‹ Une promemade dans Rome sur les traces de StendhalChapitre 5 sur 15 · IL PIANO NOBILE · texte numérisé non relu

IL PIANO NOBILE

Nous redescendons au premier étage et nous nous trouvons dans la salle des gardes aux proportions gigantesques. Le plafond à caissons de bois a 8 mètres de hauteur et le tour de la pièce en compte 18.40. Au centre s'élève le baldaquin en drap pourpre des princes romains, il abrite les armoiries brodées du couple régnant : l'aigle impérial de France et les globes entremêlés de croissants d'argent rappelant l'origine vénitienne de la Famille Gabrielli.

Auprès du baldaquin traditionnel sont sus-

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pendus à la muraille, dans leurs gaines de satin bleu clair, le parasol et le coussin de soie : l'un est destiné à abriter le saint viatique et l'autre à amortir l'agenouillement du Prince sur le pavé des rues.

De l'autre côté de l'estrade sont posées sur leurs hauts et massifs chandeliers de bronze les torches de cire vierge qui s'allument aux visites des ambassadeurs et les escortent le long des marches de l'escalier jusqu'à leurs équipages. Tout autour de la salle des bancs de vieux noyer pour la nombreuse valetaille qui, en grande livrée bleue et argent, est en train de chauffer ses bas blancs autour d'un large brasero en cuivre flamboyant.

Nous franchissons une porte en palissandre,, dont les deux battants sont ornés de poignées

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dorées : deux amours portant les armoiries de la maison.

Nous nous trouvons dans une salle carrée, pavée de marbre aux dalles blanches et noires. Les murs disparaissent sous les natures mortes et les troupeaux aux teintes sombres de Rosa da Tivoli encadrés de baguettes d'ébène et d'or. Autour de la pièce, de hauts fauteuils Renaissance recouverts de cuir grenat.

Nous passons ensuite dans un salon tendu de bleu rayé de jaune. Deux larges tables de marbre violet soutenues par des amours en bois doré. Au-dessus de ces consoles qui se font vis-à-vis, deux grands portraits de famille du xviii'= siècle dans la manière de Nattier. Le prince Marins en habit bleu à boutons d'or, bottes de cuir rouge, un long lévrier blanc couché à ses pieds. En pendant, sa femme née Riario Sforza, en grande toilette, assise auprès d'un bonheur du jour couvert de fleurs. Aux

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deux autres extrémités de la pièce, deux socles en porphyre portant des bustes du Bernin à draperie flottante : le Cardinal Gabrielli et son frère le prince de Prossedi.

Dans un coin du salon une petite porte toute dorée, sur laquelle s'ébattent des amours en relief, donne dans Toratoire. L'autel est éclairé par un lumineux tableau d'Elisabetta Sirani, connu sous le nom de la « Madonna del Libro )). La Vierge est absorbée par sa lecture, elle tient un livre ouvert devant elle, tandis. que l'enfant Jésus, couché sur ses genoux, s'abandonne au sommeil.

Chaque année, la nuit de Noël, la famille et la Famiglia entendent les trois messes dans ce sanctuaire dont les portes donnant sur les salons sont ouvertes pour permettre aux personnes restées dans les pièces voisines de suivre

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l'office. A la seconde messe la plupart des assistants s'agenouillent à la Sainte Table, depuis l'aïeule nonagénaire jusqu'à l'arrière-petit-fils de douze ans.

Une tempête disperse un à un tous les membres de cette famille dont il ne restera plus que quelque malheureuse épave oubliée par la mort.

A gauche nous quittons le xyiii"^ siècle et nous retombons en plein xIx^ C'est le boudoir vert arrangé en 1856 pour le mariage de la princesse Augusta Bonaparte avec son cousin Placide, le dernier prince Gabrielli. Le meuble est en palissandre orné de bronzes dorés et recouvert d'une soyeuse étoffe de Lyon, couleur émeraude, avec des bouquets de fleurs brochées ; deux grands tableaux de famille : La rose dans le Torrent de Gros que l'on

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admira au Salon de 1802 et qui est actuellement au Louvre et Charlotte fille aînée de Lucien, en costume de paysanne de Canino, par Wicar. Il y a encore un portrait de Lucien lisant la Jérusalem délivrée, par Favre et, en pendant, son frère Joseph, peint en Amérique. Dans une bibliothèque en ébène, cinquante beaux volumes offerts par le Prince de Canino à sa fille aînée, à l'occasion de son mariage avec le Prince de Prossedi.

