seul lot, me dit-elle, qui ne serait pas digne de figurer parmi ces riches présents, mais pour ne pas humilier la donatrice, j'ai dû l'exposer avec les autres ! . . . »

Et comme je prenais machinalement un des volumes, sur le dos duquel était inscrit « Voyage en France », elle voulut me dissuader de l'ouvrir : « Ça n'en vaut pas la peine, me dit-elle ; ne les examinez pas... J'en ai honte ! Si encore le texte était propre, mais le dedans est plus sale que le dehors ! Ces quatre volumes sont couverts de notes indéchiffrables qu'un enfant ou un mauvais plaisant s'est amusé à griffonner. » J'avais ouvert un de ces bouquins et, à ma grande surprise, j'avais constaté qu'il était intér-

im Une promenade dans Rome

folié : ces quatre tomes formaient en réalité deux volumes. La couverture portait le titre « Voyage en France », mais sur le frontispice intérieur était inscrit :

Mémoires d\m Touriste par Fauteur de Rouge et noir.

Paris, Ambroise Dupont, 1838.

J'essayai de déchiffrer... Absorbé par mon travail, je ne répondais pas à la bonne dame, à laquelle n'échappait pas ma stupeur qu'elle attribuait au dégoût que, selon elle, devaient m'inspirer ces barbouillages à la plume et au crayon.

Toute autre était mon impression... J'étais hypnotisé par ces pattes de mouches, j'avais cru reconnaître... mais oui, je ne me trompais pas... je ne doutais plus de ma découverte : c'était l'écriture de Stendhal ! C'était son exemplaire

sur les traces de Stendhal jj

personnel, avec des corrections de sa main, préparées pour une nouvelle édition. Les Stendhaliens seuls comprennent mon émotion qui paraîtrait ridicule aux autres.

Je m'emparais avec avidité des quatre volumes, me promettant à moi-même de ne jamais m'en dessaisir. Pouvais-je les abandonner au hasard du tirage qui allait avoir lieu dans quelques " minutes ? Ces précieuses reliques auraient pu tomber aux mains d'un profane qui ne les comprendrait pas et qui les jetterait peut-être au panier. Il n'y avait pas de temps à perdre... Cette vue m'absorbait. J'oubliai tout ce qui avait passé devant mes yeux jusque-là : le quartier mal famé, les enfants, le palais, le petit abbé, les jolies fresques, les splendeurs au milieu desquelles je me trouvais... Je voyais seulement les quatre volumes que je serrais dans mes bras et qu'on ne pourrait plus m'arracher. Ils seraient ma propriété — quand ma pro-

j6 Une pi'omenade dans Rome

priété serait le vol — s'il était nécessaire de recourir à ce dernier expédient. Après avoir ruminé dans ma tête les grands moyens, résolu, mais tremblant d'émotion, je déclarai simplement la vérité à la présidente : « Ces volumes, lui dis-je, ont pour moi un intérêt tout spécial, car ils contiennent des notes autographes de l'auteur que j'aime entre tous. Puisqu'ils ne vous paraissent pas dignes de votre loterie, permettez-moi de vous offrir en échange de ces bouquins dix beaux albums du Tour du Monde dorés sur tranche et contenant d'innombrables gravures. » — La bonne dame accepta d'enthousiasme, mais, prise d'un dernier scrupule : « Il faut, me dit-elle, que je demande l'autorisation à la donatrice. » Celle-ci, une vieille fille allemande, n'avait rien à refuser à la princesse : •elle nous dit qu'elle avait acheté ces livres pour quelques sous sur un banchetto à Civita Vecchia.

sur les traces de Stendhal J7

Fier de mon succès, mais un peu honteux d'avoir si facilement obtenu les trésors que je convoitais ardemment, tandis que j'aurais surmonté bien d'autres obstacles pour les conquérir, j'emportai ces quatre volumes sous mon bras — sur mon cœur — et je passai la nuit à les déchiffrer

Paris, août 1922.

^8 Une promenade dans Rome

Page 1