‹ Une province romaine sous la républiqueChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'ÉPILOGUE d'un PROGONSULAT.

Préparatifs de départ, r- Cicépon travaille à se choisir un successeur. — Il s'occupe ensuite de la reddition de ses comptes. — . La loi Julia, — Les ennemis de Cicéron et la question d'arge,Bt. — Enumération des sommes (^'il a touchées pendant son pl^consulat. — Diflicultés élevées entre Cicéron et son questeur. — Affaires de Volusius et de Sextius. — Les gratifications. — Cicéron demande la récompense de ses services militaires. — Ses démêlés avec CatoA. — Les supplications, — Une séance du Sénat romain. — Une esquisse des mœurs parlementaires de Rome. — Echange de lettres entre Caton et Cicéron. — Le mauvais vouloir de Caton excite Tambition de Cicéron qui demande le triomphe. — Rivalités, jalousies, petites passions. — César ménage et flatte les faiblesses du proconsul. — Longue hésitation de Cicéron au début de la guerre civile. — Il n'obtient point le triomphe. — Qu'a-t-il gagné à son proconsulat?

Revenu à Tarse, au chef-lieu de sa province, dans les premiers jours du mois de juin de Tan 50, Cicéron voyait arriver avec joie le terme de l'épreuve qu'on lui avait imposée. Les mauvaises nouvelles qui lui venaient de la Syrie, où les Parthes faisaient

mine de recommencer leurs incursions, pouvaient à peine le distraire de l'immense satisfaction qu'il ressentait d'être enfin déchargé d'un emploi si peu conforme à son génie. Sa correspondance, à partir de ce moment, n'est autre chose qu'un long soupir de soulagement, comme d'un homme qui recouvrerait la liberté après des années d'esclavage. La situation même de la République, si gravement compromise par la soudaine volte-face de Curion, qui venait de se déclarer en faveur de César, ne lui inspirait aucune inquiétude : « Il n'y a rien à craindre, disait-il, tant que Pompée est là, debout et en sentinelle, ou même tant que Pompée respire (1). » Etrange illusion qui ne devait pas durer longtemps.

Le grand souci de Cicéron était de savoir à qui il laisserait, en partant, le commandement de la province. Pomptinius était, de tous ses lieutenants, celui qui se recommandait le mieux à son choix : il était brave, il savait faire la guerre, et cette qualité l'emportait sur toutes les autres en un moment où la province semblait être menasse d'une nouvelle invasion des Parlhes. Mais ce Pomptinius, qui s'était montré naguère si peu pressé de quitter Rome, avait mis, au contraire, un empressement extrême à y revenir aussitôt après la clôture des opérations militaires. Il y était rappelé par son

(i) Ad AU., VI, 3.

D'UN PROœNSULAT 3^5

amitié pour Postumius... ou pour Postumia, ajoutait malicieusement Cicéron (1). Quant à laisser son frère Quintus à la tête de la province, le proconsul n'y pouvait songer. Ses talents militaires et politiques le désignaient sans doute assez naturellement pour ce poste de confiance; mais une foule de raisons devaient non moins naturellement l'en écarter. D'abord Quintus s'ennuyait prodigieusement en Cilicie; puis il avait été déjà propréteur en Asie pendant trois ans, et, n'ayant point passé de nouveau à Rome par les fonctions de consul ou de préteur, il ne pouvait prétendre à être investi d'un gouvernement en province; enfin, son caractère personnel, son entourage, sa parenté même avec Cicéron étaient de nature à éveiller la défiance. « Si je lui laissais le pouvoir, disait ce dernier, on ne manquerait pas de dire que, mon année finie, je ne quitte pas tout à fait la province, comme le veut l'ordre du Sénat, puisque j'y laisse un autre moi-même (2). » Et il ajoutait, dans ses confidences à Atticus : « Tant que les Parthes ont menacé, j'étais décidé à laisser mon fi*ère, ou à rester moi-même d'urgence, en dépit du sénatusconsulte. Mais, par un bonheur inouï, les Parthes ont décampé. Adieu l'incertitude! J'entendais déjà les propos : Ahl il laisse le commanderment à son frère/ N'est-ce pas garder de fait la

(i) Ad Att., V, 2i.

(2) Ad Dit?., n, 48.

rs L'ÉPILOGUE

pmvince au-delà de son annéef Que devient la volonté du Sénat de n'appeler aux gouvernements que ceux qui n'ont pas encore de provinces f. En voilà un qui a déjà trois ans d'exercice. Entre nous, j'eusse été dans des transes continuelles. Un accès de colère, un mot outrageant, une boutade, que sais-je ? Les honunes ne se changent pas. Et son fils? Un véritable enfant!... Le père entendait l'avoir avec lui et trouvait fort mauvais que vous fussiez d'avis contraire (1). »

Donc, ne pbuvant pas se faire remplacer par son frère, et ne voulant pas infliger à la Cilicie un gouverneur tel que Mescinius Rufus, son questeur, dont le caractère et les mœurs laissaient trop à désirer, et dont le choix n'eût pas été justifiable (2), Cicéron se décida à attendre l'arrivée du nouveau questeur que le sort venait de désigner pour sa province. C'était un certain Caelius Caldus, dont la famille avait eu des relations amicales avec le proconsul, mais dont la capacité administrative ne s'était pas encore révélée. Il est vrai qu'il était de première noblesse (3), et la noblesse, en ce temps-là aussi, tenait lieu de talent. Cicéron, qui le connaissait peu, ne se mettait pas en peine de savoir ce que deviendrait la Cilicie en de pareilles mains; il ne se demandait même pas si ce successeur, que la

(i) Ad AU., VI, 6.

{i) Ibid., VI, 4.

(3) Ad Div., U, in.

D'UN PROCO.NSULAT ^ 357

loi elles précédents lui imposaient (1), serait en état de faire figure dans le poste élevé qui allait lui être confié. L'essentiel était qu'il arrivât à temps pour épargner à Cicéron une prolongation de séjour dans sa province, et dès le mois de juin, celui-ci écrivit à Caelius Caldus une lettre, assez aimable du reste, mais très-pressante (2). Quand Caelius Caldus fut arrivé, notre proconsul s'aperçut que la République lui avait envoyé un fat sans cervelle, esclave de ses caprices, et, pour tout dire, un enfant (3). Il se consola en songeant qu'il n'avait pas à choisir, que Caldus était questeur, questeur noble par-dessus le marché. C'était affaire aux dieux d'aviser à ce qu'il adviendrait de la province. Il ne lui restait plus qu'à s'en laver les mains (4).

D'autres soucis d'ailleurs, et des plus graves l'attendaient à l'issue de son proconsulat. Il avait à rendre compte à la République de l'argent qui lui avait passé par les mains, tant des sommes que le Sénat lui avait assignées, que de celles qu'il avait levées dans la province.

La République s'était toujours montrée fort ja-

(i) En de pareilles circonstances, Pûmpée el César s'étaient déjà fait remplacer par leurs questeurs, Q. Gassius et Antoine. {Ad AU,, VI, 6.)

(2) « Gratissimum mihi feceris, si ad me in Ciliciam quàm primùm veneris. •» (Ad Div., II, 19.)

(ÎJ) Ad AU., VI, 6.

(4) « At Caulius, non dico equidem, quid egerit; sed tamen multd minus laboro. » {!bid.)

louse d'assurer, au moins en théorie, la bonne administration de ses finances. Elle avait entassé les unes sur les autres de véritables montagnes de règlements et de lois destinés à prévenir et à réprimer, de loin comme de près, toutes les tentatives de malversation et de fraude. Mais la multiplicité même de ces précautions semble indiquer le peu de succès qu'on en obtenait dans la pratique. La sollicitude et la sagacité du législateur étaient sans cesse mises en défaut par Tavarice et la ruse des délinquants. Ceux qui ne pouvaient ou n'osaient transgresser ouvertement la loi trouvaient toujours quelque biais ingénieux qui leur permettait de la tourner ou de Féluder. Le procès de Verres nous fournit sur ce point les renseignements les plus curieux. Nous voyons que, pour rendre ses comptes, le magistrat avait toute liberté de prendre le temps qu'il voulait; revenu à Rome depuis plusieurs mois, Verres alléguait encore, pour excuser son retard, la nécessité oîi il se trouvait d'attendre son questeur (1). Cet officier, en effet, tenait de son côté bonne not^ des recettes et des dépenses effectuées dans la province, et il fallait que les comptes du gouverneur s'accordassent avec les siens; mais il n'était pas requis qu'il les rendissent en même temps, parce que le questeur était, à cet égard comme à beaucoup d'autres, indépendant du pro-

(1) In Verr,, I, 9.

D'UN PROGONSULAT 359

consul, et que leur administration ne commençait ni ne finissait toujours à la même époque (1). A en juger par les comptes de Verres, il ne paraît pas, au surplus, que les registres fussent très-détaillés ni très-explicites (2), et cette mauvaise comptabilité en assurant l'impunité des coupables, semble avoir été Tune des causes qui, pendant toute la durée de la République, favorisèrent le plus énergiquement la concussion.

Une loi Julia, rendue par César pendant son consulat, vint s'ajouter à Tarsenal législatif des Romains, et ordonna que les comptes des propréteurs et des proconsuls fussent désormais rendus en triple, dont deux exemplaires déposés dans deux des villes les plus importantes de la province (apud duas céleberrimas civitates), et le troisième déposé à Rome, dans Vœrarium, à l'arrivée du magistrat (3). La même loi exigeait que dans les trente jours qui suivraient la reddition des comptes, les magistrats fissent la proposition des gratifications qu'ils croyaient devoir accorder à leurs officiers, tribuns militaires, préfets et gens de leur mai-

(4) M. Aût. Ferratii, Epistolarum libri VI, in quibus omnia ferè quœ in orationibus M. Tullii dubia occurrunt polemicè illusirantur, lib. U, ep. d2. — Cf. Ed. Laboulaye> Einai sur les luis criminelles, p. d8i.

(2) In Verr., I, d44.

(3) Statim atque Urbem inîssent, ad aerarium totidem verbis referrent. » (Ad Div., V, SJO. — Cf. Sigonius, De antiquo jure provinciarum, U, ii.)

son (1). Il en fut à peu près de la loi Julia comme de toutes celles qui l'avaient précédée. C'était connue un de ces épouvantails qu'on dresse dans les champs de blé pour en écarter les oiseaux ; au bout de quelques jours, les maraudeurs n'en tiennent plus compte, l'impassibilité et l'inertie du mannequin ont trahi son impuissance. Quelle sanction pouvait avoir la loi Jtdia dans un temps oh les sentences des tribunaux étaient si rarement exécutées, et où les décrets mêmes du Sénat et du peuple romain étaient le plus souvent prescrits par la sédition et la violence? Il fut possible et permis à Galon lui-même d'éluder les obligations de la loi Julia.

Gaton rapportait de sa mission en Ghypre, comme on la vu plus haut (2), une somme de trente-trois millions résultant de la vente (ju^il avait faite en cette île des biens du roi Ptolémée, et Plutarque alfirine que tout cet argent, à peu de chose près^ arriva heureusement à Rome. Mais il ajoute : « Gaton avait écrit avec soin, dans un double registre, tout ce qu'il avait reçu et dépensé dans ce voyage ; mais il ne conserva ni Vnn ni Vautre (S). L'un élait entre les mains de Philargyre (4), son affranchi, qui,

(i) Sigonius, ibid.f loc. cit.

(2) V. chap. IV, p. i72.

(3) La loi Julia ordonnait que ces registres fussent disposés dans deux des villes principales de la province. Pourquoi Caton les emportait-il avec lui? La loi était donc violée sur ce point.

(4) Quel nom de funeste augure pour un caissier !

D'UN PRJCONSULAT 36i

s'^tant embarqué au port de Genchrée, fit naufr^e et perdit le registre avec tous les ballots. Gaton porta l'autre jusqu'à Gorcyre, oîi il fit tendre ses tentes sur la place publique. La nuit^ les matelots ayant allumé un grand feu, parce qu'il faisait un froid piquant, le feu prit aux tentes qui furent brûlées avec le registre. Il est vrai que les officiers du roi de Ghypre qui, de son vivant, avaient la garde de ses richesses, étaient présents, et qu'ils pouvaient fermer la bouche à ceux de ses ennemis qui auraient voulu le calomnier (1). Mais Gaton n'en fut pas moins sensible à cette perte ; car, dans la confection de ces registres, il n'avait pas eu seulement en vue de prouver sa fidélité, il voulait surtout avoir la gloire de donner aux autres l'exemple de la plus sévère exactitude, et la fortune lui envia cette gloire (2). » Honnête Plutarque !

Dès que Gaton lui-même se trouvait en défaut, on peut aisément supposer que les autres, les Appius Glaudius et consorts, ne devaient pas se montrer plus scrupuleux ni plus rigides observateurs de la loi Jiilia (3). Quant à Gicéron, il n'était pas de ceux qui peuvent avoir besoin de prescriptions

(i) £t il s'en présenta. Glodius, dit Plutarque un peu plus loin, déclamait continuellement contre Gaton, l'accusant cVavoir dérobé b^mcoup d'anjent en Chypre, (Cxton., 52.)

(2) Plut., Caton., 44.

(8) On trouvera les renseignements désirables à cet égard dans une très-ingénieuse et très- savante thèse latine de M. J.-J. Weiss, Du inquisitione apud Romanos^ Ciceronis lempore, p. i04 et suiv

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86i L'ÉPILOGUE

légales en pareille matière ; son intégrité, son désintéressement et sa délicatesse pointilleuse devaient lui tenir lieu de règlements.

Ce n'est pas seulement de son vivant que Cicéron a eu des ennemis acharnés à le calomnier et à lui nuire. Il en a trouvé encore après sa mort, et dans notre siècle plus qu'en aucun autre. L'Allemagne, particulièrement, a vu éclore de nos jours toute une pléiade de savants étrangement obstinés à diffamer la mémoire du grand orateur et à compléter à son égard Toeùvre interrompue des Glodius et des Antoine (1). Or, s'il est vrai que, dans sa vie publique, Cicéron a pu prêter le flanc à plus d'une critique légitime et bien fondée, nous ne croyons pas qu'il soit possible ni excusable d'incriminer sa vie privée, au moins en ce qui concerne les questions d'argent. Il a été admirablement défendu sur ce chef par un de ses plus clairvoyants et de ses plus sympathiques historiens, M. Gaston Boissier, qui a fait le compte exact de sa fortune personnelle, qui en a très-nettement indiqué l'origine et l'emploi, et qui l'a entièrement disculpé de toutes les imputations malignes ou calomnieuses dont cette fortune

(1) M. Gaston Boissier a cité spéciale.nent M. Drumann {Geschichte Boms, etc., t. V et VI) et M. Mommsen (Bomische Geschichte, t. III). Ce dernier historien, un peu moins sévère que le précédent, ne laisse pas que de voir dans Cicéron un égoïste pur et simple, avec un certain talent de feuilletoniste et d'avocat. Nous reviendrons là-dessus.

D'UN PROGONSULAT

avait été Tobjet. On sait que radministration des provinces était, à l'époque où vivait Cicéron, le grand réservoir et comme le grenier d'abondance où venaient se ravitailler les affamés, t C'est sur ces bénéfices, dit encore très-justement M. Boissier, que les grands ambitieux comptaient d'ordinaire pour réparer les dommages que le luxe de leur vie privée et les profusions de la vie publique avaient faits à leur fortune. Or, Cicéron s'en priva lui-même en cédant à son collègue Antoine la province que, selon l'usage, il devait gouverner après son consulat. A la vérité, on soupçonne qu'il fit alors avec lui quelque marché d'après lequel il se réservait une part des beaux profits qu'il lui abandonnait. Si ce marché exista, ce qui est douteux, il est certain qu'il ne fut pas tenu. Antoine pilla sa provmce, mais il la pilla pour lui seul, et Cicéron n'en tira jamais rien (1). » n suffit de se rappeler la répugnance avec laquelle il avait accepté les fonctions de proconsul en Cilicie pour s'assurer que Cicéron, qui n'avait songé qu'à l'ennui de quitter Rome et non pas le moins du monde aux profits plus ou moins véreux qu'il lui serait permis de réaliser, sortit de sa province comme il y était entré, les mains nettes.

Quelque idée qu'on ait pu prendre du désintéressement de Cicéron pendant son administration pro-

(i) G. Boissier, op. cit,, p. 85.

consulaire, il ne faudrait pourtant pas slmaginer gu'il ait dérogé en quoi que ce soit aux usages établis dans toutes les provinces, ni qu'il ait rien retranché de la pompe extérieure ou des dépenses utiles, et même superflues, auxquelles un proconsul ou toute autre personne constituée en dignité était tenue pour soutenir l'éclat de son rang et le prestige de son autorité. Les magistrats qu'on envoyait de Rome dans les provinces pour y établir l'ordre, pour y rendre la justice, pour les défendre contre les entreprises de leurs voisins, pour y recouvrer les impôts, etc., étaient ^non-seulement défrayés? eux et leur suite, par le Sénat, mais encore indemnisés par les provinces elles-mêmes, au moyen de dons ou présents annuels fondés sur la coutume ou réglés par les traités. Avec la plénitude de pouvoir dont ils étaient investis, il était presque impossible que ceux d'entre eux qui s'étaient ruinés pour acheter les charges par lesquelles on arrivait à ces postes se contentassent d'un salaire borné. Il n'y avait guère que ceux qui les avaient obtenues sans Je secours de la brigue, de qui l'on pût attendre quelque modération, et encore cette modération était-elle fort rare.

Il résulte des propres aveux de Cicéron, tels que nous les trouvons consignés dans sa correspondance, qu'après un an de séjour dans sa province, pendant lequel il n'avait commis aucun acte illégal, aucune extorsion injuste, et s'était occupé uni-

quement de faire le bonheur de ses administrés, — il résulte, disons-nous, de ses propres aveux, qu'il en rapportait une somme de 2,200,000 sesterces (440,000 francs) : et Ton peut aisément juger par là ce qu'un Appius Claudius, par exemple, qui ne se faisait aucun scrupule de piller et de voler, avait dû en retirer. Cette somme représentait, croyonsnous, le total des économies qu'il avait faites sur la partie des honoraires de son gouvernement, qui lui était fournie par la province ellemême. Conmie le paiement de cette somme s'était fait en espèces qui avaient cours dans le pays seulement, et qu'on ne pouvait ¥en retker que par la voie du change, Cicéron avait été obligé de la laisser en dépôt, à Ephèse, chez des banquiers (1). Il paraît, d'ailleurs, que cette somme ne lui profita pas, et que Pompée, arrivant à Ephèse pendant la guerre civile, jugea opportun de s'en emparer. Quant aux honoraires qui lui avaient été alloués par le Sénat, il en donna une partie à son successeur Caelius Caldus pour son année de gouvernement et reversa le surplus, qui s'élevait à un million de sesterces environ, dans le trésor public (2). Il lui semblait que c'était là une façon d'agir délicate et grande; mais on n'en jugea pas ainsi dans son entourage. Tous ses officiers se pré-

(i) Ad Div., V, 20. — Ad AH., XI, i.

(2) AdAtL,YU,i.

tendirent lésés et crièrent à l'injustice, comme si cet argent leur eût appartenu de droit et comme si le proconsul eût dû se montrer moins ménager des deniers de la République que de ceux des Phrygiens ou des Ciliciens. Le proconsul, qui mettait audessus de tout le souci de sa considération personnelle et de son honneur, les laissa crier et se contenta de les dédommager en témoignages d'estime et d'affection (1); il n'a pas dit, toutefois, de quelle façon cette monnaie-là fut accueillie.

