LA JURIDICTION. - CICÉRON PUOCONSUL
Confection de Védit provincial. — Difficulté de concilier la justice avec les intérêts des publicains. — Relalloiis de Gicéron avec les publicains. — Les paeliû»eiel 4m ^ifngra^œ. — ModiRca'» lions iiitroduitfs ûtm Téiil^ hstw des compagnies. — Gicé<; ron aacrifie Tintérât 4m provinciaux. — Le grand Pompée se fait nëgoeiani«n Asie : la République se transforme en maison d€ %angu«, — Brutus, usurier et violateur des lois. — Ses querelles arec les Salaminiens. — - Il compromet le Sénat dans ses opératioiw de commerce. -^ Angoisses de Gicéron : il n*ose pas .foire justice; il recouvre les créances de Brutus auprès d*Ariobarzane. — Ab uno dU:t omnes, — Un proconsul est un homme d*affaires. ^ Les indiscrétions de Gselius. — La chasse aux panthères et la chasse aux préfectures. — Gicéron met en place les amis de ses amis. — Sa règle de conduite à Tégard des publicains. -— Les lacunes de sa correspondance. — B essaie de fléchir les rigueurs des fermiers. — Les bienfaits de son administration. — Justice exacte pour tous. — Les magistrats rendent gorge. — Guerre aux accapareurs. — Simplicité et modestie de Gicéron. — Il rend aux provinciaux le droit d*élire des juges. — A quoi se réduisent ses innovations et ses réf(;Hrmes. -— Sa juridiction jugée par lui-même.
Gicéron regardait si bien la juridiction civile comme le premier e]t le plus important de tous les
devoirs qui lui incombaient dans son proconsulat, que, déjà même avant d'avoir quitté Rome, il avait songé à Védit où devaient être promulguées les principales règles qu'il suivrait dans cette juridiction.
L'édit, c'était la loi, dans les provinces comme à Rome. Tout magistrat chargé de rendre la justice, préteur, édile ou proconsul, devait, à son entrée en charge, publier le programme des règles qu*il se proposait d'observer au cours de son administration et des principes suivant lesquels il comptait procéder (1). Ainsi se justifiait la définition que le jurisconsulte Martianus a si bien donnée de Tédit, expression vivante du droit civil, viva vox juris civilis (2). U était défendu au magistrat de rien changer directement ail droit civil, aux lois de TEtat et aux lois prohibitives (8); mais, ces réserves faites, il avait tout pouvoir d'étendre, de compléter et de corriger les dispositions légales, non-seulement dans l'application du droit aux cas particuliers, maïs encore dans les limites de sa juridiction locale et temporaire (4). Heureuse liberté, qui permettait au magistrat d'approprier les lois, non-seulement aux chan-
(i) • Eodem tempore et magistratus jura réddebant^ et nt cives scirent quod jus de quâque re quisque dicturus esset^ seqae prœmuDirent, edicta proponebant. • (Dig., I, ^, § iO> De orig,, jur,)
(2) Jd., I, 8. .
(3) Gaïus, III, 32, g 2/— InM. Justin,, III, 9. (4)Dig.,I,7,Si.
gements et aux progrès accomplis dans les mœurs, mais encore aux circonstances, à la situation, aux besoins, au génie particulier des peuples auxquels elles devaient s'appliquer.
Les tribulalions de Cicéron proconsul datent, on peut le dire, du jour même où il rédigea son édit, — et il semble résulter d'une phrase de sa corres^ pondance qu'il l'avait rédigé à Rome même, avant de partir pour sa province (1). Dès ce jour, en efifet, Tauteur du traité de Legibus vit se dresser devant lui le grand problème dont la solution exigeait, i son avis, Tijitervention d'une vertu divine : laisser faire les publicains sans toutefois laisser périr les provinciaux. « Mon édit est court, disait-il à ÂtUci^, parce que j'ai tout réduit sous deux chefs. Dans l'un, je traite des afiEàires qui $ont pn^remesit de la juridiction des gouverneurs, comme les comptes des villes, leurs dettes, Vintérêt de ^argent, les oblîga' tiens, tout ce qui regarde les fermiers publics; dans lautre, se trouvent les affaires que l'on juge ordinairement sur redit, et qu'on ne peut guère juger autrement, comme les testaments, les acquêts, les biens décrétés, les syndics des créanciers. Pour te reste, j'ai déclaré que je jugerais conformément aux édits des préteurs (2). »
Tout le nœud de la question était dans lj3s mots
(i) « Roms composui edictum. • [Ad Div., UI« 8.) (2) Ad. AU., VI, 4.