Une autre vitrine contient de précieux souvenirs de l'Empereur, au milieu desquels rayonne la célèbre tabatière en émail ornée de trois médailles d'or représentant Jules-César, Auguste et Pompée. Napoléon Tavait à Sainte- Hélène et elle est décrite dans son testament, ainsi que cette autre boîte en malachite doublée d'or. Louis XVIII la laissa aux Tuileries dans la précipitation de la fuite, la nuit du 19 au 20 mars 181 3. L'Empereur, à son retour de

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l'île d'Elbe, la trouva sur la table du Roi et s'en empara. A l'intérieur du couvercle est encastrée une jolie miniature de femme qu'il fut difficile d'identifier. On chercha parmi les amies célèbres de Louis XVIII : de Madame Balbi à Madame du Cayla, on oublia, comme le souverain du reste, l'épouse légitime : c'est en effet la Comtesse de Provence, née Princesse de Savoie.

Dans une pièce voisine était la bibliothèque contenant une rare collection de gravures des xvii^ et wiii*" siècles : Watteau, Boucher, Callot^ Délia Bella, Sylvestre, etc.. Ces albums profanes furent délogés pendant qu'on transformait la Ubreria en chambre à coucher, destinée à recevoir, à quelques semaines de distance, le futur Léon XIII et la dernière Impératrice des Français.

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Le Cardinal Pecci avait été invité à passer les fêtes de Pâques à Rome par son collègue qui occupait l'appartement voisin. En débarquant au palais, il apprit que son futur hôte était mort pendant la nuit, laissant héritière de tous ses biens sa vieille gouvernante. L'archevêque de Pérouse ne crut pas convenable de descendre chez elle et demanda l'hospitalité au Prince.

J'interrogeai les familiers pour savoir quelle impression leur avait laissée ce grand vieillard exsangue et diaphane, dont on croyait voir l'âme à travers le corps transparent. Le seul trait caractéristique qu'on avait conservé de ce futur grand Pape, c'était la longueur démesurée de son bras qui lui permettait à table de ramasser sa serviette sans se baisser. Si long, en effet, était le bras du Cardinal Pecci que peu après il décrocha au Ciel la tiare de Saint Pierre et que, d'un geste solennel, il put imposer urbi

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et orbi une bénédiction qui retentit d'un pôle à l'autre.

Quant à l'impératrice Eugénie, depuis son •enfance, elle conservait la nostalgie de la Ville Eternelle, que lui avait donnée son grand ami Monsieur Beyle parles récits des promenades... stendhaliennes, en même temps que, par l'éloquente évocation des campagnes d'Italie, il infusait dans le cœur de la petite fille le culte du grand Empereur. Une malchance continue empêcha la jeune fille, puis la jeune femme de visiter la terre promise. Le 31 décembre ic>52, elle s'apprêtait à partir le lendemain pour passer l'hiver à Rome, quand, dans la nuit du i'' janvier, elle fut à l'improviste retenue à Paris par une demande en mariage qui la sacra Impératrice des Français ; sous l'empire enfin, elle se crut maîtresse de ses actes, mais Napoléon, craignant des complications diplomatiques, s'opposa à sa visite au

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Souverain Pontife. Ce ne fut qu'après la chute de l'empire, qu'elle put voir les bords du Tibre. Ici encore des obstacles d'un autre genre compliquèrent le séjour de l'auguste voyageuse. Léon XIII refusant obstinément de recevoir au Vatican les catholiques qui passaient par le Quirinal, l'Impératrice éluda la difficulté en n'allant ni chez le Pape, ni chez le roi et en gardant le plus strict incognito. Pour le conserver, fuyant les hôtels, elle demanda l'hospitaUté pendant quelques jours à sa nièce Augusta.

Nous traversons ensuite le magnifique salon cardinalice en damas rouge, aux meubles dorés, et nous visitons la longue galerie dont les murailles ont été couvertes de toiles lumineuses à l'éclatant coloris vénitien par Sebastiano Ricci,' le Maître de Tiepolo, qui travailla spécialement pour la famille Gabrielli.

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