On se rappelle, enfin, qu'après la prise de Pindenissum, Gicéron avait tiré de la vente des esclaves une somme de douze millions de sesterces (2,400,000 francs). Mais à cet argent, il avait décidé que personne ne toucherait, excepté les questeurs de Rome, c'esirà-dîre excepté le peuple romain luimême, et il comptait prendre à Laodicée toutes les mesures de garantie pour que cette sonmie, qui appartenait exclusivement à la République, ne courût pas les risques du transport (2).

Rien ne se peut donc imaginer de plus limpide ni de plus int^re que la gestion financière de Gicéron pendant son proconsulat, et l'on aurait peine à concevoir les difficultés auxquelles donna lieu la reddition de ses comptes, si Ton ne savait quQ tout le monde autour de lui n'était pas aussi probe ni

(d) Aà Atu, vn, d.

(2) Ad Dtv., n, 47.

D'UN PROGONSULAT 367

aussi désintéressé que lui, et que sa politique de compromis l'induisait parfois lui-même à d'étranges faiblesses, n avait donné rendez-vous, à Laodicée, à son questeur Mescinius Rufus, afin de pouvoir régler ses comptes et en laisser copie, conformément aux prescriptions de la loi Jtdia, dans deux des principales villes de sa province (1). L'entrevue n'eut pas lieu pour des motifs qu'il n'est pas trop aisé de démêler; mais Cicéron lui-même écrivit de Rome, six mois après, à son questeur Mescinius, une lettre qui nous apprend comment les choses se passèrent :

« De façon ou d'autre, je serais venu vous joindre (à Laodicée) si vous eussiez tenu à notre rendez-vous. Vous vous êtes fait scrupule de me déplacer pour votre convenance : mais soyez bien sûr qu'au- moindre avis je n'eusse pas manqué de préférer un désir de vous à ma commodité (2). Quant au sujet de votre lettre, je serais mieux en mesure de répondre, article par article, si j'avais ici M. Tullius, mon secrétaire. Mais je me porte garant qu'en fait de comptes (je ne puis rien affirmer quant au reste), il n'a sciemment rien fait de préjudiciable, soit à vos intérêts, soit à voire considération. J'ajouterai que, si le droit ancien et l'antique usage

(d) Ad AU., VI, 7.

(2) On reconnaît là la bonté, mais aussi la faiblesse ordinaire de Cicéron, toujours prêt à s'effacer, à s'amoindrir devant tout le monde et môme devant ses inférieurs hiérarchiques. On va le voir

L'ÉHLOGUE

subsistaient encore, je n'aurais remis les comptes qu'après en avoir conféré avec vous et les avoir arrêtés de bon accord et avec les procédés que comportent nos relations intimes. Ce que j'eusse fiait à Rome, suivant cet ancien mode, j'ai dû, sous le régime de la loi Julia, le faire en province, y déposer mes comptes et en rapporter seuleraient au Trésor des copies conformes. Par là je n'ai point prétendu vous mettre à ma merci. Je vous ai fait, au contraire, toutes les concessions possibles, et je n'en aurai jamais de repentir. J'ai mis sans réserve à votre disposition ce même secrétaire qui vous est, je le vois, devenu suspect aiyourd'hui; vous lui avez adjoint M. Mindius, votre frère. Les comptes ont été dressés avec vous en mon absence; je n'y ai pris d'autre part que celle de les lire. J'ai reçu les cabiers des mains d'un homme à moi, de mon secrétaire, comme si la remise m'en eût été faite par votre frère. De quelque manière qu'on prenne ce procédé, je ne pouvais vous donner un plus grand témoignage d'honneur, et en fait de confiance, je vous en ai montré plus, en quelque sorte, que je n'en aurais eu en moi-même. Dira-t-on que je devais veiller à ce qu'il ne se glissât dans les comptes rien qui fCit préjudiciable à votre honneur ou à vos intérêts? A

s'abaisser jusqu'à présenter des excuses à ce questeur qu'il a accusé ailleurs de légèreté et de quelque chose de plus {iagcue, voleur^ fripon). Il ne savait pas tout le tort que cette bonhomie devait lui faire aux yeux de la postérité.

D'UN PROeONSULAT

qui pouvais-je donc confier cette mission à plus juste titre qu'à Thomme que j'ai choisi? Il fallait bien exécuter les prescriptions de la loi. On a déposé, dans deux villes, les comptes dûment arrêfés et collationnés, et j'ai choisi, aux termes de la loi, les deux plus considérables, Laodicée et Âpamée. Je vous répondrai donc, en premier lieu, que bien que j'eusse mes raisons pour presser la remise au Trésor, je n'eusse pas laissé de vous attendre, si je n'avais regardé les comptes comme aussi définitifs, une fois laissés dans la province, qu'après le dépôt effectué (1). »

Il ressort évidemment de cette lettre que Mescinius Rufus s'était plaint de certains détails consignés dans les registres de comptes et de l'empressement que Gicéron avait mis à déposer ces registres à Rome, dans Vœrarium, avant de les avoir confrontés avec ceux du questeur. Mescinius était dans son droit; car le questeur, comme nous l'avons dit, était comptable au Sénat, et non pas seulement au proconsul, des sommes qui passaient par ses mains, responsable, par conséquent, comme le proconsul lui-même, à l'expiration de ses fonctions. Pour y voir bien clair dans cette aôaire, il faudrait avoir la lettre qu'il écrivit à Gicéron, et non pas seulement la réponse de Gicéron, que rendent souvent peu intelligible l'aridité des matières

(i) Ad Div., V, 20.

qui y sont traitées et les gloses et interpolations qui y ont été faites par les commentateurs et les copistes. Telle qu'elle est cependant, avec ses phrases souvent décousues et ses allusions presque continuelles à des personnages ou à des faits mal connus, la lettre de Cicéron nous permet de conjecturer, d'une façon approximative, jusqu'où ont été poussées par ce personnage les condescendances et les complaisances qui, sur ce point comme sur tant d'autres, ont signalé son administration.

Autant qu'on en peut juger à travers les obscurités voulues ou involontaires d'un texte qui a mis à' la torture tous les éditeurs et exégètes de Cicéron, il paraîtrait que le principal conflit entre Mescinius et le proconsul venait d'une concession exorbitante faite par celui-ci à un trafiquant de la province, nommé Volusius(l). Ce Volusius avait été condamné à l'amende pour une forte somme dont il était redevable à l'Etat (2). Un autre trafiquant, du nom de Valerius, s'était engagé, à ses périls et risques, à poursuivre, auprès de Volusius, le recouvrement de la somme, et il avait fourni ses

(i) Ad Div,, Y, 20. » Nous avons suivie en cet endroit^ les interprétations de Manuce, dont l'autorité ne saurait être mise en question, et dont le savant commentaire a reçu l'approbation de Wieland. Quant au Volusius qui se trouve mis en cause dans cette afflftire, il ne paraît pas qu'il ait rien de commun que le nom avec l'intelligent et honnête officier dont il a été parlé plus haut.

(a) Il ne s'agissait pas de moins de trois millions de sesterces» soit 600,000 francs.

D'UN PROOONSULAT 374

cautions, qui n'étaient autres que l'un des lieutenants et l'un des préfets de Cicéron. Il va sans dire que Cicéron, entraîné malgré lui dans cette mauvaise affaire, s'était empressé de libérer les cautions de Valerius, sinon pour la totalité, du moins pour une partie de la somme due par Volusius, Il regardait, en effet, comme le devoir d'un honnête homme (ce sont ses propres expressions), une fois l'intérêt public à couvert, de protéger la fortune privée de ses amis et de ses concitoyens. Sa conduite même, s'il faut l'en croire, avait été universellement approuvée et applaudie. Or, Mescmius, dans les comptes qu'il avait déposés de son côté, avait fait honneur de cette négociation au secrétaire de Cicéron, et non à Cicéron lui-même, en quoi il avait cru peut-être rendre service à son. proconsul et lui épargner Tennui d'avouer que c'était en définitive avec l'argent de la République qu'il venait au secours de ses amis et de ses concitoyens. Mais le proconsul ne Tentendit pas ainsi, et il reprocha à son questeur de l'avoir frustré, en cette occasion, du triple mérite de la générosité, de la diligence et de Tintelligence en affaires :€ Delà générosité: vous faites honneur à mon secrétaire, et non pas à moi, de n'avoir pas voulu que mon lieutenant et mon préfet, Q. Lepta, encourussent une responsabilité grave et surtout étraagère à leurs obligations. De la diligence : vous supposez qu'une opération si délicate, et pouvant entraîner pour moi de telles conséquences, n'a pas

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obtenu de moi un coup d'oeil, un moment d'attention, et que, sans même en entendre la lecture, j'ai abandonné la reddition de mes comptes à un secrétaire pour y mettre ce qu'il lui plaisait. De Vintdlicence, enfin : voici une afifaire qui n'a pas été maladroitement conduite ; vous n'accordez pas à la mienne d'y avoir pris la moindre part. C'est à mes soins qu'est due la libération de Volusius. Si les cautions de Yalerius, si T. Marins lui-même a échappé au paiement d'une amende considérable, c'est moi qui en ai indiqué le moyen (1). » On est un peu étonné de voir Cicéron mettre autant de chaleur à revendiquer sa part d'initiative en cette affaire qu'il en mettait naguère à disputer à Cassius rhonneur d'avoir vaincu les Parthes, et l'on est en droit de penser que sa vanité l'égarait parfois en d'étranges aventures.

Dans une autre circonstance, qui ne fait guère plus d'honneur à Cicéron que la précédente, il parait que le proconsul avait autorisé un de ceux qu'il appelle t ses amis, » un certain Sextius, à se servir pour son usage particulier, d'une somme provenant on ne sait d'où, et qui, d'après l'avis de Pompée, avait été déposée dans un des temples de la province (2). Mais, soit par négligence, soit par erreur,

(i) Ad Div., V, 20.

(2) C'était l'usage, quand une somme d'argent donnait lieu à quelque litige entre les particuliers, de la mettre provisoirement en dépdt dans un temple, où elle restait placée, en quelque sorte.

le proconsul avait omis de déclarer dans ses comptes que c'était par son ordre que Mescinius avait déposé la somme en question dans le temple, et Mescinius s'en était plaint au nom de la régularité des écritures. < Je regretterais beaucoup, répond Cicéron, de n'avoir pas mentionné dans le compte l'ordre de dépôt émané de moi, s'il n'était pas établi, par les témoignages les plus concluants et les plus authentiques, de quelle façon et à qui l'argent a été remis, comme aussi en exécution de quel sénatusconsulte, en vertu de quelles lettres de vous et de moi il a été délivré à P. Sextius. Voyant le fait constaté de manière à rendre toute erreur impossible, j'ai cru pouvoir en omettre la mention qui n'a nulle importance pour vous. Je regrette toutefois la suppression, puisqu'elle vous contrarie. Quant aux termes dans lesquels l'article doit figurer sur vos comptes, je suis de votre avis, qu'ils ne présenteront sur ce point aucune dissidence avec lès miens. Vous exprimez, il est vrai, que c'est par mon ordre, circonstance dont je n'ai pas parlé. Mais je n'ai pas de motif de désaveu, et j'en aurais même, que j'y renoncerais pour vous complaire (1). » La petite question de régularité engagée entre Cicéron et son

sous la garantie sacrée des Dieux jusqu'à la solution des difficultés pendantes. On a déjà constaté Pemploi de cette formalité au chapitre précédent, dans la querelle engagée par Tentremise de Scaplius entre Brutus et les Salaminiens.

(i) Ad Div., loc, cit.

questeur n'est pas de celles dont Thistoire puisse avoir à s'occuper. La seule chose à noter, c'est qu'il y a eu ici, comme dans le cas précédent, un détournement de fonds opéré par le proconsul au profit de P. Sextius, et que le questeur a tenu à dégager sa responsabilité de cette affaire.

Un dernier trait va achever de montrer tout ce qui pouvait se glisser d'abus et d'illégalités dans les actes même du plus vertueux des proconsuls, et à quel degré de sans-gène et d'indélicatesse, en matière d'argent, tout ce monde administratif était naturellement poussé par la force des choses, sous une forme de gouvernement où l'aident était devenu la condition sine quânon, l'indispensable clé de l'avancement, des honneurs et du pouvoir. La loi Julia, nous l'avons dit, exigeait que, dans les trente jours qui suivraient la reddition de leurs comptes, les magistrats fissent la proposition des gratifications qu'ils croyaient devoir accorder aux gens de leur suite. Or, il paraît que Ciôéron n'avait compris, dans cet article, que les tribuns miUtaires, les préfets et les gens de sa maison; encore avait-il commis une erreur sur ce chef, en omettant de régler ces gratifications dans le délai de trente jours prescrit par la loi Julia. Mescinius se plaignit à Cicéron, non pas bien entendu des infractions qu'il avait faites à la loi, mais du peu de considération qu'il avait témoigné pour les intérêts de son questeur, en lui enlevant le privilège de répartir et de distribuer les gratifications. Il est évident que ces

gens, ainsi gratifiés, se regardaient comme les obligés de celui qui avait délié en leur faveur les cordons de la bourse publique, qu'ils prenaient rang parmi ses clients, que leur dévouement et leurs votes lui étaient acquis. Lors donc que Gicéron était arrivé au terme de sa carrière administrative et politique, lorsqu'il avait parcouru avec gloire toutes les étapes de la vie officielle et vidé la coupe du pouvoir (on peut le dire en songeant aux ennuis que lui avait causés son proconsulat) jusqu'à la liQ, — quel besoin avait-il désormais de se ménager des partisans et des créatures? Ne devailril pas laisser à ceux qui, comme Mescinius, n'étaient encore qu'au début de la vie et, pour ainsi parler, dans le vestibule des affaires, le moyen de se faire une clientèle, de se créer des amitiés utiles, de se préparer des suffrages pour les prochaines élections? Gicéron comprit la faute qu'il avait commise, et il s'en excusa plus qu'humblement : « Je suis très-fàché, dit-il, de ne vous avoir pas réservé cet article des gratifications qui pouvait vous procurer des amis pour l'avenir de votre carrière, lorsque pour moi il n'y a plus d'avenir ni d'ambition possible. Heureusement que les choses sont dans leur entier en ce qui concerne les centurions et les contubernales des tribuns militaires, car la loi est muette à l'égard de ces derniers (1). » Et voilà comment, en se serrant un peu, il y avait place pour tous les affamés

(i) Ad Div., loc. cit.

au large et hospitalier banquet des fonctions républicaines. la simplicité, ô les rudes et mâles vertus des colons de la Sabine! O Fabricius! O Caton le Censeur!

Le proconsul ayant ainsi rendu ses comptes, Vimperator attendit qu'on lui régïât les siens. Comme il n'avait point marchandé sa peine quand il s'était agi de combattre les ennemis de la République, il avait tout lieu d'espérer que la République ne lui marchanderait pas l'honneur. Ses officiers pouvaient se contenter d'un salaire en espèces. Il fallait à Cicéron quelque chose de plus ou de mieux.

Au lendemain même des événements qui couronnèrent avec tant d'éclat sa campagne contre les Eleuthéro-Ciliciens, notre proconsul avait envoyé au Sénat un rapport officiel sur ses victoires de l'Amanus, et, pour plus de précaution, il avait confié à deux messagers, partis l'un après l'autre, deux copies de ce rapport. Peut-être se souvenait-il de l'accident arrivé aux registres des comptes de Caton à son retour de Chypre. Puis il avait écrit aux deux consuls en exercice, C. Claudius Marcellus et -^milius Paullus, pour les prier d'aviser à ce que le sénatusconsulte qui serait rendu après la lecture de ses dépêches fût conçu dans les termes les plus honorables pour lui. < Puisque le pouvoir est dans vos mains, disait-il à Paullus, puisque vous exercez la suprême influence, et que notre amitié est un

fait notoire, c'est à vous directement que je demande un décret rédigé le plus honorablement possible, et qui ne se fasse pas trop attendre. Les lettres officielles que je vous ai adressées, à vous, à votre collègue et au Sénat, vous feront connaître si ce que j'ai fait mérite honneur et félicitations. Acceptez mandat de moi pour tous mes intérêts, surtout pour celui de ma gloire (1). » On voit, par ces lettres, que Cicéron bornait en ce temps-là son ambition à des récompenses modestes comme les succès mêmes qu'elles devaient consacrer. Il ne rêvait encore ni d'ovation, ni de triomphe; quelques jours de supplications lui semblaient être un honneur suffisant et proportionné à son mérite (2).

Ses prétentions n'avaient donc rien d'exorbitant; il était fondé à croire qu'elles seraient accueillies avec faveur par le Sénat. Mais il se demandait avec inquiétude si ce qui plaisait même aux dieux n'aurait point le malheur de déplaire à Caton; et la lettre qu'il écrivit à Caton pour désarmer l'opposition déjà prévue de cet acariâtre citoyen peut être considérée comme im chef-d'œuvre de fine et savante diplomatie.

Après avoir exposé en quelques mots les diverses

(i) Ad Div., XV, iO, i3.

(â) « Je vous demande d'employer tous vos soins et tous vos efforts, écrivait-il à Appius Claudius (à Appius Claudius!) pour que les supplications me soient décernées avec le plus d'éclat et de promptitude possible. » {Ad Div., Ul, 9.)

phases et les principaux résultats de sa campagne dans le mont Amanus, Gicéron déclare que le seul suffrage de Gaton serait pour lui la plus haute des récompenses. Et il rappelle alors toutes les marques d'amitié dont il a plu à Gatôn de Thonorer : « N'est-ce pas vous de qui j'ai tant de fois rencontré l'appui, lorsque mon nom s'est trouvé en cause? vous qui, dans les conversations familières comme dans les discours publics, devant le Sénat comme devant le peuple, m'avez élevé au ciel par vos louanges?... vous qui, refusant un jour, je m'en souviens, de voter des actions de grâces à un homme illustre, à un excellent citoyen, vous déclariez prêt à y souscrire si Ton en reportait l'honneur aux actes de son consulat? vous qui m'avez jugé digne moi-même de cet honneur, quand je n'avais encore revêtu que la toge, et qui voulûtes qu'à la formule banale, pour S'rvkes rendus, on substituât au décret : pour avoir sauvé la Bèpublique (1)? » On remarque avec quel art Gicéron a su grouper et graduer tous ses souvenirs, de façon à ramener la pensée de Gaton sur l'objet même de sa lettre, et àl'y rendre sympathique. Il lui parle ensuite des périls qu'ils ont courus en commun, des combats qu'ils ont livrés ensemble aux ennemis de la République, et il feint de s'oublier lui-même en ce moment pour ne penser plus qu'à la vertu de Galon,

(t) Ad Div., XV, 4.