im LA JURIDICTION
que 410US avons soulignés : Tintérèt de Targent, les obHga fions, et tout ce qui regarde les fermiers publica. Un proconsul qui n'aurait eu souci que de la justice ne se serait pas mis en peine des conséquences que son édit pouvait produire sur ces divers points. Mais Cicéron avait toujours en vue de condlier ces deux choses inconciliables : la justice et rintérèt des publicains. Si rien ne lui semblait plus utile que de ménager les revenus des provinciaux dont la tutelle lui était confiée, rien ne lui semblait plus nécessaire aussi que de laisser aux publicains toute latitude envers la bourse des provinciaux. Et il n'est malheureusement pas permis de douter que, si ces deux intérêts contradictoires venaient à se trouver en conflit, Cicéron ne sacrifiât les provinciaux aux publicains. Nous en avons pour garant la lettre suivante écrite, au temps même de son proconsulat, i son collègue, P. Silius, propréteur en Asie :
« Je suis étroitement lié avec Terentijs Htspon, vice-administrateur des fermes publiques. C'est entre nous réciprocité, émulation de services. Il y va de son honneur de conclure des traités (padiones) avec toutes les villes (d'Asie). J'ai voulu, je me le rappelle, faire une tentative pour lui à Ephèse, et j'ai échoué devant la résistance opiniâtre des Ephésiens. Mais tout le monde est persuadé, et c'est mon opinion aussi, que l'équité de votre administration, la douceur et le charme de vos manières, exercent sur
CICÉRON PROœNSUL 3(M
les Grecs un ascendant absolu; que, pour tout obtenir çl'eux, vous n'avez qu'un signe à faire. Employez donc cette influence, je vous en conjure, pour que, dans cette affaire, Hispon et moi nous en venions tous deux à notre honneur. Vous saurez que je m'intéresse à ses associés, non-seulement parce que la compagnie entière est sous ma protection, mais encore par suite de liaisons contractées avec la plupart de ses membres. Faites cela, et mon cher Hispon me sera redevable d'un grand succès; les obligations de la compagnie envers moi en seront plus étroites, et vous-même, vous trouverez le prix de votre obligeance dans le dévouement du plus reconnaissant des hommes, et dans la gratitude d*un corps si bien composé. Enfin, vous m'avez rendu à moi le plus grand des services. Il n'y a pas, sachez-le bien, dans toute votre province, et aussi loin que votre pouvoir s'exerce, de concession à me faire qui puisse me toucher plus (1). »
L'idée ne viendra à personne de nier que, si Terentius Hispon eût exercé son petit commerce en Cilicie plutôt qu'en Asie, il n'eût obtenu çans difficulté, de son ami Cicéron, la satisfaction que P. Silius était enclin à lui refuser sur ses traités avec les Ephésiens. Cicéron n'était pas homme à laisser un seul instant en souffrance les intérêts d'un aussi galant personnage que Terentius Hispon et de tous
(I) i4d Dit?., xni,65.
30â LA JURIDICTIOiN
ses associa, un corps si bien composé! Les Ephésiens seraient devenus ce qu*ils Lui-aieut pu, mais la concorde entre les ordres, ce gage essentiel du salut de la République, aurait été maintenue.
On nous permettra d'introduire ici quelques renseignements qui nous paraissent indispensables, au sujet de ces padiones ou syngraphce, dont il est question dans la lettre de Cicéron rapportée cidessus, aussi bien que dans son édit.
