SECTION I, 1884. F 28 1 MÉMOIRES N. R. CANADA
VIIL— Une promenade dans Paris — Dnpressions et souvenirs,
Par JoSEPH MARMETTE.
(Lu le 22 mai 1884.)
Pour le bibliophile, l'amateur de bibelots et des productions de l'esprit de toutes
espèces, l'endroit le plus charmant de Paris où vous puissiez promener vos rêveries est
certainement le quai Voltaire et le quai Malaqums. ‘“ Les boulevards, a écrit M. Claretie, c'est la vie même de Paris, et comme son petit journal. Mais les quais, c’est son passé, c’est son histoire, c'est sa véritable bibliothèque.”
Si donc, vous le voulez bien, nous nous éloignerons, pour aujourd'hui, des immenses artères où le pouls de la grande ville bat son plein, et, par une de ces tièdes journées d'avril, qui sont le renouveau de l'année parisienne, nous irons de compagnie dénicher des souveairs littéraires et artistiques dans ce coin plus silencieux de la capitale du monde intel. lectuel,
Lorsque, loissant derrière soi le portique de la Chambre des députés, on remonte la
rive gauche de la Seine, l'on suit d'abord le quai d'Orsay auquel Boucher d'Orsay, prévôt
des marchands, donna son nom au commencement du dix-huitième siècle, Ce quai est tout d'un aspect solennel, bordé qu'il est à droite par des ministères, des ambassades, des hôtels aussi graves, aussi corrects que les personnages de distinction qui les habitent, Viennent ensuite le palais de la Légion d'honneur, incendié par la Commune et rebâti par les légionnaires aussitôt après ; et puis, à côté, les ruines majestuenses de la Cour des comptes dont
les murailles calcinées et noircies témoignent encore de la folie furieuse des com ‘unards
de 1871. Après avoir enfin longé la caserne et le café d Jrsay, nous voici vis-à-vis du P
ont- Royal à la tête duquel commence le quai Voltaire,
Le philosophe de Ferney lui a laissé son nom pour être Venu mourir dans une maison située à l'angle de la rue de Be
aune et du quai dont il est devenu le parrain.
Une inscription rappelle qu'il mourut au premier étage, chez son ami, le marquis de Villette, dans un appartement que l'on tint fermé jusqu'au temps du premier empire. On en profita, pendant la Terreur. pour y cacher, sous Ja protection du souvenir de Voltaire, ceux-là mème qu'il avait tant accablés des ses sarcasmes, des prêtres !
à haine et de
À côté de cette maison historique est l'hôtel Voltaire, Il me souvient que c'est ici que
noire historien, M. Garnenu, descendit lors de son premier voyage à Paris, en 1881, En évoquant la mémoire de ce grand esprit, si éminemment habile à redonner la vie aux choses du passé, ne trouvez-vous pas curieux comme moi de connaitre les impressions de l'illustre voyageur à la vue de ce merveilleux Paris dont, comme nous, il avait si souvent rôvé avant de le voir, et qu'il aimait tant se rappeler par la suite, — “ J'avais hâte, dit-il, d'abord en débarquant à Calais, de fouler cette vieille terre de France dont J'avais tant entendu parler
par nos pères ei dont le souvenir, se prolongeant de génération en génération, laisse après
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lui cet intérêt plein de tristesse qui a quelque chose de l'exil.” Et, plus loin, il ajoute : “Je descendis à l'hôtel Voltaire, en face du Louvre. La Seine seulement nous séparait. On célébrait, ce soir-là, l'anniversaire de la révolution de l’année précédente, qni avait mis Louis-Philippe d'Orléans sur le trône des Bourbons. Je passai sur un balcon d'où je pus voir le feu d'artifice qui se tirait sur le pont d’Arcole. Le spectacle que j'avais sous les yeux avait quelque chose de féerique. A mes pieds, c'étaient les quais où se pressait une foule immense, et la Seine où se réfléchissaient mille flambeaux. En face les Tuileries et le Louvre, à ma droite le portail de l'église de Saint-Germain l'Auxerrois et plusieurs ponts jusqu'au Pont-Neuf; à ma gauche, le Pont-Royal, le pont et la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, les arbres des Champs-Elysées et, dans le lointain, l'Are de triomphe de l'Etoile tout rayonnant de lumières. Des lignes enflammées, embrasant l'horizon de tous côtés, éclairaient cette vaste étendue et permettaient aux monuments de dessiner leurs grandes masses sur les ombres de le nuit, tandis qu'à leurs pieds les rayons tombés des flambeaux doraient la tête des promeneurs et faisaient étinceler les armes des patrouilles. Le ciel était en feu. Des fusées de toutes les formes et de toutes les couleurs s'élevaient de tous les points de Paris. Je passai une partie de la nuit au milieu de ces enchantements. Le lendemain, je m'éveillai comme après un rêve de choses merveilleuses. En rouvrant les veux, j'aperçus devant moi la galerie du Louvre. Ma chambre était en face de ce palais, et j> dus commencer à reconnaitre la réalité du spectacle qui, la veille, avait saisi mon imagination.”
Il faut avouer que Paris, cette grande coquette, avait, ce soir-là, revêtu ses plus beaux atours, comme pour faire honnetr au jeune étranger venu de si loin pour la voir!
Depuis le commencement du quai Voltaire, en passant par le quai Malaquais et celui de Conti, jusqu'au Pont-Neuf, d'où Henri IV, du haut de son fier cheval de bronze, laisse tomber son sourire sceptique sur le bon peuple de Paris, la librairie, le bric-à-brac envahissent tout, parapet des quais, devantures des boutiques et rez-de-chaussées au plafond bas d'en face, A l'étalage en plein air s'offrent partout leslivres, l'imagerie de moindre valeur ; les trop fréquentes averses du ciel parisien ne permettant pas d'exposer aux intempéries de l'air les éditions princeps et les gravures avant la lettre Voulez-vous plutôt admirer des ineunables authentiques, de vrais elzévirs, des pasdeloups irréprochables, traversez la rue et vous arrôtez aux vitrines qui longent les quais à perte de vue, Là, des milliers de chefsd'œuvre de l'imprimerie, de la reliure et du burin charmeront votre regard, tandis que, tout à côté, s'amuseroat à vous tirer l'œil toutes les merveilles du bric-à-brac : vieilles armures damasquinées d'or ou d'argent, épées à poignée finement ciselée par quelque armurier-maitre des quinzième et seizième siècles, bahuts d'ébène, coffrets mauresques aux délicates et fantasques inerustations de cuivre ou de nacre, lustres en vieux cuivre fouillés à jour, émaux eloisonnés, faiences de Bernard Palissy, ivoires, potiches, statnettes, porcelaines de Chine, de Saxe on de Sèvres, tout cela vrai souvent, mais parfois aussi imité avec une perfection telle que des connaisseurs sérieux ont pu s'y laisser prendre.
Mais, croyez-m'en, il ne fait pas bon s'attarder à reluquer toutes ces curiosités : l'œil d'abord s'y laisse prendre, l'esprit ensuite, et enfin votre porte-monnaie plus que vous ne l'uuriez voulu peut-être, Retournons au parapet où les caprices sont moins dangereux à satisfaire, Pour ceux qui, comme moi, aiment les livres pour le plaisir rafliné qu'on éprouve à les lire et non pour la satisfaction stérile de posséder des exemplaires plus ou moins rares d'ouvrages que l'on n'étudiera jamais, voici l'endroit où l'on peut faire, aux