D'UN PROœNSULAT 379

aux mérites de Gaton, à la gloire de GatoD. Et comme Taustère Gaton ne déteste pas la louange, même quand elle excède les justes bornes, l'adroit Gicéron ne craint pas de lui dire que « dans ses discours, dans ses opinions, dans ses plaidoyers, dans ses ouvrages grecs et latins, sous toutes les formes d'expression de sa pensée, il a toujours proclamé Gaton supérieur à tous ses contemporains, et même à tous les personnages historiques. » Et à deux lignes de là, comme pour donner à ses flatteries un certain air d'abandon : « Je vous parle, dit-il, avec toute la franchise que comportent nos communes sympathies, les services que nous nous sommes mutuellement rendus, notre vive amitié, etc. »

Telle est, en effet, la franchise de Gicéron, qu'il affirme n'avoir jamais recherché les applaudissements du vulgaire ni aimé la gloire pour la gloire elle-même. Dans son consulat, comme dans toute sa carrière, il n'a jamais ambitionné que le suffrage et Testime des gens de bien. Que lui font de vains titres? que lui importe une vaine louange? L'opinion du Sénat, voilà le suprême honneur et la plus haute distinction. Que ne donnerait-il pas pour que le Sénat daignât jeter un regard favorable sur les campagnes qu'il vient de terminer ! Quelle ne serait pas sa joie si le Sénat voulait bien reconpaître qu'il a parfois récompensé des services qui ne valaient pas ceux que Gicéron vient de rendre en Orient ! On a fait des guerres plus brillantes, on n'en a pas

fait dô plus utiles. D'autres combattaient pour la gloriole; Gicéron n'a jamais eu en vue quô la sécurité de l'Empire et le bonheur des peuples confiés à sa tutelle. La Cappadoce, l'île de Chypre, où Gaton compte tant de clients et d'amis, en rendront un témoignage éclatant. < Si la véritable grandeur est là, et si, dans le cours des siècles, il s'est trouvé plus d'hommes sachant vaincre leurs ennemis que d'hommes sachant vaincre leurs passions, il est digne de vous, ô Gaton, d'en estimer davantage ce mérite militaire, quand vous le trouvez associé à de plus rares et de plus difficiles vertus. Pour dernier argument et comme en désespoir de cause, je ferai appel auprès de vous à la philosofdiie, que j'ai longtemps regardée comme ma meilleure amie et comme le plus beau présent des dieux au genre humain. Oui, cette communauté d'études et de travaux auxquels nous nous sommes voués de concert depuis notre enfance, cette ardeur mutuelle qui, par un exemple resté jusqu'ici sans imitateurs, nous a fait introduire au Forum, au milieu des affaires publiques et jusque dans les camps, la véritable et antique philosophie que certaines gens ne croient bonne que pour les désœuvrés, voilà ce qui vous parle en ma faveur et ce qu'il n'eât pas permis à Gaton de ne point écouter (1). »

Tout ce qui pouvait émouvoir Gaton, tout ce qui

(i) Ad Div,, loe. cU.

pouvait, du moins, en flattant sa manie, dissiper ses défiances, écarter ses soupçons, endormir ses antipathies et adoucir son levain, Cicéron l'avait mis en œuvre avec une remarquable adresse et une intelligence consommée des travers et des préjugés du personnage. Il obtint donc ces supplicatmts qu'il avait si ardemment désirées; mais ce ne fut pas sans peine, et la séance du Sénat où elles furent décrétées va nous offrir un curieux échantillon des mœurs parlementaires de l'ancienne Rome.

Au fond, tout le monde était d'avis de décerner à Cicéron la récompense qu'il sollicitait et qu'il avait si bien méritée. Mais, dans les assemblées délibérantes, ce sont quelquefois les questions les plus simples qui donnent lieu aux discussions les plus compliquées et les plus irritantes; et cela vient de ce (xu'à côté ou au-dessous de la vérité qui resplendit et qui s'impose à tous les esprits, il y a les passions, les rivalités de partis, les amourspropres et les ressentiments qui se dégagent, en quelque sorte, de tous les bas-fonds de la nature humaine, et qui viennent comme des nuages obscurcir cette vérité et en intercepter les rayons, t Ces corps, formés de tant de têtes, dira plus tard Louis XIV, n'ont point de cœur qui puisse s'échauft'er au feu des belles passions. »

Les dernières séances du Sénat avaient été exiraordinairement agitées par la motion du consul C. Claudius Marcellus, lequel, en exécution du séna-

tusconsolte rendu Tannée précédente, avait proposé de nommer un successeur à César dans son commandement des Gaules. Le la'ibun Gurion, déjà secrètement gagné à la cause de César, ne s'était point opposé d'emblée à la motion du consul; mais il avait rédigé et développé, comme on dirait aujourd'hui, un amendement tendant à ce que la mesure prise contre l'un des triumvirs fût également applicable à l'autre, c'est-à-dire à Pompée. Ces deux grands généraux lui étaient suspects au même d^é, disait-il, et il n'y aurait pas de tranquillité pour l'Etat tant que l'un et l'autre ne seraient pas redevenus de simples citoyens (1). Si Pompée était sincère, il devait, non pas promettre de donner sa démission, mais l'offrir immédiatement; tant qu'il ne serait pas rentré dans la vie privée, le commandement ne pouvait pas être enlevé à César. L'intérêt de la République exigeait que les deux rivaux désarmassent en même temps qu qu'ils restassent sans cesse en armes Tun devant l'autre (2). Et Curion, qui se sentait fort de l'appui du peuple, concluait à ce qu'il fût nommé des successeurs aux deux triumvirs, avec la réserve qu'il serait enjoint à ceux-ci d'obéir au sénatusconsulte ainsi libellé, à

(1) Dio. Cass., IJC, 6i. — Appian., De Bell, dvil, U, 27.

(2) Appian., De Bell civil,, II, 28. — « Oter son armée à César, a dit Plutarque, et laisser la sienne à Pompée, c'était» en accusant Ton d'aspirer à la tyrannie, donner à l'autre les moyens d'y parvenir. » (Plut., Cœ$ar.y 34.)

peine d'être déclarés ennemis de la patrie et traités comme tels.

La proposition de Gurion n'avait pas été adoptée par le Sénat; mais, depuis ce jour, le hardi tribun n'avait cessé de faire opposition à toutes les délibérations de la compagnie, — si bien que, lorsqu'il fut question de voter des supplications en Thonneur de CiicéroB, il déclara tout d'abord qu'il ne souffrirait pas que la discussion s'engageât sur ce sujet, ne voulant pas, disait-il, se faire accuser de prévarication dans la cause publique. Force fut aux consuls d'entrer en composition avec lui et de lui donner une apparence de satisfaction en déclarant que les supplications sur lesquelles on allait statuer seraient remises à l'année suivante. Comme la résistance de Curion ne venait point d'un parti-pris de nuire à Cicéron, dont il était ou se disait l'ami (1), mais du plaisir qu'il trouvait à déconcerter, par son opposition, tous les projets des consuls, ceux-ci n'eurent, pour le ramener à des sentiments pacifiques, qu'à feindre une parfaite indifférence à l'égard de la proposition, et à dire qu'ils s'en remettaient à la prudence du Sénat tant pour le nombre de jours à décréter que pour le choix de la saison qui semblerait la plus convenable. Une démarche polie, une concession purement formelle, c'est à quoi tiennent, bien souvent, les destinées des Etats «ns?ujettis au régime de la libre discussion.

(1) « Tuî cupidissimus. » (Ad Div.» Vm, ii.)

Quimportait, après cela, que le sénateur Balbus Cornélius vînt enfoncer, comme on dit, une porte ouverte, en affirmant à Curion que César prendrait son hostilité dans cette circonstance pour une injure personnelle? Curion savait mieux sans doute que ce sénateur à quoi s'en tenir sur les sentiments de César ; et quand un Domitius ^Enobarbus, un Metellus Scipion et d'autres personnages consulaires, qui auraient bien voulu faire tout manquer, mais qui n'osaient pas se déclarer ouvertement contre Cicéron, vinrent gourmander le tribun et lui reprocher son opposition, espérant peutêtre lui en rendre le goût, le tribun leur répondit fort spirituellement qu'il trouvait assez naturel de renoncer à son opposition, quand il voyait le décret voté par des gens qui n en voulaient pas (1). N'est-ce point là un de ces tours familiers à l'esprit parlementaire? et ne semble-tril pas que ce Curion siégeait, hier encore, dans une de nos Assemblées délibérantes?

Trois voix seulement firent défaut au décret des supplications : ce furent celles de Caton, de Hirrus et de Favonius, qui s'abstinrent et ne votèrent ni pour ni contre. Caelius, qui a rendu à Cicéron un compte fort amusant de la séance du Sénat, se contente de dire que Caton avait parlé de lui en termes fort honorables ; mais on peut suppléer au silence

(i) Ad Div., vm, n.

D'UN PRUCONSULAT 385

de Caelius par une lettre qu'il écriyit à notre proconsul à l'issue des débats. Voici cette lettre :

< Je me réjouis, comme liomme public et comme ami, de voir cette force d'âme, cette pureté, cet amour du devoir dont vous avez fait preuve à Rome comme citoyen, dans les plus grandes circonstances, se retrouver eh vous au même degré, quand vous administrez au dehors et commandez les armées. Aussi ai-je loué dans mon discours et dans mon décret le magistrat sans reproiîhe, l'homme de conseil et d'action, à qui nous devons la conservation d'une province, le salut de la personne et du royaume d'Ariobarzane et le retour d'alliés incertains à l'attachement pour la domination romaine. C'est, d'après mon jugement, ce que je pouvais faire ; je l'ai fait. Les supplications sont ordonnées. Et je vous en félicite, si, après un succès qui n'a rien de fortuit, et dont vous n'êtes redevable qu'à votre vertu et à votre conduite, vous aimez mieux voir notre reconnaissance remonter aux dieux immortels que se reporter sur vous. Que si vous regardez les supplications comme un droit au triomphe, et que vous aimiez mieux par conséquent qu'on en fasse honneur au hasard qu'à vous, je vous dirai que le triomphe n est pas toujours une conséquence des actions de grâces, et qu'il y a quelque chose de plus éclatant que le triomphe : c'est d'entendre proclamer, par le Sénat, qu'on est redevable du salut et de la conservation d'une province

à Tesprit de mansuétude et d'équité du gouverneur, plutôt qu'au courage des soldats et à la faveur des dieux. Si cette lettre est assez longue, contre mon usage, c'est que je tenais particulièrement à vous faire bien comprendre que, si j'a,i opiné pour ce qui est le plus grand honneur à mon avis, je n'en suis pas moins heureux de ce que vous ayez obtenu ce que vous préfériez. C'est dans ce sens que j'ai voté. Portez- vous bien, aimez-moi toujours, etc. (1). »

Qu'il y ait un certain art dans ce langage de Caton, nous ne le nions pas; il s'agissait de dorer l'amère pilule qu'on voulait faire avaler à Cicéron. Mais assurément ce n'est point là le style d'un galant homme, et sous l'apparence de bonhomie un peu pédante dont cette lettre est revêtue, on entrevoit aisément la petitesse des sentiments qui l'ont dictée (2). Gaton n'a qu'une crainte : c'est que les supplications votées en l'honneur de Cicéron n'inspirent à ce dernier le désir de solliciter les honneurs du triomphe. Et pourquoi le vieux républicain se montre-t-il si prématurément contraire à une pensée qui n'a peut-être pas encore germé dans l'esprit du proconsul? Nous savons tout ce qu'on

(i) Ad Div,, XV, 5.

(2) Nous ne partageons pas tout à fait Padmiration que cette lettre de Caton a inspirée à M. G. Boissier. Il ne nous semble pas qu'elle soit « un chef-d'œuvre d'habileté, » ni qu'il y ait là « une façon fort aimable de refuser, » ni qu'on puisse en déduire d'une manière absolue que Caton « était un homme d'esprit à ses heu-

D'UN PROGONSULAT 387

peut dire ici à la décharge de Caton. t H n'avait en vue que Tintérêt de la République en s*opposant à ces demandes de supplications et de triomphe. Dans le grand danger que courait alors la liberté de Rome, quand tous les esprits inclinaient à la création d'une dictature qui rendrait à FEtat le repos dont il avait tant besoin après tant d'agitations, il n'était pas d'une bonne politique d'encourager ces démonstrations, dont l'inévitable résultat élait d'enorgueillir ceux qui en étaient l'objet et de les mettre en vue au-dessus de la foule. Si le triomphe ne se pouvait refuser à un César, après la conquête de la Gaule, ni à un Pompée après l'extermination des pirates et la soumission du Pont, de la Syrie, de l'Arménie et de la Judée, on avait le droit d'en contester l'honneur à un proconsul vainqueur d'une poignée de brigands tout au plus. Enfin, si l'on courait le risque d'avilir cet honneur en le prodiguant sans discernement au premier venu, il importait bien davantage de ne pas fournir un nouvel aliment à la brigue, de ne pas faire reluire, aux yeux des candidats aux fonctions proconsulaires, la perspective presque certaine des plus hautes récompenses en retour des moindres ser-

res. » Caton reste, après cette lettre, ce qu'il était auparavant et ce qu'il a été depuis, le plus vertueux et le plus grincheux des Romains. Si la grossièreté ne se retrouve plus dans la forme, elle subsiste toujours au fond. Le paysan du Danube avait pris des Initaines ce jour-là; mais il n'en est pas moins un paysan.

vices, et de ne pas les habituer ainsi à regarder les magistratures de ce genre comme im moyen de pourvoir à leur élévation personnelle plutôt qu'à la grandeur et à la sécurité de TEtat. > On peut dire tout cela, et bien d'autres choses encore. Mais quoi? les discussions poUtiques ont cela de particulièrement facile et fâcheux, qu'elles permettent de colorer des plus magnifiques arguments et des considérations de Tordre le plus élevé les préoccupations les plus personnelles et les vues parfois les plus mesquines.

La vérité toute nue et dépouillée des formules parlementaires sous lesquelles l'orateur l'enveloppait, c*est que Gaton était bien décidément hostile à Cicéron. Etait-ce par jalousie? était-ce par défiance de l'avenir ou par rancune du passé? On ne le sait pas bien au juste, et la chose ne vaut pas la peine qu'on se donnerait pour la tirer au clair. Mais si Gaton n'avait songé qu'à l'intérêt supérieur de la République en s'opposantaux velléités triomphales de Cicéron, il est bien certain qu'il n'aurait pas travaillé, comme il le fit très-peu de temps après, à obtenir vingt jours de supplications pour Bibulus, le proconsul de Syrie (1); et la réputation d'austérité que ce grand citoyen s'est acquise dans l'histoire aurait peut-être à souffrir de cette circonstance aggravante que ledit Bibulus était son gendre.

(1) ÀdAtt,,yu, 2.

Cicéron se tira de là comme il s'était tiré souvent de situations plus délicates, en homme d'esprit. Il répondit à Caton :

« Félicité par votre lettre, exalté par le témoignage public que vous m'avez rendu, je ne vois pas ce qui me reste à désirer... Rome fut-elle peuplée de Gâtons, au lieu de n'en posséder qu'un (ce qui est déjà un assez grand prodige), quel char de triomphe, quelle couronne mettrai-je en comparaison avec vos éloges? A mon sentiment, et à juger sainement des choses, rien n'est plus glorieiix pour moi que le discours que vous avez prononcé, et que mes amis ont eu soin de transcrire. Ma dernière lettre vous expliquait les motifs de mon désir, je ne dirai pas de mon ambition. Vous ne les avez pas approuvés. Ils ont cependant un côté plausible. Il ne faut pas sans doute montrer pour les honneurs une avidité excessive. Mais ceux que le Sénat confère de son propre mouvement, qui pourrait les dédaigner? J'espère, des services par moi rendus à la République, que cet ordre ne me jugera pas indigne d'un prix que l'usage lui-même y a mis. Dans ce cas, je ne vous demande pas plus que votre lettre n'exprime en termes si affectueux. Quand vous aurez voté pour le témoignage, à votre sens, le plus honorable, réjouissez-vous avec moi, si j'obtiens ce que j'ai préféré. Ainsi, déjà vous avez voté et agi dans la droiture de votre âme. Je le vois dans ce que vous m'écrivez. D'ailleurs, une preuve maté-

m L'ÉPILOGUE

rielle que les supplicatiom n'ont pu vous déplaire, c'est que vous vous êtes associé à la rédaction du décret. On sait que des amis seuls prennent une part semblable aux actes de cette nature. Je compte vous voir incessamment, etc. (1). >

On ne serait pas éloigné de croire qu'après avoir lu cette lettre, modèle achevé d'ironie et de grâce attique, Caton dut répéter, avec une légère variante, le mot qui lui était échappé jadis à propos du plaidoyer pour Muréna : Fcicettim habemusprocoHsulemf C'est qu'en efifet, tout en affectant, encore une fois, à la barbe du rigide stoïcien, le plus parfait et le plus complet détachement des honneurs d'ici-bas, Qcéron ambitionnait déjà (et le laissait très-bien voir dans sa lettre) la suprême distinction du triomphe. Le succès qu'il avait obtenu dans l'affaire des supplications l'avait mis en goût de gloriole et de panaches. Quand il écrivait à Caelius pour le remercier de la célérité et du zèle admirables qu'il avait déployés en sa faveur dans le Sénat, il ne lui laissait pas ignorer qu'il se flattait à présent de se faire décerner le reste, c'est-à-dire le triomphe, et il le priait d'y travailler avec la même constance (2). c Mes amis m'excitent à demander le triomphe, disait-il à Atticus. En effet, ce ne serait pas mal ouvrir Tère d'une existence nouvelle. Allons, mou

(i) Ad Div„ XV, 6.

(2) Ibid,, n, 45.

cher Atticus, ayez donc Tair d'y prendre un peu d'intérêt aussi; j'en serai moins ridicule à mes propres yeux (1). » n allait même jusqu'à se faire tout petit auprès d'Appius Glaudius, l'ex-oppresseur de la Cilicie, devenu censeur par la grâce des sesterces, et à se féliciter du pressentiment qui l'avait poussé à appuyer jadis la demande de triomphe de ce brigand, en pensant qu'il lui créait un titre à la réciprocité de ses bons offices (2).

Ainsi, ce qui n'avait été d'abord qu'une espèce de rêve, d'aspiration vague et confuse dans son esprit, allait s'y dessinant chaque jour avec plus de netteté »et s'y accusant d'une façon plus précise. Le rêve prenait un corps, l'aspiration se transformait en dessein très-positif, la velléité devenait un trèsferme propos. Déjà même Cicéron supputait ce que pourrait bien lui coûter Cette satisfaction d'amourpropre qu'il prétendait s'offrir : il appelait l'attention de son ami Atticus sur une succession qui venait de lui échoir à Rome, le priant de la mettre à Tabri des manœuvres d'un certain drôle qui la convoitait, et ajoutant qu'il avait besoin de ces fonds pêw les dépenses du triomphe, de ce triomphe qu'il ne voulait plus, disait-il, ni rechercher avec vanité, ni dédaigner avec orgtml (3).

(4) Ad AU., VI, 6.

(2) Ad Div,, m, 43.

(3) Ad AU,, VI, 9. — Il s'agit ici d'une somme d'argent légaée à Cicéron par un certain Précius qui avbit été son ami.

Peut être, en eflFer, des motifs plus sérieux et plus graves poussaient-ils le proconsul à donner suite à son idée. On a vu de quelle manière le Sénat avait accueilli sa demande de supplications, et de combien peu il s'en était fallu qu'elle n'échouât. Les dépêches de Caelius lui avaient montré le mauvais vouloir qui semblait animer à son égard quelquesuns des membres de ce patriciat auquel il avait fait tant de concessions dommageables parfois à son honneur. Il ne pouvait se faire illusion sur le peu de reconnaissance qu*il avait à attendre de leur part, et il était même en droit de se demander si les services qu'il avait rendus étaient appréciés à leur juste valeur. Qu'avait-il épargné pour leur être agréable? N^ s'était-il pas fait obligeamment leur intendant, leur homme d'affaires, dans toutes les circonstances oh leur argent s'était trouvé engagé? N'avait-il pas poussé la condescendance jusqu'à l'oubli et jusqu'à la désertion de son devoir, quand il s'était agi de sauver les créances d'un Brutus ou d'un Pompée, et de voiler, autant qu'il était en lui,

peut-être simplement son client. Car, comme le dit M. G. Boissier, • c'(îtait l'usage à Rome qu'on payât, après sa mort et par son testament, toutes les dettes de reconnaissance et d*affection qu'on avait contractées pendant sa vie. C'était un moyen qui s'offrait au client de se libérer envers l'avocat qui l'avait défendu... Cet usage était devenu un abus : la mode et la vanité s'en étaient mêlées. On voulait paraître avoir beaucoup d'amis en inscrivant beaucoup de monde sur son testament, et, naturellement, on inscrivait de préférence les plus illustres. » (Cicéron et ses amis, p. 89.

la monstrueuse tyrannie d'un Appius Glaudius? Qu'obtenait-il aujourd'hui en retour d un tel dévouement? L'ingratitude des uns, la malveillance des autres. Il savait, de source certaine, que Hirrus, l'âme damnée de Pompée, avait eu la pensée de s'opposer au décret des supplications; que Domitius iEnobarbus et Metellus Scipion, les amis de Pompée, de Brutus et de Gaton, ne l'avaient voté qu'à contre-cœur; que Gaton lui-même, enfin, après avoir fait l'aumône de quelques éloges à son intégrité, à sa mansuétude et à sa justice, avait rabaissé comme à plaisir l'importance et l'éclat de ses succès militaires, et, finalement, s'était abstenu au moment du vote.