Asconius (1) distingue trois sortes d'impôts indirects ou payables en nature (vectigalia)^ dont la perception donnait lieu à la formation de trois sortes de compagnies de publicains : c'étaient les douanes et péages (portoriajy le revenu des pâturages publics (scriptura) et le^ dîmes du blé, du vin, de l'huile et des menus grains (decumœ). L'adjudication de ces impôts était faite tous les cinq ans, par les censeurs, sur le Forum romain (2). Le bail durait pendant un lustre, et si les compagnies adjudicataires, par suite d'une diminution accidentelle des produits de leurs fermes, se trouvaient avoir fait un mauvais marché, elles deipandaient quelquefois la résiliation des baux. C'est ainsi que les publicains d'Asie, ayant acheté à trop haut prix, en Tan 61, la ferme des impôts de cette province, demandèrent, dès le mois de décembre de cette année, une nouvelle adjudi-
(i) In Divin, in Q, CœciL, dO.
(2) Cic, De leye ayririâ, I, 3. — Macrobe, I, ii.
CÏGÉRON PROœNSl L 303
cation (1). Mais c'étaient là des cas fort rares. En ce qui regarde les dîmes particulièrement, qui étaient le principal impôt levé dans les provinces, si les publicains étaient en danger de perdre, par suite d'une mauvaise récolte, ils savaient très bien forcer le cultivateur à prendre la perte pour lui. Ils exigeaient qu'il leur donnât la mesure comble (2), et cette exaction était autorisée par Tusage. Ils demandaient aussi souvent des surplus (accessiones) d'un centième ou d'un cinquantième par mesure, ou encore des cadeaux en argent. Quand on songe qu'en Sicile, aux portes de Rome, des chevaliers romains, comme Q. Septitius, avaient grand'peine à se mettre à l'abri de semblables pillages, on se demande avec effroi ce qui devait se passer là-bas, dans des provinces comme la Cilicie ou la Syrie, livrées à l'arbitraire des publicains. Là, ce n'était plus seulement la mesure comble^ mais Je surplus du centième qu'on exigeait en vertu de l'usage (3).
La règle étant ainsi violée à chaque instant, le
(i) V. plus haut, chap. ni, p. 76, le propre jugement de Cicéron sur cette affaire.
(2) Gc, in Verr., act. H, lib. m, 49-50.
(3) M. £. Belot, dans son excellente Histoire de$ chevaliers romains, d'où nous avons tiré les détails ci-dessus, rapporte qu*en Béotie, les publicains firent, malgré la loi des censeurs, payer la dtme des blés cueillis sur les terres consacrées aux dieux, sous prétexte que ces dieux avaient été des hommes. C'était, ajoute spirituellement l'auteur, une application de Vevhémérisme, — Mais quel affreux brigandage!
304 LA JUKJDICTION
déciuiateur ou le fermier de Timpôt passait avec le cultivateur ou le contribuable des conventious particulières (pactiones) où le gouverneur de la province intervenait, comme le prouve la lettre de Cicéron à P. Silius, au risque de blesser ou la justice ou les publicains. Ces conventions fixaient le mode, le jour et le lieu du paiement, la quantité de blé ou la somme d'argent qui était dqe. Elles amenaient le plus souvent les débiteurs à signer des billets portant intérêt à plus de douze pour cent. C'est alors que l'équité et la fermeté du gouverneur de la province étaient mises à Tépre^uve.
Dès avant son arrivée en Gilicie, Cicéron savait que des conventions de ce genre avaient été passées entre les compagnies de publicains et la plupart des villes de la province (1), et il s'était fait fort de promettre à son ami Âtticus que justice serait rendue à tous indistinctement, œnnilnis satis/aciemus. Et cependant, il nous apprend lui-même que» dans cette voie de la justice, il n*avait pas osé aller aussi loin que Bibulus, — lui, Tauteur des Tusculanes et du De officiis/ Bibulus avait écrit dans son édit : € J'observerai les conventions entre les publicains et les provinciaux, lorsqu'il n*y aura eu ni violence ni fraude employées pour les conclure. » La première idée de Cicéron (il faut le dire à sa louange), avait été de transcrire purement et simplement cette
(i) Ad AU., \,i^.
