UNE PROMEL'ADE DANS PARIS
plus bas prix, ample provision de pâture intellectuelle. Depuis les feuilletons populaires jusqu'aux productions plus sérieuses de la littérature et aux ouvrages de droit ou de science cédés à vil prix par des étudiants besogneux, on trouve ici au meilleur compte et s'étalant sur un parcours de près d'un mille, à peu près tous les éléments d'une bibliothèque de choix.
Un cri, parti du pont des Saints-Pères, près duquel nous passons, nous fait dresser l'oreille. Il est poussé par un gamin qui se penche sur le garde-fou, en se faisant un portevoix de ses deux mains. — Eh ! là-bas! ça mord-il 2... — Une bordée de jurons qui monte de la berge, nous révèle aussitôt la présence d'un pêcheur malheureux que la voix éraillée du gamin a brusquement tiré de sa béate espérance. Pour peu que nous nous penchions aussi sur le parapet du quai, nous apercevons, tant que la vue peut porter, en aval et en amont du fleuve, une armée de pêcheurs à la ligne qui, d'un œil anxieux et d’un hameçon inotfensif, fouillent vainement en tous sens l’eau bourbeuse de la Seine qui, en cet endroit du moins, contient bien des choses, le poisson excepté, Ce qui n'empêche pas que, dans la belle saison, comme dans la mauvaise du reste, les bords de ce fleuve en miniature ne soient couverts de pêcheurs, les uns dans des bateaux ancrés au milieu de la rivière, d'autres debout sur des trains de bois, ceux-là sur la rive, ceux-ci plus à l'aise — ivs moins convaincus, les tièdes — assis jambes pendantes sur le parapet inférieur des quais, tous attendant avec foi le poisson qui n'arrive jamais ou qui ne se montre, à de bien rares intervalles, que sous une forme si déplorablement exiguë que c'est vraiment étrange de ver cette passion aussi malheureuse que tenace chez un peuple sceptique et remuant comme le parisien. On se rappelle encore avec stupéfiction tout un groupe de ces chevaliers de l'hameçon, qui, lors du siège de 1870, et même durant la Commune, suivaient, impassibles à leur poste ordinaire, le mouvement de leur ligne agacée par le seul courant du fleuve, alors que les obus prussiens venaient éclater auprès d'eux et que, à deux pas, les Tuileries, Le Louvre, le palais de la Légion d'honneur et la Cour des comptes, incendiés par les communards, se tordaient dans un gigantesque embrasement qui enflammait le ciel et empourprait le fleuve comme d'une longue traînée de sang. Mais laissons ces stoiques tendre leurs hameçons à une proie chimérique, sans plus s'occuper des révolutions qui pussent et des trônes qui s'écroulent que des bateaux-mouches qui sillonnent la Seine en tous sens et des blanchisseuses et des chiens qui barbottent à côté des pêcheurs, et résumons notre promenade et nos observations. Aussi bien s'offre à nos regards une figure qu'il eût été vraiment dommage de laisser passer sans lui donner notre attention, d'autant plus que cette physionomie fait nécessairement partie du tableau vivant qui anime l'étalage des bouquinistes, Presque toutes les après-midi, quand il ne pleut pas, un vieillard, vert encore, au teint frais, à l'œil vif, à la figure fine et bienveillante, reprend son éternelle promenade le long des parapets couverts de livres — ses plus chers amis, Ce doyen, peut-être, des bibliophiles de Paris, ce grand dénicheur de livres rares, c'est M. Xavier Marmier, de l'Académie française. Pour donner une idée de ce que cette passion de bouquiner a dû lui procurer de vives jouissances, il me suflira d'ajouter, ce qui le peindra d'un trait, que, par une clause de son testament, M. Murmier laissera une somme assez ronde pour convier, après sa mort, tous les bouqui-
nistes de Paris à un diner plantureux.