On le ménageait encore, en raison du besoin que l'on pourrait avoir, à l'occasion, de son éloquence, de ses lumières et de son zèle ; mais pour une âme délicate et sensible comme la sienne, il y avait quelque chose de blessant dans ces ménagements mêmes que la politique seule imposait aux patriciens. Il sentait bien qu'il était toujours pour eux Vhomo nomis d'autrefois, c'est-à-dire le nouveau- venu, rétranger, et jusqu'à un certain point l'homme suspect. Il en avait eu la preuve dans ses rapports avec Bibulus, le proconsul de Syrie, et l'on nous pardonnera de citer encore ici un fragment de lettre où se manifeste, jusqu'à l'évidence, cette hostilité sourde que le patriciat nourrissait à son égard.

« Seul de tout Tentourage de Bibulus (la lettre

est adressée à Caninius Sallustius, son proquesteur), vous ne m'avez jamais dit mot de Taversion que, sans aucun motif, il a conçue pour moi. J'ai su de plus d'un côté qu'à l'époque où l'on craignait pour Antioche et où l'on n'avait d'espérance qu'en moi et mon armée, il disait hautement qu'il s'exposerait à tout plutôt que de paraître avoir eu besoin de mon secours. Je ne vous en veux pas de votre silence, parce que près du préteur votre position de questeur était assez délicate... Il écrivait à Tliermus (le propréteur d'Asie) au sujet de la guerre des Parthes, et il ne m'écrivait pas un mot à moi, sur qui il n'ignorait pas que pesait la responsabilité. Il ne m'a adressé qu'une seule lettre : c'était pour l'augurât de son fils... Dans ses dépêches au Sénat, il s'attribuait ce qUi nous était commun; par exemple, le change si avantageux de l'argent du peuple, dont on était, disait-il, redevable à ses soins. U s'est même approprié un honneur qui m'était dû exclusivement, osant bien revendiquer pour lui seul le mérite de 1 économie que j'avais faite en refusant d'employer les auxiliaires Transpadans. D'un autre côté, il m'associe généreusement à ce qu'il a fait sans moi, lorsque nom avons demandé tous deux, dit-il, que la ration de pain de la cavalerie auxiliaire fût augmentée. Mais ce qui me semble marquer surtout chez lui la petitesse d'esprit et je ne sais quelle vague envie de nuire, c'est que, dans ses lettres, en parlant d'Ariobarzane, que le Sénat

sur ma proposition a nommé roi et qu'il a placé sous mon patronage, il lui refuse le titre de roi et affecte même de l'appeler le fils du roi Ariobarzane. C'est un de ces caractères que les avancer ne font qu'aigrir (1). »

Coups d'épingle, si l'on veut; mais ces façons d'agir, qui n'étaient point d'ailleurs particulières à Bibulus, étaient l'indice et la conséquence d'un parti-pris, d'un esprit généralement et systématiquement hostile au personnage qui en était l'objet. Or, ce Bibulus, qui s'était montré un si pauvre homme pendant son consulat à côté de César, obtint sans discussion, comme on l'a déjà vu, les honneurs que l'on marchandait à Cicéron. Lui qui, dans son proconsulat de Syrie, n'avait pas mis les pieds hors de son camp, lui qui, « tant qu'il y avait eu mine d'étranger dans sa province n'avait pas plus bougé de l'intérieur d'Antioche qu'autrefois de sa maison (2), » lui, enfin, qui avait laissé porter à Cicéron tout le poids de la guerre contre les Parthes, fut. gratifié, par l'influence de Caton, son beau-père, d'une vingtaine de jours de supplications, et il aspirait même à jouir des honneurs du triomphe! Cicéron éclata : « Ce serait une honte pour nous.

(\) Ad Div., n, 17.

(2) Ad AU., VI, 8; VU, 2. — Ces derniers mots sont une allusion à Tattitude que Bibulus avait gardée pendant son consulat, depuis le jour où César, son collègue, l'avait fait enlever du Forum avec Caton par les huissiers des tribunaux.

;W6 L'ÉPII/)GUE

s'écria-tril, pour vous, Atticus, aussi bien que pour moi. Je suis donc résolu à employer tous les moyens possibles (pour triompher) et j'espère que je réussirai. .. Quant à Caton, il m'a desservi d'une manière bien indigne. Il a témoigné, ce que je ne lui demandais pas, de mon intégrité, de mon équité, de ma douceur, et il m'a refusé ce que j'attendais de lui... Mais ce même Caton a fait accorder vingt jours à Bibulus; passez-moi d'être rancunier; c'est là une chose que je ne puis souffrir et que je ne lui pardonnerai jamais (1). »

n n'est pas indifférent d'opposer à cette conduite méprisante, ou tout au moins dédaigneuse, du patriciat romain envers Cicéron, l'attitude pleine d'adroite bienveillance et d'habile sympathie que César avait su prendre à son égard. Le grand capitaine avait compris depuis longtemps le parti qu'il pouvait tirer du grand orateur pour l'exécution de ses desseins, Bt il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour l'attacher à sa personne, sinon à sa cause. Pendant la guerre des Gaules, et depuis que Cicéron s'était tourné vers le parti des triumvirs. César s'était appliqué à dissiper toutes les préventions qui pouvaient rester dans l'esprit de l'auteur des Lois; il avait parfaitement accueilli, sur sa recommandation, tous les jeunes gens qui étaient venus prendre du service dans son armée, notamment

(4) Ad Ait., vn> 2.

Trebatius et Quintus Cicéron lui-même, fls échangeaient ensemble des lettres affectueuses et spirituelles, où les compliments et les flatteries n'étaient ménagés de part ni d'autre (1). César avait prêté de l'argent à Cicéron; il avait applaudi de loin à sa bellOv campagne contre les Parthes; dans la séance du Sénat oti furent décrétées les supplications, on avait fort remarqué que la cause du proconsul n'avait été plaidée par personne avec autant de chaleur et de vivacité que par Balbus Cornélius, Fami particulier du vainqueur des Gaules; enfin, César lui-même écrivit peu de temps après à Cicéron « la plus aimable lettre du monde, » pour le féliciter de rhonneur qu'il venait d'obtenir, et ne manqua pas de lui taire malicieusement observer que Caton avait voté contre lui (2).

Eh bien! il nous semble qu'il ne faut pas aller chercher plus loin l'explication de la conduite tenue par Cicéron au début de la guerre civile, qui coïncida, à très-peu de chose près, avec son retour dç la Cilicie. On a essayé de donner une couleur et des motifs politiques à ses tergiversations, à ses perplexités, à la longue neutralité qu'il observa dans les premiers temps entre les deux ambitieux qui allaient se disputer l'Empire à main armée. Que

(i) Nous renvoyons le lecteur, pour tout ce qui touche à cette belle amitié de Cicéron et de César, au très-intéressant chapitre que M. Gaston Boissier y a consacré dans son livre déjà cité.

(2) Ad AU., Vn, d, 2.

de problèmes réputés insolubles, que d'événements dont le sens échappe âux historiens et qui seraient bien vite éclairés d'une vive lumière s'il était permis de saisir les sentiments personnels de ceux qui y ont pris part et de lire dans leur âme aussi couramment que nous lisons ici dans celle de Cicéron! Il est hors de doute que Cicéron n'a pas cessé un seul instant df faire des vœux pour la République, pour la liberté, et ceux-là font injure à sa mémoire qui prétendit mettre ses incertitudes sur le compte d'un obscurcissement, même passager, de la notion du devoir dans son esprit (1). S'il a hésité assez longtemps ^ se décider entre César et Pompée, c'est qn'il a été, assez longtemps aussi, à se demander si la Républi(jue et la liberté devaient trouver dans le camp ie celui-ci des défenseurs beaucoup plus convaincus et beaucoup plus zélés qiie sous les

(i) Gœlius écrivait à Cicéron ^ dès le mois de septembre de l'an 50^ Jongtemps avant Texplosion des hostilités déjà prévues : « Je ne sai| guère quel parti prendre dans cette conjoncture, et je m douU pas que cette perplexité ne nous soit commune. Dans l'un des purtis^ j'ai des obligations de reconnaissance et des amitiés ; dans l'autre^ c'est la cause et non les hommes que je hais. Mes principes, que vous partagez sans doute, sont ceux-ci : dans les dissensions intérieures, tant que les choses se passent entre citoyens sans armes, préférer le plus honnête parti; mais quand la guerre éclate, et que deux camps sont en présence, se ranger autour du plus fort, chercher la raison où se trouve la sûreté, » (Ad Div,, VIII, i4.) Rendons cette justice à Cicéron, que les suppositions de Cœlius étaient absolument dénuées de fondement, et que ce jeune épicurien, à la morale relâchée, prétait à son noble ami des sentiments et des vues absolument incompatibles avec sa géaé-

drapeaux de celui-là. t Je ne craindrais pas de me déclarer, disait-il à Âtticus, s'il ne s'agissait pas de quelque chose de moins que TEtat; mais aujourd'hui, c'est Tambition de deux hommes qui met tout en feu et en péril. Car si c'est la République qu'on songe à défendre, pourquoi ne l'a-t-on pas défendue quand César lui-même était consul? Pourquoi, l'année suivante, ne m'a-t-on pas défendu, 7noi, dont la cause était cdle de JRotnef Pourquoi a-t-on fait continuer à César son commandement, et par de telles voies ? etc. (1) » Il semblait à Cicéron (et en cela il ne se trompait point) que chacun des deux partis ne recherchait autre chose dans la guerre qui allait s'ouvrir que la satisfaction de ses intérêts : si, du côté de César, on se préparait à combattre contre les lois, on ne s'armait guère, du côté de Pompée, que pour la conservation de ses

reuse et honnôie nature. Cicéron n'était pas un de ces hommes qui tournent avec la fortune et se décident pour lé succès. Il a pu avoir, comme tant d*autres> ses phases d'hésitation et d'incertitude, motivées par de petits ressentiments et de petites faiblesses. Mais quand le droit, ou ce qu'il croyait tel, s'est montré à lui clairement, il n'a plus hésité, il s'est levé, il a marché là où la justice et la liberté l'appelaient. Et quand, au dernier moment, ce même Cœlius essaya en vain de le retenir par une lettre touchante, où il lui faisait envisager sa fortune perdue et l'avenir de son fils compromis : « Je suis heureux, répondit Cicéron, de voir que vous preniez autant de souci pour mon fils ; mais si la République subsiste, il sera toujours assez riche avec le nom de son père. » {Ad Div., n> d6.) Ce jour-là, le feuilletoniite de M. Mommsen s'est retrouvé grand citoyen et grand homme, (i) Ad AtU, YII, 3.

privilèges. Il lui arrivait parfois d'éprouver comme une sorte de mauvaise humeur quand ses amis essayaient de lui démontrer que la bonne cause était ici plutôt que là. La bonne cause? le bon parti? • Qn'entendez-vous par ces hommes du bon parti? Je n'en connais pas que je pourrais nommer... Est-ce le Sénat qui est le bon parti, le Sénat qui laisse les provinces sans gouverneurs?... Sont-ce les chevaliers, qui n*ont jamais été d'un patriotisme trèssolide et qui aujourd'hui sont tout dévoués à César? Sont-ce les gens de commerce, ou ceux de la campagne, qui ne demandent qu'à vivre en repos ? Croirons-nous qu'ils redoutent beaucoup de voir venir une monarchie, eux à qui tout gouvernement est bon, dès lors qu'ils sont tranquilles (1)? »

Voilà le résultat des beaux discours que Caton avait prononcés nagtière dans le Sénat. Comme on avait mesuré la sympathie à Cicéron, il mesurait à son tour Testime et la confiance ; et le pessimisme dont ses lettres sont empreintes à ce moment critique n'est pas d'un esprit ébranlé dans sa foi, mais d'un cœur aigri dans ses affections. Il ne faut pas demander à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner. Un homme, quelque vigoureuse que soit la trempe de son âme ou de son caractère, ne saurait abdiquer tout à fait sa personnalité en faveur de l'idée ou de la cause à laquelle il s'est voué. Exigez

(4) Ad AU., vn, 7.

de lui le sacrifice de ses intérêts, de sa fortune, de sa liberté, de sa vie même : il y a des moments d'enthousiasme, des heures solennelles où il regrettera de n'avoir pas davantage à perdre. Mais ne jouez pas avec les passions de cet homme, surtout avec ses petites passions; ne le froissez pas journellement dans ses délicatesses, s'il en a ; ne le heurtez pas même dans ses préjugés, s'il lui en reste; ménagez sa susceptibilité, respectez ses fantaisies ou ses illusions; inclinez-vous devant ses faiblesses, — sans quoi ses instincts d'indépendance finissent par se révolter ; son moi, humilié ou offensé, regimbe sous le fouet; toutes les fibres de son orgueil s*émeuvent; le sentiment de sa dignité ou de sa valeur personnelle lui fait oublier toutes les considérations de liberté, de patrie, d'humanité et d'intérêt commun ; Thomme reste, en un mot, et le citoyen s'évanouit, — au moins pour un temps.

On a beau dire à Cicéron, il a beau se dire à luimême que la République n'a pas de plus dangereux ennemi que César, et que le triomphe de cet ambitieux sera le signal d'une révolution oîi s'engloutiront inévitablement toutes les libertés de Rome, il hésite à se déclarer contre César, parce que César, tout en devenant son adversaire politique, n'a pas cessé d'être son admirateur, parce que César a pris son parti dans Tafifaire des supplications et qu'il a loué sans réserve des exploits ou des services que d'autres ont accueillis avec un haussement d'épaules.

Et il n'envisage pas, sans une secrète angoisse, le moment où il lui faudra se prononcer dans le Sénat entre les deux rivaux; car, si sa raison Tentraîne du côté de Pompée, son cœur ;le retient encore du côté de César. « Que faire? Quand j'entendrai dire : A votre tour. Marais TuUim, parlez! que répondrai-je? Il n'y aura plus à tergiverser. Me prononcerai-je contre César ? Mais que devient alors la foi jurée, quand, pour ce même privilège qu'il réclame, j'ai, moi, sur sa prière, été solliciter CaeUus à Ravenne? Que dis-je sur sa prière? sur celle de Pompée lui-même... Et, si je suis pour César, que dira Pompée ? Que direz-vous tout le premier, vous, le prôneur en titre de mes actes et de mes œuvres? L'année dernière et la précédente, sous le consulat de Marcellus, lorsqu'il s'agissait de la province de César, j'ai su par deux fois éviter recueil, et voilà que je m'y jette en plein! Aussi, laissant aux fous l'initiative de la parole, je crois que je ferai bien de travailler à obtenir ce triomphe, ne fû^ce que pour avoir une raison de ne pas être à Rome... (1). »

Grâce à ce triomphe, qu'il attendit longtemps et qui ne lui vint jamais, Cicéron put se dérober à la cruelle nécessité d'opiner dans le Sénat pour ou

(i) Ad AU., vu, \, — On sait que les proconsals qui demandaient le triomphe ne pouvaient pénétrer dans Tenceinte du pomœrium avant de l'avoir obtenu. Lucullus attendit trois ans aux portes de Rome le décret du Sénat qui lui conféra cet honneur si bien mérité.

D'UN PROGONSULAT 403

contre César, et concilier ainsi, pendant quelques mois, son devoir d'ami reconnaissant avec son devoir de citoyen. Ce fut le résultat le plus net et, en somme, le plus avantageux pour lui, de son proconsulat en Cilicie. Car, si l'on excepte le peu de bien qu'il lui a été permis de faire çà et là, comme à la dérobée, à ses administrés, et dont sa conscience seule a pu lui rendre témoignage, — qu'a-t-il gagné à cette mission lointaine dont il a regretté depuis de s'être fait sitôt relever (1)? Non-seulement il ne s'y est pas enrichi, comme ont su le faire tous les autres proconsuls qui l'y ont précédé, mais encore il n'en rapporte pas un sou vaillant, et il n'a pas de quoi payer la dette qu'il a contractée envers César au moment même où il se voit obligé de rompre avec lui (2). Il en revient désarmé, impuissant, incapable de jouer un rôle efifectif dans les événements qui vont s'accomplir, diminué même dans ime certaine mesure par le long silence qui, depuis dix-huit mois, s'est fait autour de son nom, et tout à fait désorienté dans une situation politique dont il aperçoit bien les périls, dont il connaît bien les

(i) « Ridebis hoc loco fortassè. QiMm vellem etiam nunc in provinciâ morari / Plané opus fuit, si hoc impendebat. » (Ad AU., loc, cit.)

(2) Vous savez que je suis encore en reste avec César. Pensezvous que j*aie à craindre qu'on ne me reproche ma dette, si j'opine pour lui seulement en douceur, et si je me roidis, qu'on ne me la réclame tout haut? Que faire? Le payer? me direz-vous : eh bien ! j'emprunterai à Cœlius, » (Ad Att,, VU, 3.)

acteurs, mais dont il cherche en vain la solution dans d'impossibles compromis et de chimériques transactions. Homo novm, tel il a été au début de sa carrière, tel il se retrouve encore à la fin. H n'obtiendra pas même de ses concitoyens cette récompense purement honorifique qu'il a tant ambitionnée : l'ère des triomphes va se trouver interrompue par la guerre civile, et le Capitole n'ouvrira plus ses portes désormais que devant l'homme de génie qui, plus ferme et plus fort que lui, a su mettre ses actes d'accord avec ses théories, et sacrifier à la paix du monde Tintérêt d'une aristocratie frappée de caducité et d'une République condamnée à mort.

Si la personne de Cicéron se trouvait seule en cause dans Tbistoire de son proconsulat en Cilicie, nous avouons qu'il serait malaisé de donner une conclusion formelleet positive aux pages qu'on vient de lire. L'impression générale qui reste à l'esprit, quand on arrive au terme de cette histoire, n'est ni entièrement mauvaise ni entièrement bonne, au moins à l'égard de Thomme qui y a joué, en apparence, le principal rôle.

A considérer les choses par un certain côté relatif, par comparaison avec ce qui se pratiquait ailleurs à la même époque, et du point de vue exclusif de l'action exercée personnellement par le proconsul sur les affaires de sa province, on ne saurait disconvenir qu'il s'est montré vraiment bon et vraiment grand.

Il était de tradition, dans l'aristocratie romaine, aux derniers temps de la République, qu'une province à administrer était l'équivalent d'une fortune

à faire ou à refaire. L'aristocratie romaine, dit M. Mommsen (1), ressemblait, sous ce rapport, à une bande de voleurs, et le piUage des provinciaux avait été par elle systématiquement organisé. Les habiles de la bande ne faisaient pas les délicats ; car ils avaient, en fEiit, à partager le butin avec les avocats et les juges, et plus ils volaient, plus ils le faisaient impunément. La notion du point d'honneur s'était développée jusque dans le vol : le grand voleur regardait avec mépris le simple larron, qiii, à son tour, dédaignait profondément les petits friponneaux; et ceux qui, par hasard, étaient condamnés, se montraient fiers du chiffre des sommes qu'ils avaient extorquées. Ainsi se conduisaient, dans les provinces, les successeurs des hommes qui avaient été accoutumés à ne rapporter de leur administration que les remerciements de leurs sujets et l'approbation de leurs concitoyens. — Or, il est à peine nécessaire de faire observer que le proconsulat de Cicéron n'a eu rien de commun, à cet égard, avec le brigandage officiel de ses prédécesseurs ou de ses collègues. Toute sa conduite, depuis le jour où il entra à Laodicée jusqu'à celui qui le vit s'embarquer au port de Side, a été marquée au coin de la plus stricte et de la plus irréprochable intégrité. Il n'a pas même daigné profiter des facilités que lui donnait la loi Jvlia pour se faire héberger, pendant son

(4) Histoire romaine, t. Vil, p. 240.

voyage, par les populations des pays qu'il traversait. L'enquête la plus pointilleuse des historiens qui excellent à couper un cheveu en quatre ne saurait trouver trace, nous ne disons pas de la moindre extorsion, mais de la moindre levée arbitraire faite en Cilicie au profit personnel du proconsul.