CICKRON PKUœNSl L :<o»
même clause dans son propre édit. Mais Ailicu?, dont les intérêts étaient fort engagés, paraît il, dans toutes les opérations des publicains en Orient, fit observer à son ami que les expressions employées par Bibulus établissaient un préjugé fâcheux contre l'ordre équestre. Il en était de Tordre équestre comme de la femme de César, qui ne devait pas même être soupçonnée. Cicéron eut la faiblesse de faire droit aux réclamations d'Atticus, et il subslilua à la clause de Bibulus, dans son édit proconsulaire, ime phrase de celui de Q. Mucius Scaevola, qui disait la même chose, mais à mots couverts : « Je validerai les conventions, excepté celles qui auraient été faites de manière à ce gtCUfàt impossible, éq^âtàbleinent, de les exécuter (1). • L'honneur des publiciiins était sauf : Cicéron leur faisait la grâce de les supposer incapables de violence ou de fraude. D'un mot mis en sa place admirons le pouvoir!
L'édit de Cicéron contenait cependant un autre article qui était bien propre à lui aliéner la faveur des publicains. Se conformant aux édits de ses prédécesseurs (2), Cicéron avait fixé l'intérêt de l'argent à un pour cent par mois {ceutesimas\ en ajoutant au bout de l'année Tintérêt au principal (mm
{{) Ad AU., VI, 1. — Voir aussi le commenlaire ajouté à cette lettre par Siméon Bosius.
(il Til est le sens de ce mot trahUittum, dont il se sert pour qualiflcr son édit» — traUlilium, de transfero, reçu par tradition {AdAtt,, V, 21.)
anatocismo). Ce taux légal de douze pour cent par an pourrait sembler exagéré et même quelque peu usuraire, à notre point de vue moderne (1); on pourrait croire que Cicéron faisait encore la part assez belle aux publicains et aux neg^Hatoi-es. Il n'en était rien cependant, et le proconsul se mettait dans le cas d'encourir, de la part des fermiers publics, la même réprobation et les mêmes inimitiés auxquelles, vingt ans en ça, le grand Lucullus luimême avait succombé. Pour réprimer, autant qu'il était en lui, la rapacité de ces loups-cerviers, Lucullus avait fait un règlement fort sage, réduisant, pour Tavenir, les intérêts au taux légal de un pour cent par mois, et défendant, sous peine de déchéance pour le créancier, d'exiger les intérêts composés et de saisir plus du quart du revenu des débiteurs. Croirait-on que les chevaliers romains ne pardonnèrent pas à Lucullus cet acte de stricte justice? Croirait on que ce fut à Cicéron lui-même, aidé du tribun Manilius, qulls confièrent le soin de leur vengeance, et que la même éloquence, qui avait fait condamner Verres, réussit en cette circonstance à faire enlever à Lucullus le commandement de la
(i) Et même au point de vue des contemporains de Cicéron ; car, à cette époque, le vieux banquier Csecilius, qui exigeait Tintérôt légal d*un pour cent par mois, ne trouvait presque plus d*cmprunteurs. {Ad AH,, I, d2.) On avait de l'argent à Rome à A pour cent par an» en temps ordinaire, à 8 pour cent quand la brigue électorale et la dépense des candidats rendaient la demande plus forle. (Ad AU,, IV, 15.)
CICÉRON PROœNSlL 307
guerre de Mithridateî Tout cela est en vérité fort triste (1). Et si l'on songe* que le proconsul, qui fixait rintérêt de Targent à un pour cent par mois, avait autrefois prêté le secours de sa parole aux publicains dans une affaire soulevée par eux à Toccasion de ce même intérêt, on comprendra aisément qu'il ne dut pas tenir la main d'une façon bien rigoureuse à l'exécution de son édit.