Mais, il nous a reconnu, l'érudit et aimable bibliophile ! = Comment vous portez-vous, cher ami ? me dit-il avec bonté, Et, le voilà qui passe familièrement son bras sous le mien et se met à marcher doucement avec moi, tout en me demandant des nouvelles de ce
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Canada qu'il aime tant. Ainsi devisant, et nous arrétant parfois tous deux pour feuilleter un livre dont la reliure et le titre a fixé notre attention, nous arrivons au pont des Arts. La tour de Nesle, la fameuse tour de Nesle de romantique mémoire, s'élevait là, sur notre droite, au lieu même où se dresse aujourd'hui le classique Institut de France.
Il y a séance solennelle à l'Académie. M. Marmier me le rappelle et me demande si j'ai recu le billet d'admission qu'il m'a envoyé la veille. Je lui réponds aflirmativement et l'en remercie, — Vous entrez ? me dit-il. — Certes! je n'aurais garde manquer d'assister à cette fête de l'esprit ! — Il vous va falloir faire queue, remarque en souriant mon interlocuteur. Et il me montre la foule qui stationne à l’une des portes latérales du temple où les quarante Immortels pontifient dans toute la dignité de leur gloire.
Mon illustre compagnon me donne une poignée de main, et disparaît par la porte centrale, tandis que je vais me confondre avec le commun des mortels, privilégiés cependant, qui attendent, quelques uns depuis plus d'une heure, que l'on ouvre les portes donnant accès aux tribunes du palais.
On allait, ce jour-là, lire les deux rapports de l'Académie sur les ouvrages couronnés ut sur les prix Montyon accordés aux plus beaux exemples de vertu remarqués durant l'année. Comme toutes les séances de l'illustre corps, qui sont bien courues par le monde élégant, celle-ci avait attiré un grand nombre de personnes, et les quelques centaines de sièges que la salle peut contenir étaient occupés jusqu'au dernier, La partie inférieure de la rotonde du dôme de l'Institut, le parquet, est occupée par les académiciens, par les parents des deux rapporteurs, et, aux jours de réception, par ceux des récipiendaires. Ces quelques privilégiés, des dames surtout, ont senls l'honneur de s'asseoir tout près des membres de l'Académie, Le gros des spectateurs prend place dans des tribunes en amphithéâtre d'où l'on a l'honneur de dominer l’auguste assemblée.
Mon billet me plaçait dans l'amphithéâtre du nord, en face du bureau. Il y avait bien une heure que j'étais occupé, en attendant comme tout le monde, à lorgner et analyser les toilettes charmantes de ces incomparables Parisiennes qui étalaient complaisamment aux yeux braqués sur elles leur coquets minois, leurs robes fraîches, leurs bijoux et leurs dentelles de grand ton, lorsque enfin, les deux portes placées à côté du bureau s'ouvrirent. Entre deux haies de soldats qui leur présentent les armes, les académiciens apparaissent, J'en reconnais quelques uns dont la gravure a rendu les traits familiers à chacun: le premier d'entre tous, Victor Hugo, la plus grande personnification de la poésie au XIX° siècle, Cette tête blanchie par près de quatre-vingt-trois hivers et couronnée d'une auréole de plus de soixante années de gloire, je la revois bien telle que je me la devais fixer dans la mémoire, deux heures plus tard, en face du beau portrait que Bonnat, l'habile artiste, a fait de l’auteur des Contemplations. Assis dans l'attitude du penseur, il appuie sur sa main droite ce vaste front où s'anima tout un monde de prodigieuses créations qui ont promené la renommée de Victor Hugo sur tous les points du globe. Kes yeux perçants plongent dans les profondeurs des siècles pour en sonder les mystères et les révéler à l'humanité attentive à la voix de son barde si longtemps inspiré.
Et puis, ce sont : Alexandre Dumas, fils non moins célèbre aujourd'hui du plus merveilleux conteur qui existât jamais ; Xavier Marmier, le révélateur, en France, de la littérature des jays du nord de l'Europe et le bienveillant ami du Canada; Jules Simon, avec qui j'avais eu l'honneur de déjeuner chez M. Marmier en compagnie de MM. Chapleau et Fabre; Henri Martin, qui, dans son Jistoire de France, a parlé du Canada avec un enthou-
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