C'était encore un axiome adopté par tous les gouverneurs de province, au temps de Cicéron, que les provinciaux n'avaient aucun droit d'aucune sorte, ni politique ni civil, et qu'ils étaient à peine des hommes. Si les provinces étaient regardées comme le prœdium du peuple romain, leurs habitants en étaient proprement le bétail, les immeubles par destination, que tous les proconsuls, en leur qualité d'usufruitiers temporaires, se transmettaient, en quelque sorte, de la main à la main, comme une matière taillable et corvéable à merci. M. Mommsen remarque, très-justement aussi, que la responsabilité n'en incombe pas aux Romains seuls; que presque partout, avant eux, les Grecs, les Phéniciens et les Asiatiques avaient enlevé aux nations le sens du droit et de la liberté, qui avaient prévalu en d'autres temps; que presque partout les peuples s'étaient accoutumés à être traités comme des esclaves, et qu'on ne fit nulle part de différence entre un surveillant carthaginois, un satrape syrien ou un proconsul romain; qu'aucune règle de moralité, enfin, ou de justice pénale n'étant obligatoire pour les administrateurs romains et

pour leur suite, les injures violentes, les r^ts, les assassinats même étaient prodigués dans les provinces avec ou sans le prétexte de la loi (1). — Nous ne croyons pas nous abuser en disant que le proconsulat de Gicéron est également, à ce point de vue, une exception bien honorable à la tradition des oligarques romains. De même qu'il a ménagé l'argent des provinciaux, il s'est montré soucieux de leur dignité, économe de leur sang, humain, compatissant, doux, affable même, en toute rencontre. Qu'on se rappelle ses procédés si généreux à l'égard d'Ariobarzane, les efforts qu'il a faits pour préserver les populations de la famine, pour leur épargner les rigueurs de l'occupation et des logements militaires, le libre accès que tous les opprimés trouvaient auprès de lui, le droit conféré à quelques cités de sa province d'élire elle:-mèmes leurs magistrats et de se régir selon leurs lois et leurs coutumes. Si ce n'était pas encore là cette parfaite égalité rêvée par l'auteur de la Eépiiblique et des Lois, si ce n'était pas le retour complet des relations légales aux relations naturelles entre les membres de la société, c'était du moins un acheminement de bon augure vers cet idéal de cité universelle dont les

(i) Histoire 7*omaine, p. 239. — Et M. Mommsen cite à ce propos Texemple du proconsul Cotta, qui, au sidge d'Héraclée du Pont, assigna à la milice provinciale tous les postes de danger pour sauver les Romains, et, voyant que le siège ne marchait pas à son gré, fit trancher la tète aux ingénieurs.

œNCLUSION 409

jurisconsultes de TEmpire eux-mêmes se sont rapprochés sans jamais Tatteindre.

Et que d'éloges ne sera-t-on pas tenté de décerner à Cicéron, si Ton vient à comparer sa conduite personnelle avec celle de ces proconsuls que Thistoire nous a dépeints, une fcHs délivrés de la contrainte des lois et de la surveillance du peuple et du Sénat, se livrant, avec Tardeur de soldats parvenus, à toute la fougue de leurs passions brutales (1)! Le Verres qu'on se représente mollement couché dans sa litière, couronné de roses, et promenant sa rêverie sur les doux rivages de la mer de Sicile, serait encore un délicat en regard de ces autres préteurs que l'orateur Titius nous montrait, dès le siècle précédent, jouant aux dés toute la matinée, en compagnie de leurs concubines, et qui, vers Taprès-midi, se rendaient à leur tribunal, tout gorgés de vin ; n'écoutaient ni les parties ni les témoins; puis, le moment venu de rendre la sentence, se détournaient vers leurs compagnons de plaisu* en leur disant : € Que m'importent ces gens ennuyeux? Allons plutôt boire du vin grec parfumé, et r.accompagner d'une volaille grasse ou d'un bon poisson (2)! » Voilà le type du gouverneur de province en ces temps de République finissante ; voilà le tableau

(i) Ed. Laboulaye, Essai sur les lois criminelles des Romains, p. 163. — Cf. Liv, XXXIX, 42; A. GelL, X, 3, et les Verrines.

(2) Ap. Macrob., Saturn,, U, 19; cité par M. Meyer dans ses Oratorum romanorum fragmenta, p. 273.

4iO Cœ^GLUSION

vrai de ces vertus patriciennes, pour la conservation desquelles un Gaton s'arrachait les entrailles et un Brutus se jetait sur la pointe de son épée ! — Il nous sera peut-être permis de féliciter la Gilicie d'avoir trouvé en Cicéron un proconsul de mœurs graves et pures, chaste et sobre dans sa vie, simple et bon dans ses manières, tout entier à ses devoirs administratife, consacrant aux nobles labeurs de la pensée les heures qu'il pouvait dérober à ceux de sa charge, entouré d'hommes exacts, diligents et probes en général comme lui, capable en un mot de faire aimer et respecter en sa personne la moins aimable des tyrannies et la moins respectable des Républiques.

Et cependant, nous n'essaierons pas de le nier : une critique qui ne serait que juste aurait le droit de relever bien des erreurs, bien des irrégularités, bien des dé&illances et (disons le mot) bien des foutes impardonnables, dans cette administration provinciale de Cicéron. n ne s'agit pas, en effet, quand on veut juger un homme, et plus spécialement un magistrat, de savoir s'il valait plus ou moins que ceux de son temps; la justice n'est pas une chose purement relative; et Ton ne peut sainement apprécier le proconsulat de Cicéron* qu'à la condition d'en rapporter tous les actes à la stricte mesure de cette loi morale, immuable, étemelle, absolue, qu'il a si bien définie lui-même dans ses traités de philosophie.

De ce nouveau point de vue, la scène change, la

CONCLUSION 41i

gloire du proconsul se trouve ramenée à des proportions modestes, presque chétives, et nous ne savons pas même si sa réputation de vertu n'en recevra pas quelques atteintes. L'histoire impartiale n'aura jamais trop de sévérité pour ses coupables complaisances à l'égard d'Àppius Claudius. Elle lui reprochera d'avoir fait servir au recouvrement des créances de Brutus et de Pompée une portion de cette puissance publique dont il avait été investi, non pour le bon plaisir de quelques-uns, mais pour le bien de tous. Elle ne lui pardonnera pas d'avoû* donné carie blanche aux pubiicains et aux trafic quants de tout étage; d'avoir payé les dettes de ses amis avec l'argent de l'Etat; d'avoir fourni à ses subordcmnés des moyens illicites de pourvoir à leur avancement et à leur fortune; d'avoir, en im nwït, fait ou laissé faire pour les autres ce qu'il n^eût pas voulu certainement qu'on fit pour lui-même. Elle pensera peut-être, comme l'austère Gaton, qu'il s'est trop hâté de réclamer la récompense de ses eiploits militaires, et elle se demandera si la vanité ou l'ambition personnelle n'a pas eu plus de part à ses services que le désir sincère d'être simplanent utile à la République. EUe constatera du moins que le dépit de se voir quelque peu maltraité ou méconnu a failli le rejeter dans un parti qui ne fut jamais le sien, et le séparer, au moment décisif, de cette aristocratie à laquelle il avait fait jusque-là tant et de si déplorables concessions.

Que dire à présent des prodigieuses négligences et des inconcevables desiderata de son administration ? S'il fut parfois coupable en agissant, ne Ta-t-il pas été plus encore en n'agissant pas ? A quel abus a-t-il touché pour essayer de le détruire? Quel éflfort a-t-il tenté, quelle mesure a-t-il prise pour corriger un seul des vices si nombreux, si choquants et si criants de Torganisation provinciale? Par quelle innovation, par quelle réforme économique a-t-il marqué son passage dans la Gilicie? Quelle source nouvelle de profits, quel nouveau débouché a-t-il ouvert à Tactivité des habitants pour les mettre en état de supporter les charges qui les écrasaient? Etait-ce bien la peme de s'appeler Cicéron, nous l'avons déjà dit, et d'avoir reçu de la nature et de Téducation Tun des plus lummeux, des plus vastes et des plus féconds génies qui aient honoré Thumanité, si l'on ne devait pas déployer, dans l'exercice du pouvoir le plus absolu qu'un homme ait jamais pu rêver, plus d'initiative ni plus de ressources d'esprit qu'un de ces vulgaires patriciens dont tout le mérite consistait à s'être donné la peine de naître ? Sans doute, le temps lui manquait, alors même qu'il l'eût voulu, pour entreprendre de grandes choses : ce n'est pas dans l'espace d'une année, et sous la menace permanente d'une invasion, que l'on peut songer à phanger la face d'un pays qu'on ne connaît pas, et dont on n'a pas antérieurement étudié la situation et les besoins.

Ajoutons que les maux les plus essentiels de la province étaient aussi les plus incurables. Gicéron, par exemple, ne pouvait, pas plus que ne le put César lui-même, abolir l'esclavage avec son cortège de calamités nationales, n pouvait tout aussi peu créer l'industrie dans sa province, et il ne lui était point loisible de se passer de l'indispensable concours des publicains pour le recouvrement des impôts. La science administrative, qui fut depuis la science romaine par excellence, n'existait pas encore de son temps. L'art de gouverner les peuples s'était borné jusque-là à ces deux maximes qui ont fourni à Virgile la matière de son vers immortel :

Parcere subjectis et debetlare superbos.

Mais comment se fait-il qu'un homme tel que Cicéron n'ait voulu ou n'ait su rien voir au-delà? Nous avons dit que la capitale de sa province était, après Alexandrie, im des foyers intellectuels les plus considérables de l'Orient Qu'a-t-il fait pour en accroître l'importance ou pour en rehausser l'éclat? Sa correspondance ne dit pas qu'il ait daigné honorer une seule fois de sa présence ces écoles de Tarse, où Ton philosophait avec autant de profondeur et plus de subtilité qu'à Rome même, n y avait dans la Trachée une population presque sauvage à civiliser, des mœurs grossières à adoucir, des esprits incultes

444 œNGLUSiON

à polir, des forces indisciplinées et violentes, mais énergiques, dont il était possible de tirer parti en les réglant, un courant d'activité aventureuse, désordonnée et malsaine, dont on pouvait se rendre maître en le canalisant. Là, encore, Gicéron ne mit jamais les pieds; et il se cont^ta, comme aurait pu faire un Lentulus ou im Bibulus quelconque, de jouer à l'yard de ces brigands le rôle utile, mais effacé, d'un gendarme. Quand à ces autres villes populOTses et commerçantes dont sa province était ornée, comme Laodicée, Apamée, Synnada, Iconium, Side, etc,, il n'y parut que pour y remplir strictement les obligations juridiques que sa fonction lui imposait. L'idée ne semble pas lui être venue qu'il était possible et facile de doubler, de tripler même la richesse agricole ou l'activité commerciale de ces grandes cités, par un habile aménagement de leurs ressources, par quelques travaux, par quelques fondations, par quelques dégrèvements d'impôts depuis longtemps et toujours vainement réclamés auprès de ses prédécesseurs. Que lui manquait-il pour répondre à l'attente et aux vœux des provinciaux? L'argent abondait dans les coffres de son questeur; la main-d'œuvre ne pouvait fau^e défaut dans un pays tout rempli d'esclaves; et si les compagnies de publicains avaient bien voulu consacrer à cette œuvre civilisatrice là dixième partie seulement du génîe et de l'ardeur qu'elles mettaient à pressurer les infortunés contribuables, on ne sait

œNCLUSlON 4i5

pas où se seraient arrêtés le développement et l'essor de la prospérité publique dans cette province. Malheureusement, Finitiative qui devait venir d'en haut se fit toujours attendre; le proccmsul, tout entier aux affaires de Rome, se souciait aussi peu que possible de la Cilicie et de ses intérêts. Pas un travail d'utilité publique ne fut entrepris sous ses auspices, pas un monument ne fut élevé (pas même ceux qu'on lui proposait d'ériger en souvenir de ses bienfaits), pas une route ne fut ouverte, pas une école fondée, pas un denier alloué aux municipalités pour leurs besoins les plus urgents. Et si l'on se demande ce que le proconsulat de Cicéron a produit, sous ce rapport, d'avant^eux pour la province, la réponse tient tout entière dans ces trois mots tristement célèbres : rien, rien, rien !

Toutefois, dans le blâme que l'histoire ne peut manquer d'adresser à une telle administration, il y a deux parts à faire, dont la moindre, hâtons-nous de le dire, est celle qui revient à Cicéron. La nature, qui lui avait en effet départi quelques-uns de ses dons les plus brillants et les plus beaux, n'avait pas fait de lui ce qu'on appelle communément un homme d'action. Il ne fut jamais un politique à grandes vues, comme César; il n'était pas même simplement un administrateur, comme Adrien ou Septime Sévère. Et l'eût-il été, nous croyons bien sincèrement que le monde et le temps où il vécut n'étai^t pas de ceux où de pareilles apti-

tudes pouvaient se développer à l'aise. C'était donc un véritable contre-sens que de confier des fonctions de ce genre à un homme de sa sorte, et Ton peut dire que Fadage de nos voisins, the right man in the right place, a reçu rarement de l'histoire un plus formel démenti.

Il en est des pièces qui se déroulent sur la scène politique comme de celles qui se jouent quotidiennement au théâtre. Cihaque acteur y a son rôle spécialement indiqué par ses facultés, son tempérament, son humeur, son âge même et sa physionomie; si bien que le bouffon de la troupe, par exemple, ne se chargerait pas volontiers d'apitoyer les spectateurs sur les classiques infortunes d'un Œdipe ou d'un Agamemnon. Il n'y avait pas moins d'inconséquence à pourvoir un raisonneur, un spéculatif comme Cicéron, d'une mission propre tout au plus à un miles gloriosm. C'est presque une merveille (et nous l'avons remarqué en son lieu) que cet homme, qui ne se piquait point de stratégie ni de science miUtaire, ait réussi à faire une figure honorable sur les champs de bataille où sa mauvaise étoile l'avait engagé. Quant à exiger de lui plus qu'il n'a donné, quant à vouloir qu'il eût manifesté, dans le poste véritablement excentrique qui lui avait été assigné, les qualités d'un Sully ou d'un Colbert, et le génie pratique qui était la chose du monde la plus incompatible avec sa nature essentiellement méditative, il n'y faut pas songer. On

œNGLUSION 4i7

peut regretter, pour sa gloire, qu'il n'ait pas justifié l'attente des Ciliciens et celle de Thistoire dans son proconsulat : il n'y a pas lieu de s'en étonner.

D'ailleurs, Cicéron n'est pas resté aussi étranger qu'on le croit à la grande révolution qui s'est accomplie, en ce temps-là, dans la condition des ih*ovinces et dans le sort du monde. H y a coopéré dans la mesure de ses forces, suivant le tour de son intelligence et de ses travaux préférés. Sa place est marquée au iH*emier rang parmi les promoteurs et les initiateurs du mouvement qui a transformé la constitution romaine et substitué aux étroites formules de la cité antique le principe fécond et larg^nent civilisateur de la cité universelle. Ge n'est point par ses actes, mais par ses livres, qu'il a entamé les préjugés fondés sur le vieux droit quiritaire, et qu'il en a émoussé l'énergie en les réduisant à l'état d'une foi d'habitude, inactive et morte. C'est par la plume qu'il a préparé ce que César a achevé par l'épée, c'est-à-dire le mouvement irrésistible des vaincus vers le droit commun et l'unité de patrie (1). S'il fut encore, dans la pratique des affaires et dans le tom-Us-jours de sa vie politique, l'homme d'un parti, d'une caste et d'une coterie, comme écrivain et comme penseur, il s'est montré partout et toujours l'homme du monde et

(i) J. Denis^ Histoire des théories et des idées morales dans V antiquité, t. U, p. 15.

4i8 CONCLUSION

de rhumanité. Le plus routinier des proconsuls a été, à ce point de vue, le plus révolutionnaire et le plus novateur des philosophes.

Et au moment de nous s^[>arer de lui, pour transporter sur son véritable terrain la grave question que soulève nécessairement Fhistoire de son proconsulat en Cilicie, qu'il nous soit permis de payer ici à ce grand Romain le légitime tribut de notre admiration et de nos respects.

Nous n'acceptons d'abord, à aucun titre, les jugements diffamatoires que l'école césarienne d'outre- Rhin, par l'organe de son illustre chef, M. Théodore Mommsen, a portés contre ce noble écrivain, qui a été aussi et avant tout un homme de bien. Qu'on nous entretienne tant qu'on voudra des faiblesses ou des erreurs de Cicéron, tout le mcmite est d'accord là-dessus, dans le camp de Pompée comme dans celui de César. Mais dire, en paiiant du vainqueur de Catilina et de l'adversaire de Verres ou d'Antoine, que ce fut un homme d^Etat sans pénétration, sans opinion, sans but, un poUtique à courte vue, vaillant dans l'opposition pour simuler des attaques et s'escrimer contre des murailles de carton, aussi insuffisant, du reste, comme auteur que comme homme d'Etat, simple compilateur des anciens dans ses traités de philosophie, journaliste par nature et dans le plus mauvais sens du mot, abondant en paroles et pauvre d'idées, incapable de montrer, dans la vie privée, autre chose

qu'un caractère superficiellement verni et un égoïsme énorme, orateur sans conviction et sans passion, inférieur dans ses plaidoyers à ce que fut Beaumarchais dans ses Mémoires (1), — c'est prendre l'histoire évidemment par son côté hmnoristique, à la façon d'un Carlyle ou d'un Michelet, et c'est aussi se moquer superlativement de la vérité et de ses lecteurs. La statue de Gicéron est coulée d'un bronze assez solide, croyons-nous, pour tenir bon contre ces petits coups d'épaule. Dix-neuf siècles de louanges ininterrompues et d'une gloire toi^ours recommençante mettent le grand orateur à l'abri des pesantes méchancetés de l'érudition allemande.

« Vous n'avez rien fait, Antoine (s'écriait l'historien Paterculus), en mettant à prix cette auguste tète du sauveur de la République et de l'incomparable consul; vous lui avez ravi une vie inquiète qui, dans l'ordre de la nature, ne pouvait durer longtemps, et qui lui était moins supportable, sous votre domination, que la mort qu'il a soufferte. Quant à sa réputation et à la gloire que lui ont acquise son éloquence et ses grandes actions, vous les lui avez si peu enlevées, que votre fureur leur a fait prendre un nouvel accroissement. Elles sub-

(i) Nous n'avons fait que condenser et résui](ier ici en quelques lignes les principales injures que Ton trouvera délayées en quatre ou cinq pages dans VHistoire romaine de M. Mommsen (édit. Lacroix et Verboeckhoven» t. \U, p. 331 et suiv.)

i20 CONCLUSION

sistent et elles subsisteront dans le souvenir de tous les siècles; et tant que l'univers se soutiendra, soit par l'effet du hasard, soit par la volonté d'une Providence, soit par la force de sa constitution, il conservera la mémoire de Cicéron qui, presque seul entre tous les Romains, en a découvert les ressorts par sa pénétration, en a embrassé le système par l'étendue de son génie, en a illuminé la structure par ses écrits... Et la race des honunes s'anéantira plus tôt sur la terre que son nom n'y tombera dans l'oubli (1). »

Dans le cadre très-circonscrit et très-restreint où Ta placé l'étude que nous venons de lui consacrer, Cicéron n'a rien à perdre de Testime et de la vénération profondes que la postérité lui a vouées. Il s'y produit avec moins d'éclat, sans doute, que dans l'histoire des temps agités qui ont précédé ou suivi son immortel consulat; l'acteur n'est plus aussi directement en vue sur la scène, il disparaît un peu dans la coulisse; mais celte sorte de pénombre, qui répugnait si fort à ses goûts de représentation, ne lui est pas moins favorable en définitive. Si le personnage est amoindri, l'homme est toujours le même, et, dirons-nous toute notre pensée? il nous plaît mieux ainsi, dégagé de l'appareil factice dont ses harangues si pompeuses ont entouré les autres phases de sa vie politique. Gomme le proconsul ne

(i) Vell. Patercul., Hiit. rom., LXVI.

»'est révélé à l'histoire que par ses lettres ; comme il n'a pas eu le désir ni senti le besoin de couvrir ses faiblesses du manteau des belles phrases et des périodes oratoires; comme il nous a laissé mieux voir le véritable fond de sa pensée et les motits authentiques de toute sa conduite, nous sommes plus naturellement portés à l'indulgence. Là même où il a été quelque peu coupable, nous sommes plus disposés à lui pardonner, parce que nous pouvons lui retourner le mot qu'il fit servir, un jour, de circonstance atténuante pour un de ses clients : habemus confitentem reum. Ce n'est plus un Gicéron de convention qui se montre à nous, du haut de la tribune aux harangues, drapé dans une attitude solennelle et théâtrale; non, c'est toutuniment un Romain comme les autres, quoique plus grand ou meilleur que les autres, qui vaque silencieusement et consciencieusement à une besogne ingrate, et qui, sachant bien qu'il n'a pas beaucoup d'honneur à en attendre, n'a pas cherché non plus à en exagérer le mérite par les artifices de Isipose. Mais, dans ce déshabillé, l'homme est peut-être plus attachant parce qu'il est plus naturel et plus voisin de la moyenne de l'humanité. On n'a pas besoin de se hausser en quelque sorte sur la pdnte des pieds pour le voir, ni de prêter l'oreille avec un surcroît d'attention pour l'entendre ; il est là, tout près de nous, face à face, causant familièrement de ses affaires, de ses campagnes, de ses joies, de ses

ennuis surtout. Et quelle simplicité, quelle vertu, quelle prud'homie touchante dans ses confidences! Ce glorieux, cet égoïste, ce faiseur^ que M. Mommsen nous a représenté comme la vivante incarnation du tempérameiit dogmatique, anti-poétique et antihumain de l'ancienne Rome, revenait précisément de la Cilicie quand il apprit que son esclave, Tiron, était tombé malade en route, et aussitôt il lui écrivit : « Je croyais pouvoir supporter facilement votre absence ; décidément, je ne puis m'y faire, et, malgré ce grand intérêt des honneurs qui m'appelle à Rome, je me reproche comme untort devons avoir qtdUé(l).* Quel plaidoyer de Cicéron, quelle catilinaire ou quelle milonienne ne pâlirait à côté de ces amples lignes! C'est qu'elles témoignent, à rencontre des diffamations érudites de l'Allemagne, que dans ce grand orateur, dans cet incomparable écrivain, qui fut aussi (nous ne le nions pas) un politique inconsistant et un proconsul médiocre, il y avait, ce qui importe surtout à sa gloire, un homme.

Maintenant, s'il fut un proconsul médiocre, il nous reste à démontrer que la faute n'en fut pas seulement à la tiédeur de son zèle ou aux lacunes de son génie, mais que la grande coupable en cette affaire, c'était la République romaine elle-même.

Nous ne reviendrons pas sur les faits particuliers que la présente étude a mis sans doute en un relief

(1) AdDiv., xvr, i.

suffisant et d'où ressort cette vérité incontestable: que la bonne administration des provinces était absolument incompatible avec la forme de gouvernement qui prévalait à Rome. La question qui se pose à nous, au terme de ce travail, est celle de savoir si les institutions républicaines pouvaient survivre à Fénorme développement que la puissance de Rome avait acquis en suite de la conquête du monde. Et cette question, nous n'hésitons pas à la résoudre par la négative.

Il ne faut pas juger des républiques de l'antiquité par ce que nous savons ou ce que nous voyons des républiques contemporaines. Le seul trait commun aux unes et aux autres, c'est l'absence d'un pouvoir exécutif héréditaire. Au demeurant, rien ne ressemble moins à la Coostitution de l'an III, par exemple, ou à celle des Etats-Unis d'Amérique, que l'ensemble des statuts qui ont servi de garantie à la liberté romaine depuis le premier Brutus jusqu'à César. La base du gouvernement républicain, dans les sociétés modernes, c'est l'égalité complète et absolue des citoyens devant la loi, c'est la communauté pleine et entière de tous les droits civils et politiques. Ce qu'on appelle aujourd'hui le suffrage universel, — c'est-à-dire le droit pour tous les membres de l'Etat, sans exception, de participer directement ou par délégation à la souveraineté politique et à la confection des lois, — est à coup sûr la dernière formule qui puisse être appliquée au

454 œNCLUSION

principe d'égalité dans une agglomération d'êtres pensants. Il n'y a plus rien au-delà que ranarchie, la promiscuité et le chaos. Les républiques anciennes étaient fondées siu* le privilège, et nulle part peut-être l'horreur de l'égalité n'a été poussée plus loin qu'à Rome.

Ne pouvant refuser le droit de cité à ses propres concitoyens d'origine plébéienne, l'aristocratie romaine refusa, aussi longtemps qu'elle put, de partager avec eux les honneurs et les fonctions publiques. Il fallut des siècles de guerre civile avant qu'un plébéien pût prétendre au consulat Puis, quand les légions romaines eurent conquis successivement 1b Latium et les diverses r^ons de ritalie, la lutte recommença de plus belle entre les vainqueurs et les vaincus, — ceux-ci réclamant toujours et ceux-là refusant sans cesse une ^alité de droits que semblait légitimer la communauté d'Qrigine et de race. Nous ne parlons pas d^ esclaves qui étaient naturellement hors la loi, et qui eurent pourtant aussi leur jour de protestations et de revendications sanglantes. Mais on sait que la guerre sociale, en suite de laquelle le droit de cité fut conféré à tous les Italiotes, avait mis l'Etat romain à deux doigts de sa perte. Qu'arriverait-il le jour où toutes les provinces que Rome avait soumises à sa domination, la Macédoine, l'Afrique, l'Espagne, l'Asie, les Gaules, se lèveraient à leur tour et demanderaient leur place dans la cité?

CONCLUSION 4!2r>

Fiers et jaloux de leur propre dignité, les oligarques du Sénat n'avaient conquis que pour étendre leur puissance, imperium p rolaiare, et non pour augmenter le nombre des citoyens, c'est-à-dire des ayants droit à cet héritage de liberté dont ils prétendaient être les seuls légitimes usufruitiers. Les pays soumis n'étaient pour eux qu'un domaine à exploiter, une proie à dévorer. Ce qui avait produit la chute d'Athènes et de Carthage devait infailliblement produire celle de Rome, si la République avait duré avec ses préjugés exclusifs de race et de nationalité. Ni le système si bien entendu de ses colonies, ni la facilité libérale avec laquelle elle transformait les affranchis en citoyens, ni l'habile politique de son Sénat, ni l'invincible valeur de ses légions, ni les vertus de ses anciens consuls, s'ils avaient pu revivre, n'auraient sauvé son Etat d'une dépopulation fatale, et son empire de la dissolution. On Teût vue s'éteindre comme Sparte, quoique plus lentement, faute d'hommes (1); ou bien quelque immense guerre sociale se fût renouvelée sur tous les points de ses possessions; ou bien enfin les provinces, rapidement épuisées par les concussionnaires, seraient tombées au dernier degré de la misère et de la dégradation (2).

Machiavel, qui a concentré son étude sur les

(1) 'OXiYavopéia, c'est le mot d'Aristote sur Sparte, (â) J. Denis, op. cit., t. II, p. 46.

426 œNCLUSION

premiers temps de la Républkiiie romaine, avait entrevu cet inévitable résultat quand il disait : « Gomme toutes les acticms des hommes ne scmi que des imitations de la natiu*e, il n'est ni possible ni naturel qu'une faible tige soutienne de vastes rameaux. Ainsi, tme r^uUiqm faible ne peut s'empara d'une ville ni d'un Etat plus puissants ou plus étendus qu'elle ; et si la fortune les met entre ses mains, il lui arrive le même sort qu'à cet arbre dont les branches seraient plus fortes que le tronc, et qui, ne sô soutenant qu'avec peine, serait renversé par le moindre souffle. C'est le destin que Sparte éprouva lorsque, ayant étendu sa domination sur toutes les villes de la Grèce, elle les vit toutes se soulever contre elle aussitôt que Thèbes se- fut soustraite à son joug, et le trcmc resta seul dépouillé de son branchage (1). » Si Machiavel eût poussé ses observations au-delà de la première Décade de Tite-Live, il aurait compris que cette forme de gouvernement, qu'il admire et qui pouvait s'accommoder, en effet, d'un empire dont l'étendue n'eût pas dépassé les bornes de l'Italie, devenait incompatible avec une domination reculée jusqu'aux limites de l'univers lui-même. Il n'aurait pas ajouté : t Rome n'avait pas à craindre un semblable malheur; son tronc était assez robuste pour supporter les plus vastes rameaux. • Pour

(1) Machiavel, Dt«c. sur la i^^ Décade de Tite-Live, 1. II, eh. 3.

œNCLusiON m

que les provinces pussent être assimilées aux rameaux de la République, il aurait fallu qu'elles fassent alimentées de la même sève, et que Rome leur eût donné la liberté qui la faisait vivre ellemême. En l'état où les provinces étaient réduites, elles sont tout au plus comparables à des rejetons que l'ombre seule du grand arbre eût fait périr, alors même que ses racines ne leur eussent pas dérobé tous les sucs nourriciers dont ils avaient besoin pour grandir.

Montesquieu, plus clairvoyant que Machiavel, pose en principe que « toutes les fois qtCon verra tout le monde tranquille dans un Etat qui se donne le nom de Bépuhlique, on peut être assuré qxie la liberté n'y est pas (1). » Et, judicieusement, il compare la soumission apparente des provinces romai-* nés, aux derniers temps de la République, à cette paix du despotisme asiatique, oil « le laboureur, Fhomme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance; et si l'on y voit de l'union, ce ne sont pas des citoyens qui sont imis, mais des corps morts ensevelis les uns auprès des autres.» Il a observé ailleurs le contraste qu'offrait alors cette République, oîi Ton voyait la liberté s'épanouir au centre et la tyrannie s'appesantir aux

(i) Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, ch. IX.

extrémités; il a admirablement défini rautorité des proconsuls envoyés dans les provinces en disant qu'ils étaient c les bâchas de la République ; » et il a expliqué ce phénomène étrange de Foppression exercée par un Etat libre, par la raison « qu'une République qui conquiert ne peut guère communiquer son gouvernement et r^r TEtat conquis selon la forme de sa constitution (1). » Et voici la conclusion qu'il tire, avec une irréfi^able autorité, de ces diverses observations : « Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la République; mais c'est une chose qu'on a vue toujours, que de bonnes lois qui ont fait qu'une petite République devient grande lui deviennent à charge lorsqu'elle s'est agrandie, parce qu'elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple et non pas de le gouverner (2). » Nulle part peut-être la nécessité et la légitimité de la révolution qui substitua l'Empire à la République n'ont été plus fortement démontrées.

S'il est vrai que l'ancienne constitution de Rome avait reçu de la seula concession faite du droit de cité aux Italiotes un coup mortel dont elle ne s'est pas relevée, il nous parait superflu de répondre aux objections de ceux qui prétendent f{ue la République aurait pu survivre à l'admission, dans la cité,

(i) Id., Esprit dei lois, liv. xi, ch. 19.

(2) Id., Considérations sur les causes, etc., loc, cit.

de tous les peuples du monde. Quant à supposer qu'il eût été possible de faire durer indéfiniment dans les provinces le statu quo dont Tadministration de Cicéron en Cilicie nous a fourni un échantillon; de maintenir ces peuples dans l'état de tutelle humiliante et oppressive où nous les avons vus réduits; de comprimer perpétuellement le vœu secret mais profond qui les poussait vers la liberté et régalité des droits; de leur interdire, enfin, Taccès de cette brèche ouverte par oîi les Italiotes avaient déjà passé, — c'est encore une opinion qui ne tiendrait pas, croyons-nous, devant quelques minutes d'un examen sérieux.

Nous ne prétendons pas le moins du monde incriminer ici cette belle forme de gouvernement qui avait présidé, pendant cinq siècles, aux destinées du peuple romain et à l'édification de sa grandeur. Nous tenons pour certain, comme M. Mommsen, que, « conformément à la même loi de nature, en vertu de laquelle le plus faible organisme vivant surpasse infiniment la machine la plus artistique, toute constitution, quelque défectueuse qu'elle soit, qui donne un libre jeu à la libre action des citoyens, surpasse infiniment l'absolutisme le plus brillant et le plus humain (1). » Nous fermons très-volontiers les yeux sur le degré d'avilissement et de corruption où était tombée la République romaine

(\) M. Mommsen, Histoire rarnaine, t. VU, p. 164.

430 œNCLUMON

dans les dernières aimées de son existence : les vices des hommes ne prouvent rien contre la valeur des institutions, puisque les hommes passent et se renouvellent, et que les institutions restent avec ce qu'elles ont de sage et d'excellent. Nous ne voulons pas même examiner YusBge que ces patriciens de la dernière heure ont fait de la liberté politique dont ils s'étaient constitués les défenseurs contre César : la liberté ne saurait être responsable des crimes ou des sottises que Ton commet en son nom, et elle vaut la peine que l'on s'impose tous les sacrifices, que Ton subisse toutes les déceptions et toutes les misères pour en conserver l'inestimable bienfait  ne considérer donc que cette ville de Rome, si grande encore et si digne de respect au milieu même de ses troubles et de sa confusion finale, toutes nos sympathies seraient pour les ambitieux qui y défendaient la République, parce que cette République, qui était en somme le gouvernement légitime, représentait aussi toutes les grandes choses que l'humanité ne peut abandonner sans déchoir et sans abdiquer : la justice, le droit, la liberté. Mais derrière Rome il y avait le monde, — le monde vaincu, le monde esclave, le monde opprimé, exploité par une poignée de bandits sans vergogne, et nous ne sommes pas de ceux qui pardonnent à la liberté d'une ville d'avoir servi d'instrument à l'oppression du monde.

Qu'on nous dise, si l'on veut, que, dans le grand

combat engagé entre César et la République romaine, la question ne se présentait pas comme elle se pose pour nous, qui l'étudions à distance : à la bonne heure. Il est plus ^que probable que si l'Empire a fait le monde entier romain, comme l'a dit un poète, s'il a réconcilié et confondu dans un même nom tous les peuples de l'univers, nul ne songeait, au temps de César, qu'il dût en être ainsi, nul ne pouvait prévoir ni indiquer ces conséquences lointaines (1). n est au moins certain que César, dans les motifs qu'il a donnés de son entreprise, n'a allégué nulle part l'intérêt des peuples vaincus; que les provinces elles-mêmes se partagèrent, d'une façon presque égale entre le Sénat et lui; que, si l'Occident combattait avec lui, tout l'Orient se rendit dans le camp de Pompée. Soit encore. Mais il n'est pas moins certain que la révolution, une fois accomplie, fut accueillie partout avec un immense soupir de soulagement, et que les provinces, selon le mot de Montesquieu, regardèrent la perte de la liberté de Rome comme l'époque de l'établissement de la leur (2).

Arrivés à ce point, nous regardons comme une

(i) G. Boissier, Cicéron et ses amis, p. S9.

(12) M. Ed. Labûulaye, dont le libéralisme ne saurait être suspect, dit bien aussi que « le monde gagna à cette révolution, » et que « l'Empire fut un bienfait pour les provinciaux, et qu'il adoucit l'intolérable oppression de ce petit nombre d'aristocrates qui se partageaient l'univers comme une proie à dévorer. » {Essai sur les lois criminelhs des Romains, p. 8.)

précaution indispensable de protester^ dans toute la sincérité de notre âme et de toute la force de nos convictions, contre la coutume trop généralement établie de juger Tesprit d'un livre en l'isolant des circonstances particulières auxquelles il s'applique. Nous demandons qu'on ne prenne point de notre part, pour une adhésion pure et simple au césarisme, l'opinion toute spéciale que Thistoire nous impose sur l'heureuse transformation opérée par l'Empire dans la condition des provinces romaines. Avec ce parti-pris de certains critiques de rapporter au présent tout ce qui se dit ou s'écrit sur le passé, il n'y aurait plus d'histoire possible. Nous l'avons déjà dit, et nous ne nous lasserons pas de le répéter : rien ne ressemble moins que la République romaine aux essais plus ou moins heureux qu'on a faits chez nous de cette forme de gouvernement. Nous demandons la permission d'ajouter, en nous fondant sur la différence des temps, des milieux, des idées, des mœurs et des institutions mêmes, qu'il n'y a point d'assimilation raisonnablement possible entre le despotisme des Césars et les applications qu'on a faites ou iqu'on fait encore du système impérial dans nos sociétés modernes.

Vu de Rome exclusivement, de l'enceinte de la Curie ou du Forum, l'Empire mérite, en effet, toutes les flétrissures que lui ont infligées la vertu d'un Tacite et la haine d'un Juvénal. Le dégoût nous prend à la gorge et la rougeur nous monte au front

CONaUSION

en présence de cet universel abaissement des âmes, dont l'histoire n'a plus offert et n'offrira jamais plus le spectacle, espérons-le, dans un monde régénéré par la croix du Christ. Mais TEmpire n'a pas tenu tout entier dans cette ignoble sentine de crimes et d'orgies, en quoi consistaient la ville des Césars et sa banlieue. Par un juste retour des choses d'icibas, le monde a renvoyé au Sénat et au peuple romain la servitude qu'il en avait si longtemps reçue, et il a gardé pour lui tous les avantages de cette révolution préparée par la philosophie, mûrie par le temps, favorisée par la paix, et dont César a été l'organisateur tout-puissant (1). Les histoires de Suétone et de Tacite, qu'on ne saurait accuser de partialité ou de complaisance envers l'Empire,

(1) Nous ne résistons pas à la tentation de transcrire ici le cri d'enthousiasme que le génie et Pœuvre de César ont arraché à son historien le plus sympathique, M. Mommsen :

« César était Phomme parfait, précisément parce que, plus qu'un autre, il se plaçait au milieu des courants de son temps, et parce que, plus que tout autre, il possédait le caractère le plus particulier de la nation romaine, l'aptitude pratique du citoyen... Mais, dans cette circonstance méme^ se trouve la diificulté, je dirais môme l'impossibilité, de faire un portrait d'après nature de César. Comme l'artiste peut peindre toute chose, sauf la beauté consommée, l'historien, quand il rencontre une fois sur mille la perfection, ne peut que se taire devant elle. La régularité peut se peindre ; mais elle ne donne que l'idée négative de l'absence de défauts. Le secret de la nature qui, dans ses manifestations les plus accomplies, cotabine la régularité et l'individualité, passe toute expression. Nous n'avons qu'à envier le sort de ceux qui ont contemplé cette perfection et à nous en faire une idée affaiblie par l'éclat réfléchi qui demeure aux œuvres créées par cette

sont toutes remplies de faits qui prouvent jusqu^à l'évidence que les provinces n'ont jamais été plus fortunées que sous les règnes de ce tyran qui s'est appelé Tibère et de ce monstre qui a déshonoré le nom de Domitien. Et cela s'explique aisément. Le gouvernement tout municipal de Rome, sous la République, n'était fait que pour une cité; le gouvernement monarchique de Rome, sous les empereurs, était fait pour le monde.

Que Rome, qui goûtait les douceurs de la liberté politique, en connût aussi les périls et en supportât volontiers les orages, rien de plus légitime. Il était permis à un patricien, qui avait toujours en perspective, quand il ne les possédait pas réellement, les honneurs de la cité, les charges, les proconsulats, les triomphes et les apothéoses de l'histoire, il lui

grande natare. Ces œuvres portent aussi, il est vrai, le sceau du temps... Le inonde avait vieilli et il avait perdu le charme de la jeunesse. L'action de César n'était plus, comme celle d'Alexandre, une marche joyeuse en avant vers un but indéfiniment éloigné. Il avait à bâtir sur des ruines et avec des ruines, et se contentait de s'établir aussi sûrement et aussi favorablement que possible dans les vastes mais infranchissables limites qui lui étaient assignées. C'est avec raison, par conséquent, que le tact délicat et poétique des nations ne s'est pas épris du Romain peu poétique, et n'a attaché qu'au front du fils de Philippe cette auréole politique qui réfléchit toutes les nuances de la légende. Mais c'est avec autant de raison que la vie politique des nations s'est agitée pendant des siècles dans l'orbite tracée par César. Les peuples auxquels appartient l'empire du monde désignent encore, par son nom, les plus élevés de leurs monarques» et c'est là un symptôme assez significatif, quoiqu'il ne soit pas toujours à leur honneur. » {Histoire romaine j t. VU, p. 4152.)

était permis, quand il se voyait menacé de subir te joug d'un dictateur ou d'un tyran, de s'écrier héroïquement : Malo periculosam Itbertateml C'est dans ces tumultes de la place publique, dans ces bagarres de la rue, à la lueur de ces incendies, à travers ces flots de sang quotidiennement répandus par les factions, qu'il escaladait le pouvoir et faisait violence à la fortune. Mais pour le malheureux provincial, dont la sécurité, le patrimoine et la vie étaient à la merci de préteurs investis d'un pouvoir absolu, — pour le provincial, qui n'avait aucun droit à exercer, aucune fonction à briguer, aucun honneur à prétendre, quelle compensation pouvait-il y avoir à ces agitations sans trêve et sans fin dont se compose la vie d'une République? Nobles agitations, sans doute, viriles et fortifiantes épreuves, austères et mâles labeurs où les caractères se retrempent, où les âmes s'élèvent, où s'entretiennent, comme dans une salutaire palestre, toutes les facultés, toutes les vigueurs morales et tous les généreux sentiments de l'homme qui s'y trouve associé, — mais agitations stériles, énervantes, ruineuses même, pour celui qui n'en reçoit que le contre-coup lointain et qui, définitivement, en paie tous les frais.

« Il s'est vu, à certaines heures du monde, dit admirablement un écrivain contemporain (1), de ces moments extraordinaires où toute une nation

(1) M. Sainte-Beuve, Etude mr Virgile, p. 56.

épuisée, haletante depuis des années, depuis des demi-siécles, aspirant à un état meilleur, se tourne ardemment vers l'ordre, vers le repos et le salut, par une sorte de conspiration sociale, violente, universelle; mais nul moment n'a été plus solennel, plus marqué par ime convulsion, par une crise publique de ce genre, que cet ancien et premier retour d'Egypte et d'Orient, cette rentrée d'Auguste triomphateur et pacificateur dans Rome : depuis Brmdes, où il débarqua, jusqu'à la Ville éternelle, sa marche au milieu du concours des populations n'était qu'un triomphe. Plus rien d'Octave n'était plus, l'ère d'Auguste avait commencé. » Le monde respira. Et l'âme du monde passa alors dans celle d'un grand poète, qui s'est fait l'écho inspiré de cette joie immense des peuples : <c Auguste, porté par un triple triomphe dans les murs de Rome, consacrait aux dieux italiens un vœu immortel, trois cents grands temples par toute la ville. Les rues frémissaient de la joie, des jeux, des applaudissements de tout un peuple. Dans les temples, des chœurs de fenmies; dans tous, des autels; devant les autels, des taureaux immolés jonchaient la terre. Lui-même, assis sur le seuil de marbre du brillant Phœbus, passe en revue les dons des peuples et les attache aux colonnes superbes; les nations vaincues s'avancent en long ordre, aussi diverses d'armes et d'aspect que de langage : Nomades, Africains aux robes pendantes, Lélèges, Gares, les Gelons armés

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de flèches, les Morin^ les plus lointains des hommes, les Dahes indomptés. L'Euphrate coule docile et l'Araxe frémit sous le pont qui l'a vaincu (1). »

Ivresse poétique, dira-t-on, courte illusion d*un moment, que devait suivre le terrible réveil ou la triste déception du lendemain! Non, car après deut cents ans d'Empire, la sévère et sobre Muse de l'histoire empruntait la plume d'un autre provincial pour célébrer encore une fois le bienfait persistant de cette heureuse révolution, t II y a tantôt deux cents ans, disait Appien, que les empereurs régnent sur le monde. Durant cet intervalle, Rome a été par eux merveilleusement embellie, les revenus de Tempire prodigieusement augmentés, et, avec l'aide d'une paix persévérante et ininterrompue, toutes choses ont pris Tessor vers ufae félicité durable (2). Ces empereurs ont ajouté de nouvelles provinces à celles que nous possédions déjà, et maintenu dans le devoir celles qui inclinaient à s'en écarter; mais, en somme, mattres souverains de ce qu'il y a de meilleur au monde, sur les terres et sur les mers, ils aiment mieux, dans leur sagesse, accroître les richesses de leurs provinces actuelles, que de pousser indéfiniment leurs conquêtes en des pays barbares, pauvres, et qui ne leur seraient d'aucune utilité... (3). »

(4) Vipgil., ^neid., Vffl, 7i0.

(2) « IlàvTa irpo^XOsv Iç luSai(jLOv(av à<sfakr^,

(3) Appian., Prœfatio, VU.

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Tacite lui-même, — avec toute la mauvaise grâce qu'il sait mettre en ces sortes d'aveux, — avoue néanmoins, parce que la vérité Ty oblige, que les changements introduits par Auguste dans la constitution de Rome « ne déplaisaient pas tout à fait aux provinces. Le gouvernement du Sénat et du peuple, ajoute-t-il, leur faisait craindre toujours les divisions des grands et l'avarice des magistrats, qui n'était contenue que par des lois faibles, impuissantes, contre la violence, la brigue et l'argent (1). » Le fait est que, depuis la disparition de la liberté, et à cause de cette disparition même, les magistrats envoyés dans les provinces avaient l'esprit et les yeux beaucoup moins tournés du côté de Rome, où ils n'avaient que faire, et qu'ils se préoccupaient beaucoup plus des affaires et des devoirs de leur juridiction. Depuis que les fonctions publiques ne s'obtenaient plus par la brigue et les largesses; depuis qu'on pouvait arriver à la préture et au consulat sans jeter l'or à pleines mains dans les comices, il n'était plus aussi nécessaire que par le passé de piller les provinciaux et de s'enrichir coûte que coûte à leurs dépens. La source des honneurs et des faveurs n'était plus en Espagne, ni en Afrique, ni en Orient, mais dans le propre palais du prince. Depuis que les anciens partis étaient mis à l'écart, que les vieilles querelles du passé républicain

(1) Tacit., AnmL, I, 2.

étaient terminées, et que tous les ordres ne rivalisaient plus que de bassesse et de servilité aux pieds du maître, les proconsuls n'avaient plus besoin de ménager les publicains, de peur de troubler la bonne harmonie entre Tordre équestre et l'ordre sénatorial. Les publicains eux-mêmes étaient tenus de s'observer et de ménager la bourse des provinciaux, parce qu'ils n'auraient plus trouvé à Rome des juges tout prêts à les absoudre. Tandis que, jusqu'alors, proconsuls et questeurs avaient paru dans les provinces comme les membres d'une bande de brigands uniquement occupés à lever des contributions, les magistrats de César étaient là, aujourd'hui, pour protéger le faible contre le fort. Au lieu de l'ancien contrôle moins qu'inutile des tribunaux équestres ou sénîitoriaux, ils avaient à répondre, pour leur propre compte, à la barre d'un monarque, juste quelquefois, mais sévère toujours (1).

D'ailleurs, l'administration financière avait été réformée par César, dans les provinces comme à

(i) « La concussion, dit M. Laboulaye, était devenue moins nécessaire et plus difficile ; moins nécessaire, car les magistratures ne s'achetaient plus par ces profusions qui épuisaient en un jour les plus grandes fortunes ; plus difficile, car l'empereur, sur qui pesait l'administration coûteuse d'un vaste empire, connaissait exactement ses revenus, et n'eût pas laissé ruiner une province avec la froide indifférence du Sénat républicain. Le gouverneur ayant un traitement mieux défini et mieux assis qu'au temps de la République, il lui était moins aisé de caaher les traces de ses rapines ;

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Rome. L'âge d'or des publicaîns était bien définitivement clos. L'institution des fermes publiques, qui dévorait comme une gangrène les finances de l'Etat, avait été en partie supprimée. Les impôts directs, sous l'Empire, furent payés directement au Trésor, soit en nature soit en argent, et la levée en fut confiée à des officiers impériaux. Ce ne fut que pour les taxes indirectes que le système des fermes fut maintenu, mais de façon à en rendre la levée aussi facile et aussi simple que possible. Les impôts de toute sorte furent réduits à une proportion raisonnable, et la loi sur les exactions fut appliquée contre les gouverneurs de province avec une rigueur inexorable; si bien qUe les officiers des taxes qui se permettaient une injustice, devaient la payer à leur maître, c'est-à-dire à Fempereur, comme le faisaient les esclaves et les affranchis, suivant toute la cruauté des lois domestiques (1).

Un autre grand bienfait de TEmpire fut celui qui délivra les provinciaux de l'ascendant oppressif du capital romain. On a vu, par les exemples de Bru-

enfln, la responsabilité était plus imminente et plus certaine. La politique ne venait pas se jeter au travers des plaintes des provinciaux pour paralyser les plus justes réclamations ; et ce n*étaient plus des juges complices de la concussion qui prononçaient sur Taccusation, c'était le Sénat ou le prince qui avait tout intérêt à punir un voleur par une décision prompte et rigoureuse, suffisante pour prévenir les troubles qu'entraîne à sa suite une mauvaise administration. » {Essji sur les lois criminelles dei Bomains, p. 405.) (-1) M. Mommsen, Histoire romaine, t. VH, p. 244.

tus et de Pompée lui-même, jusqu'où l'aristocratie romaine avait Ipoussé cet abus des spéculations financières, et quels scandales en étaient résultés. Mais un tel vice n'est pas de ceux qui s'extirpent en un jour, et il fallut beaucoup de temps pour triompher d'une passion plus tenace, sinon plus invétérée chez ces maltôtiers de la République, que l'amour de la liberté et du pouvoir même. César avait déjà pris des mesures efficaces contre l'usure, contre la violence exercée envers les débiteurs, contre l'usurpation de la puissance publique au profit des créanciers. Après lui, la prospérité renaissante des provinces, sous une meilleure administration, acheva ce qu'il avait si bien commencé. Tibère ne permit jamais que les provinces fussent chargées de nouveaux subsides, ni que les anciens fussent aggravés par l'avarice ou la cruauté des magistrats (1). Bien plus, quand il survenait quelque part une calamité imprévue et ruineuse, comme ce tremblement de terre qui détruisit, en quelques instants, douze villes des plus considérables de l'Asie, il venait lui-môme au secours des provinciaux, et les dégrevait pour cinq ans de tous les tributs qu'ils payaient, soit à Vœrarium, soit au fisc (2).

Il ne faut pas lui en savoir un gré infini, nous

{i) Tacit., Annal., IV, i6.

(2) Id., Ibid., II, 47.

l'avouons : il regardait les provinces comme sa chose propre.

Toutes les provinces de l'empire avaient été divisées par Auguste en deux parts, dont Tune fut abandonnée au Sénat, l'autre réservée à l'empereur lui-même. Mais ce partage n'avait eu rien d'arbitraire : le Sénat conservait l'administration des pays tranquilles ou pacifiés depuis longtemps, et l'empereur gardait pour lui ceux dont la possession était encore précaire, menacée par les troubles du dedans ou les invasions du dehors. Dion Cassius a été sans doute bien fondé à dire que, sous couleur d'exempter le Sénat d'une tâche qui s'accordait mal avec la dignité et la gravité de ses fonctions toutes pacifiques, et en feignant de prendre pour lui toutes les peines et tous les périls attachés à une administration militante, Auguste n'avait voulu, en réalité, que désarmer l'illustre compagnie dont ses successeurs pouvaient avoir encore à redouter les compétitions, et rester lui-même en possession de toute la puissance militaire (1). Cette mesure pourtant n'était pas absolument nouvelle, et la République avait déjà fourni des précédents de ce genre à l'Empire (2). Qui ne voit d'ailleurs qu'en la généra-

{i) Dio. Cass., HUl. rom,, LUI, 42.

(2) Beaufort,'dans sa Bépuhlique romaine, remarque excellemment que le Sénat avait eu l'heureuse idée de distinguer aussi les lés provinces pacifiées et les provinces guerrières et de confier les unes à de simples propréteurs et les autres à des proconsuls. (Liv. VIII, chap. HI.)

GONGLUSHM* , 443

lisant et en lui donnant le caractère stable et définitif qu'elle a conservé jusqu'à la fin de Tère impériale, Auguste obviait à l'un des grands inconvénients que nous avons signalés dans le proconsulat de Gicéron? Il rétablissait le principe tutélaire de la séparation des pouvoirs, et améliorait la situation des provinces, en relevant ceux qui étaient chargés de les administrer comme proconsuls, du soin de les défendre aussi comme imperatores. En outre, la hiérarchie était introduite, comme l'observe très-bien M. Laboulaye, là où elle n'avait jamais existé. L'empereur, en vertu de sa puissance proconsulaire, se trouvait le supérieur même des gouverneurs nommés par le Sénat, et le proconsul, absolu en apparence et tout-puissant sur les provinciaux, n'était en réalité que le délégué d'un pouvoir central qui le surveillait et le jalousait (!)• Enfin, comme le César était personnellement intéressé à la bonne gestion des affaires dans les provinces, il n'avait garde d'abandonner au caprice du sort le choix des magistrats qui devaient les administrer, et l'histoire n'était plus exposée à enregistrer des phénomènes étranges comme celui dont nous venons d'êt];e témoins en Gilide, où il fallait

{i) EiMt sur les lois criminelle» des Romains, p. 40d. — Le môme publiciste ajoute que, plusieurs fois, le prince e( le Sënal échangèrent leurs provinces. II suffisait qu^une province sénato* riale fût mal administrée pour que cet échange se produisit* Ainaî Tacite raconte que, FAchaïe et la Macédoine se plaignant d^être

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que le gouveraement fût accordé à un homme de guerre, et où ce fut un philosophe qui l'obtint.

Ce ne fut pas une moins heureuse innovation que celle qui permit à l'empereur de prolonger indéfiniment la durée des magistratures provinciales. Nous avons déjà remarqué ce vice de la constitution républicaine, en vertu de laquelle les pouvons des proconsuls expiraient légalement au bout d'un an; si bien que, dans ce court espace de temps, ils pouvaient à peine se rendre compte des besoins de leurs administrés, et qu'ils quittaient la province justement quand ils commençaient à la connaître. Gela était absurde, mais cela était nécessaire; la liberté ne pouvait slibsister sans péril qu'à ce prix, et Machiavel, avec sa sûreté de coup-d'œil, n'a pas hésité à regarder la prolongation des commandements comme l'une des principales causes du raiversement de la République romaine (1). Les exigences de la liberté ne s'opposant plus, sous l'Empire, à l'action légitime et salutaire du pouvoir, on vit Tibère, par exemple, continuer dans leurs gouvernements les magistrats dont il n'avait qu'à se louer, et les y laisser quelquefois jusqu'à leur mort (2). Plus tard encore, des règlements in-

oppHmées (ce qui prouve que les traditions républicaines se maintenaient en ces endroits-là), Tibère prit le parti, pour les soulager, de les rendre provisoirement provinces impériales, de proconsulaires qu*elles étaient. {AnnaU, I, 76.)

(i) DUema-i sur la i^e Décade de Tite-Live, liv. m, ch. 24.

(â) Tacit., Annal, I, 80.

stitués par Marc-Aurèle et Commode, à la requête de Pescennius Niger, et maintenus par Septime Sévère et ses successeurs, portèrent t qu'on ne remplacerait jamais im gouverneur, un lieutenant ou un proconsul avant cinq ans, parce qu'il ne convenait pas de quitter un emploi avant d'avoir appris aie remplir; que les hautes fonctions de l'Etat ne seraient jamais confiées à des hommes sans expérience, et que l'administration d'une province ne serait donnée qu'à ceux qui y auraient déjà siégé comme assesseurs (1). »

Voilà, ce seiable, une série de faits qui témoignent surabondamment en faveur de notre thèse. On nous dit à présent que toutes ces précautions prises contre les abus n'ont pas empêché les abus de se produire; que les gouverneurs n'avaient .pas toujours les mains pures; que les publicains (ceux qui restaient encore) n'étaient pas moins avides qu'au temps de Cicéron; que les procès des magistrats, qui auraient dû devenir plus rares, se multiplièrent au contraire, dès le règne de Tibère, avec une effroyable rapidité. On ajoute, enfin, que, si les hommes, sous la République, ne prévalurent pas toujours contre le vice des institutions, à leur tour les institutions de l'Empire n'ont pas toujours pu prévaloir contre les vices des hommes. Qui en doute? Et où est-elle donc cette société modèle

(i) Sparlian., Hist, Aug,, 7.

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qui â eu rhonneur de réaliser ici-bas Fidéal de toutes les perfections? Où est-il ce gouvernement si accomplii si bien équilibré dans toutes s^ parties et si admirablement organisé, qu'on n'y ait jamais vu le mal se glisser à côté du bien, et qu'il n'ait point participé, par quelque endroit, de l'infirmité commune à toutes les créations humaines? Oui, les procès de péculat et de concussion furent aussi nombreux sous l'Empire qu'ils l'avaient été sous la République (1) ; mais au moins les Gabinius de ce temps -là ne trouvaient pas un Cicéron pour les défendre; c'était pour les provinciaux opprimés que les Tacite et les Pline-le-Jeune se tenaient à la barre (2), et les oppresseurs étaient toujours condamnés. Oui, les impôts levés sous l'Empire, pour être, mieux assis que sous la République, n'en étaient pas moins très-lourds; mais, outre que les républiques ne passent pas en général pour être des gouvernements à bon marché, on peut dire au moins, tout en tenant compte du luxe insatiable de ces Césars, à qui la toute-puissance et la débauche faisaient si souvent perdre l'esprit, on peut dire que, sous les Césars, Rome n'absorbait pas à elle seule le produit de ces impôts si lourds, et que les

(i) Tacit., Annal, m, 70; IV, iS, i9, 20,vXI, 7; XU, 22, 59; Xra, 5, 30, 82 ; XIV, 28, 46 ; XV, 20. — Plin., Ep., H, 41 ; m, 9 ; IV, 9, 10 ; V, 14, 21 ; VI, 5, 29. — Dio. Cass., LYH, 19 ; LVffl, 20.

(2) Notamment dans l'affaire de Marius Priscus, gouverneur de l'Afrique, dont il est parlé dans Pline, Ep,, H, 11.

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provinces étaient admises à recueillir les miettes du festin.

On vit alors, pour la première fois, ce qui ne s'était jamais vu sous la République, des proconsuls et des préfets entreprendre, sur toute l'étendue de l'empire, des travaux de toute sorte destinés, nonseulement à embellir les provinces et à consacrer la mémoire de celui qui les avait conçus ou exécutés, mais encore, et surtout, à augmenter le bienêtre des habitants, à leur créer des ressources nouvelles, à les enrichir, à les moraliser, à les civiliser. Les provinces ne furent plus traitées en pays conquis, et la paix romaine ne se résuma plus exclusivement pour elles dans ces deux mots cruels : obéir et payer. Le gouvernement, qui tirait d'elles sa substance, s'occupa aussi, et très-sérieusement, d'en renouveler et d'en féconder les sources. Comme il combinait en lui-même la passion toute romaine de la construction avec celle de Torganisation, il ne cessa de stimuler partout, du Rhin à l'Euphrate et du Danube au Nil, ces prodigieuses entreprises, dont les débris jonchent encore le sol du monde, et qui se distinguent moms par le caractère de grandeur et de majesté dont elles sont empreintes, que par le vrai sentiment de tout ce qui était nécessaire au bien public. Cest Tagriculture à laqueDe on s'efforçait de rendre des bras et d'enseigner de nouvelles méthodes, en s'inspirant des grandes leçons du poème de Virgile et des indications pra-

tiques de Columelle et de Varron (1). C'est le commerce auquel on procurait des débouchés et des moyens de communication, en traçant ces magnifiques voies romaines qui presque partout ont résisté à l'effort des siècles (2). C'est le bien-être intellectuel et moral des provinciaux qu'on développait de toutes les façons en construisant des temples, des écoles, des théâtres. C'est leur bienêtre physique qu'on assurait en même temps par des fondations de bains, de lavoirs, d'égoûts, d'aqueducs, de fontaines, etc. Voilà ce que l'Empire faisait pour les provinces, — sans parler d'une foule de villçs nouvelles qui sortaient en quelque sorte de terre sur les décrets d'un César, ou des villes anciennes qui se métamorphosaient à vue d'œil, s'aéraient, s'assainissaient et s'embellissaient par les soins d'un proconsul. Et certes, il y avait encore, dans le moindre de ces travaux, de quoi faire honte à l'incurie, à l'ignorance et au mauvais vouloir de cette barbarie oiganisée qui s'appelait la République romaine. Jamais contrasté plus parfait ni plus saisissant n'a été offert aux regards de l'histojre entre les impuissances de l'anarchie et les grandeurs matérielles de l'ordre.

Nous savons que ces grandeurs-là n'éveillent pas beaucoup d'admiration ni de sympathie chez les

{{) Voir à V Appendice (note i), p. 46i et suiv. (2) Ibid, (note 2), p. 462 et suiv.

raisonneurs de notre temps, qui donneraient volontiers tous les monuments du monde pour une seule liberté, si chétive qu'elle soit, et qui subordonnent, très-justement d'ailleurs, les conquêtes de la matière à celles de l'esprit. Nous ne ferons aucune difficulté de convenir que le mobile qui poussait les Césars à multiplier les travaux de ce genre, n'était pas des plus élevés ni des plus nobles, même quand le César s'appelait Trajan, Marc-Aurèle ou Alexandre Sévère. On s'étudiait à étouffer, sous les jouissances et les voluptés de la vie physique, toutes les aspirations vers le seul bien qui puisse donner quelque prix à la vie : cela est incontestable. Et, quant à ces gouverneurs de province, proconsuls, lieutenants ou préfets, qui se donnaient tant de mal pour repeupler, enrichir et f€<îonder les pays que leurs prédécesseurs de la République s'étaient contentés d'exploiter en les ruinant, nous ne saurions dire s'il n'entrait pas dans .leur zèle plus d'envie de faire leur cour au maître, dont ces travaux rehaussaient la gloire, que de véritable dévouement aux intérêts de Thumanité (1). Mais l'Empire n'a

(1) Mettant à part le christianisme, qui a réussi par la seule force divine de son principe, par la seule vertu surnaturelle de sa doctrine, nous voudrions bien qu'on nous montrât une révolution d'origine humaine qui ne soit pas redevable de son succès à quelque mélange de vues intéressées ou de considérations égoïstes. L'Empire romain a vécu, dit-on, et s'est enraciné pendant des siècles dans l'affection et la sympathie des masses, parce qu'il faisait appel à tous les mauvais instincts de ces masf^es ignorantes et

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pas été seulement le triomphe des iat^ts matériels : il a eu sa raison d'être et sa consécration d^nitive dans la victoire procurée par lui au grand principe de l'égalité humaine, que la République avait constamment méconnu et foulé aux pieds.

L'égalité dans la servitude, objectera-ton, — et rien n'est plus exact au regard des citoyens libres, des patriciens et des oligarques que la révolution césarienne a frustrés de leurs droits, de leurs privilèges et de leur hautaine autocratie. On voudra bien considérer, cependant, qu'à Tépoque où s'accomplit cette révolution, la population libre de Rome, accrue même de la population récamnent affranchie de l'Italie, ne formait, en définitive, qu'une faible minorité du genre humain, et qu'en passant de la tyrannie des proconsuls républicains sous le joug des despotes impériaux, les neuf dixièmes du monde ne firent proprement que changer de maîtres. Si Ton daigne, en outre, se souvenir de l'usage que cette oligarchie avait fait de sa liberté dans les derniers temps de la République,

abruties, en les gorgeant de congiaria et en les amusant aux circensés. Mais que serait devenue la Réforme du seizième siècle, si elle n'avait pas mis à son service, au moyen des sécularisations» les convoitises effrénées des princes et les avidités subalternes de leurs vassaux? Et la Révolution de 89? Ah! sans doute, nous avons le droit d'être fiers de tous les beaux principes qu'elle a fait rayonner sur le monde. Nous doutons cependant qu'elle eût survécu à la réaction de i8i4, si elle n'avait eu derrière elle, pour la défendre, la grande armée des détenteurs de biens nationaux.

on sera peut-êlre meins enclin à regretter que la liberté d'une centaine d'agitateurs et de tyrans ait servi de rançon à l'émancipation de l'univers. A ce point de vue, on a eu mille fois raison de dire que les Césars furent les exécuteurs des hautes-œuvres de Dieu sur ce patriciat romain qui avait si violemment abusé des nations; et cela n'implique pas, bien entendu, qu'on soit tenu de vouer son admiration et sa reconnaissance aux bourreaux.

Pour ne laisser de prise à aucune équivoque sur ce point, pour déblayer en quelque sorte les abords de cette grande question où l'on fait trop volontiers intervenir les préjugés et les parti-pris des opinions contemporaines, nous déclarons tout de suite qu'à une douzaine d'exceptions près, les empereurs ont été aussi petits que la révolution dont ils furent les ouvriers presque toujours inconscients était grande. Des imbéciles comme Claude, des fous comme Caligula et des monstres comme Néron ne sauraient être rattachés ni de près ni de loin, ni comme auteurs ni comme simples collaborateurs, à cet admirable mouvement qui fit disparaître toutes les injurieuses inégalités de la conquête et fondit ensemble les vainqueurs et les vaincus dans une merveilleuse unité. Tout cela s'est accompli à côté d'eux, sans eux le plus souvent et quelquefois malgré eux (1).

(1) M. J. Denis a très-bien fait comprendre, par exemple, que la politique d'Auguste lui-môme fut en général dirigée au rebours

452 CONCLySION

Ceux-là même qui ont participé dans une certaine mesure à la diffusion du droit de cité, n'y cherchaient qu'un moyen d'annuler les restes du vieil esprit patricien, de discréditer tout ce que l'ancienne Rome avait honoré, et d'écarter de leur chevet, assiégé par le soupçon et par la peur, ce fantôme de la République qui troublait encore de temps à autre leur auguste sommeil (1). Pour d'autres princes, comme Vespasien, Domitien ou Caracalla, exacteurs avant tout, intéressés, maltôtiers et sans scrupules, l'intérêt de l'humanité se confondit presque toujours avec celui de leur .fisc, et l'octroi du

de ce grand courant que le génie de César avait déterminé à la surface et dans les profondeurs de la société romaine. Il fit tout ce qui dépendait de lui pour conserver le sang romain pur de tout alliage ; il s'étudia à épurer le Sénat et par conséquent à y perpétuer les souvenirs hostiles à son gouvernement; il fit revivre les familles patriciennes que les guerres civiles avaient détruites» et il en compléta le nombre sans sMnquiéter si l'héritage du nom n'entraînerait point l'héritage des prétentions; il contraignit d^élre quelque chose, au moins en apparence» ceux des riches et des grands qui n'aspiraient qu'au néant d'une vie voluptueuse et tranquille. Et le judicieux historien conclut très-sainement qu'il n'y avait pas une de ces mesures qui ne fût un contre-sens politique, qui ne laissât subsister tous les ferments de discorde et toutes les causes de dépérissement. {Op, ciU, t. II» p. 57.)

(i) Nous ne songeons en aucune façon à justifier cette politique exclusive et violente des empereurs romains. Nous tenons pourtant à fkire observer qu'un très-grand nombre de publicistes et d'historiens» qui ne trouvent pas de termes assez durs pour qualifier les Césars» se montrent au contraire fort indulgents pour Louis XI» par exemple» dont la politique a été aussi de faire entrer violemment les individus dans le cadre des institutions monarchiques. De même que les Césars n'avaient voulu voir dans le patri-

droit de cité ne fut qu'un moyen comme un autre de battre monnaie (1).

Telle était pourtant, sinon l'excellence, au moins la parfaite confonnité du régime impérial aux circonstances dans lesquelles il a été créé et s'est développé; que ces empereurs insensés, idiots ou scélérats ont été conduits, par la force des choses et par la seule vertu de l'institution dont ils tenaient leur pouvoir, à s'accommoder (parce qu'ils en bénéficiaient) d'une révolution devant laquelle avaient reculé d'horreur les Scipions, les Gâtons et les Brutus de la République. Cette idée de l'égalité avait si bien pénétré toutes les couches de la société romaine sous les Césars, elle avait si complètement

ciat romain qu*un mortel ennemi dont il fallait se débarrasser par tous les moyens^ de môme Louis XI se précipita en aveugle sur la féodalité française^ frappant à droite et à gauche tout ce qui ne pliait pas assez vite, au risque d'atteindre et de détruire du même coup toute la force et toute la sève de l'Ëlat. Mais Louis XI était un roi, les autres n'étaient que des empereurs. Vérité en deçà des Alpes, erreur au delà! Nous admirons, dans nos propres annales, ce qui nous semble monstrueux dans colles de Rome. La poésie et l'histoire môme se font les complices de Louis XI. Tacite excuse et défend Tibère !

{i) La môme particularité se retrouve encore dans notre histoire de France, où rétablissement des Communes nous apparaît le plus souvent comme une simple affaire de trésorerie. « Ce qui déterminait les rois à se déclarer pour ou contre les Communes, il faut le dire, c'était l'argent qu'on leur offrait de part ou d'autre... Quant aux villes françaises du second et du troisième ordre, les rois montrèrent à leur égard une assez grande libéralité, et, pour un peu d'argent, ils leur octroyèrent le droit de Commune... » (Aug. Thierry, Lettres sur Vhistoire de France, lettre XUI.)

pris possession de tous les esprits, elle était si subtilement répandue dans Tair même qu'on respirait, que les empereurs n'auraient pas pu, encore bien qu'ils l'eussent voulu, s'opposer à toutes les applications qui allaient s'en faire dans la pratique. Les provinces, délivrées de l'oppression des proconsuls, n'avaient plus à envier aux Romains que le droit de cité, et elles souhaitaient avec ardeur, celles de rOccident surtout, qui avaient été avec César contre Pompée, avec Auguste contre Antoine (1) de s'unir par ce dernier lien à la ville qui leur avait déjà communiqué sa langue, ses mœurs, ses arts et ses dieux. Non-seulement les empereurs n'avaient aucune raison de leur refuser ce qu'elles demandaient, mais encore ils obéissaient, en le leur accordant, à la nécessité de combler les vides opérés dans la population romaine proprement dite, qui disparaissait avec une effrayante rapidité. Et cette tyrannie impériale, dont les forfaits ont été l'épouvante du monde, eut du moins cet avantage qu'en passant le niveau sur les inégalités nationales ou politiques et en broyant les peuples elle les fondit violemment en un seul (2).

Le premier qui mit 'la main à cette œuvre civilisatrice, ce fut le grand Jules, en donnant compléte-

(i) Voir à VAppendice (note 3), p. 463 et suiv. (â) J. Denis, Histoire des idées et des théories morales de VAntiquitéj t. II, p. 72.

ment à la Gaule Cisalpine ce gui était déjà le privilège d'une partie de ses habitants, et en admettant les cités transpadanes elles-mêmes dans Tunion civique de Rome (1). Auguste, son successeur, accorda le droit de cité à un certain nombre de villes qui se recommandaient, dit Suétone, par des services rendus au peuple romain. Claude, un peu plus tard, introduisit dans le Sénat les principaux habitants de la Gaule Transalpine, qui depuis longtemps déjà avaient reçu le titre de citoyens ; et il le fit malgré l'opposition des sénateurs, qui, fidèles au vieil esprit national et italien, et fuyant avec horreur cette inévitable réciprocité de Rome et du monde, ne pouvaient supporter l'invasion de ce qui n'était pas romain dans le propre sanctuaire de l'esprit romain (2). Plus tard encore, Vespasien remplit l'ordre équestre de nouveaux chevaliers, tirés des municipes, et qui infusèrent dans les veines de ce patriciat corrompu quelques gouttes d'un

(1) Cette Cisalpine méritait bien Thonneur^ d'être associée aux droits de Rome> paisqu'elle pourvoyait si amplement à sa gloire. N'est-ce pas elle qui avait déjà fourni aux lettres latines le grand nom de Catulle? et n'allait-elle pas leur fournir bientôt ceux de Virgile, de Tite-Live et des deux Pline? N'est-ce pas l'Espagne aussi qui a enrichi le second âge -de la littérature romaine des noms glorieux de Sénèque, de Lucain, de Martial et de Quintilien?

(2) Quel que soit le jugement que l'esprit de parti puisse porter sur cet acte de Claude, nous n'avons pas le droit d'en médire, nous qui sommes les fils de ces Gaulois que l'Empire a relevés de leur déchéance, nous qui lui devons la grandeur et l'individualité historique de notre patrie.

sang rajeuni, vigoureux et pur comme tout ce qui venait des provinces. Puis, Trajan abrogea les lois qui rompaient tous les liens naturels entre les anciens et les nouveaux citoyens, et qui par là même empêchaient les provinciaux d'aspirer aux honneurs et aux charges de la cité souverame. Puis, Marc-Aurèle étendit le droit romain aux provinces, en les soumettant à FEdit perpétuel qu'Adrien avait fait dresser pour Rome et pour l'Italie. Enfin, la célèbre constitution de Caracalla ne fit que mettre le sceau à une révolution déjà presque entièrement terminée, en déclarant citoyens tous les sujets de l'Empire, en réunissant dans le ponuerium agrandi et reculé jusqu'aux limites mêmes du monde tout ce qu'il y avait d'hommes libres, ingénus ou non, de droit romain, de droit latin ou de droit itaUque.

Ah! Lucain disait vrai, et il était bien le vates antique dans les deux sens du mot, lorsque, saisi d'un transport prophétique à la vue des cadavres qui jonchaient le champ de bataille de Pharsale, il s'écriait : « Qu'on épargne au moins les étrangers, qu'on laisse vivre les Galates et les Syriens, les Cappadociens et les Gaulois, et les Ibères, placés à Textrémité de Tunivers, ef les Arméniens et les Cilicieiîs; car, après les guerres civiles, ces peuples-là seront le peuple romain (1) ! » Et Sénèque

(1) Lucan., PhanaL, lib. VII, v. S40.

aussi avait raison de tourner en ridicule les divisions territoriales et les barrières artificielles de la vieille politique, quand il voyait se réaliser sous ses yeux l'utopie grandiose de la cité universelle (1). Et Plutarque, et Lucien, et Epictète, et Dion Chrysostôme, tous ces Grecs dont la loi nouvelle avait fait des Romains, avaient aussi le droit de reproduire sous toutes les formes, dans leurs discours et dans leurs livres, cette vérité désormais banale, et dont ils étaient eux mêmes la démonstration vivante : que les hommes ne sont naturellement ni Athéniens, ni Romains, ni Grecs ni barbares, mais qu'ils sont tous citoyens du monde, et qu'ils sont partout dans leur patrie (2). Et Marc-Aurèle, enfin, dont Tavénement au trône de l'univers résume et couronne en quelque sorte ce double progrès qui s'est accompli sous l'Einpire, dans l'ordre des faits politiques et dans l'ordre des idées morales, — Marc-Aurèle n'était pas moins autorisé par ses propres actes que les autres philosophes ne Tétaient par leurs seules aspirations, à s'écrier : « J'ai un pays et une patrie; comme Antonin, j*ai Rome, et, comme homme, j'ai le monde (3). »

La révolution était finie. L'Empire romain avait payé sa dette à l'humanité. En échange de la li-

(1) Senec, Natural, Quœst,, prœfatio.

(2) Plut., Op, mor,t pasitm. — Lucian., Des sccics. — Arrian., Entt'et, d'Epict., passtm. — Dion Chrysost., Disc, passïm.

(3) Marc. Aurel., Op., ch. IV, S 5.

berté, que les barbares devaient lui rendre un jour dans les lois, et que le christianisme -faisait déjà renattre dans les âmes, il lui avait donné l'égalité. Et ce n'est plus nous seulement, historien chétif, qui rendons cette justice aux Césars ; c'est la République romaine elle-même qui emprunte, après sa chute, le génie et la voix d'un poète républicain pour saluer et glorifier cette politique nouvelle dans la personne du plus odieux, du plus exécrable et du plus infâme des Césars. C'est Lucain, en un mot, qui dit à Néron : « Non, dieux immortels, nous n'avons plus à nous plaindre ; le crime et l'impiété nous plaisent, si largement compensés... Rome doit encore beaucoup aux guerres civiles, puisque c'est pour toi que cela fut fait... Le genre humain dépose les armes pour ne plus songer qu'au bonheur ; l'amour est le lien commun des nations, et la paix envoyée au monde vient fermer les portes de fer du belliqueux Janus (1)! >

Quant à notre Cicéron, il n'aurait pas accepté pour sa part, on doit le croire, la compensation que les contemporains même de Néron subissaient de si bonne grâce. Toutes ces belles choses, qu'il avait rêvées jadis et qu'il a si noblement exaltées dans ses écrits, les droits de l'humanité reconnus, l'alliance des peuples réalisée, l'égalité politique consacrée par la loi, la cité universelle réunissant et

(i) Lucan., PhanaL, lib. I, v. 60.

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confondant en elle tous les membres réconciliés de la grande famille, tout cela Feût laissé indifférent sans doute, s'il n'avait pu en jouir qu'au prix de ce bien par excellence, de ce bien souverain, auquel il a fait sans peur le sacrifice de sa vie, — la liberté. Mais il aurait compris, dans sa haute sagesse, que Rome ne pouvait rester la maîtresse du monde qu'en cessant d'être maîtresse d'elle-même ; que les institutions qui l'avaient faite libre ne pouvaient la conserver puissante, et qu'il n'y a ici-bas de gouvernements possibles que ceux qui répondent nonseulement aux aspirations sublimes et aux tendances généreuses des philosophes, mais encore et surtout aux besoins réels et aux intérêts légitimes des peuples. La République est une forme politique supérieure et que toutes les sociétés doivent naturellement envier ; mais son lot serait en vérité trop glorieux, si elle ne trouvait le plus souvent dans la nature des choses un obstacle insurmontable à son établissement et à sa durée.

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