Et puis, rien ne prouve qu'il n'ait pas introduit plus tard dans cet édit, rédigé à Rome, comme on le sait, des modifications restrictives de cet article, n avoue lui-même, dans une de ses lettres, que les publicains de sa province s'étaient portés à sa rencontre jusqu'à Samos, pour le prier de transférer, dans son édit, quelques-uneâ des clauses insérées dans celui d'Appius Claudius, son prédécesseur, et qu'en effet il les y tranirféra (2). On ne saurait bonnement supposer que les publicains se fussent imposé les fixais d'un si long voyage, et si dispendieux, pour réclamer de la bienveillance dontils savaient bien que Cicéron devait être animé à leur égard, des choses qui n'eussent pas été exclusivement à leur avantage. La conclusion se tire en quelque sorte d'elle-même, .et les faits (^ui vont suivre ne feront que mettre dans tout leur jour des concessions laissées ici par le proconsul dans une obscu-
(i) Cic, Pro lege Mimilià, 3-7. (2) Ad Div,, ni, 8.
ri lé évidemment prémédilée. Il va sans dire toutefois que rhonnêteté de Cicèron, en tout ceci, reste hors de cause. Il ne faut pas douter un seul instant qu'il ne fût tout le premier affligé et humilié des sacrifices que la poliiique imposait à la justice. Il les subissait à son corps défendant et avec une amertume qui se devine, car la trace ne s'en laisse pas assez nettement. apercevoir même dans Tépanchement de sa correspondance la plus intime ; mais il les subissait dans rintérêt de la République, et Ton ne peut s'empêcher de croire qu'il trouvait dans la satisfaction d'avoir agi en bon citoyen une compensation nécessaire et légitime à tous les coups de canif qu'il se voyait obligé de donner à son édit. Ce n'était pas sa faute (nous ne nous lasserons^ pas de le répéter) si la noble cause des lois et de la liberté n'était représentée en ce temps-là que par d'hypocrites usuriers, pires mille fois que l€^ publicains qu'ils dédaignaient.
L'histoire de la jmidiction de Cicéron en Gilicie n'est guère autre chose que le récit navrant des luttes engagées entre sa conscience^ qui lui ordonnait de protéger les intérêts des provinciaux, et la nécessité politique, qui le conduisait malgré lui à les pressurer, pour ne pas nuire aux personnages illustres dont la déconsidération eût entamé le prestige et compromis le salut de la République.
On se rappelle, par exemple, qu'après le départ d'Appius Claudius, l'ex-proconsul, les villes de la
Ciiicie avaient résolu, pour ne pas laisser prescrire un sot usage, d'envoyer à Rome des députalions chargées de pronoi^cer deyant le Sénat et le peuple romain l'éloge du brigand qui les avait rançonnées et dévastées à loisir pendant les trois mortelles années de sa magistrature. Dès son arrivée à A pâmée, dans les premiers jours du mois d'août 51,- Cicéron avait été informé, par les représentants d'un grand nombre de ces villes, que les allocations faites aux députés étaient excessives, et que leurs concitoyens étaient hors d'état de les payer. Avec la naïveté de Fhomme qui débute dans ses fonctions et qui n'en a pas encore expérimenté les obligations ni les périls, Cicéron se figura tout d'abord que son collègue ne pouvait avoir un goût si prononcé pour les ambassades de ce genre, et il n'hésita pas, tout en rendant hommage au zèle et aux inspirations de la reconnaissance, à déclarer que ces députations lui semblaient complètement inutiles. Il ajouta que, si quelques personnes tenaient à témoigner leurs sentiments à Appius Claudius, il les louerait de faire le voyage à leurs frais, qu'il donnerait même les mains à toute indemnité raisonnable et légitime, mais qu'il s'opposerait, comme c'était son devoir, aux folles dépenses (1). Il fit plus encore : il rendit des décrets tendant à modérer ou à supprimer ces dépenses partout où la
(1) AdDiv.,l\\,S.
chose lui parut nécessaire, cédant en cela à la juste appréhension d'aggraver, par des exactions en pure perte^ Tabus du trafic des impôts et les taxes déjà si oppressives par tète et par maison (capitum et ostiorum exacHones) auxquelles les provinciaux étaient assiyettis. Or, dans une lettre ultérieure, il avoue qu'il a moins prescrit que recommandé aux villes de se renfermer, autant que possibie, dans les termes de la loi Oomelia, « et la preuve, ajoute-t-il, que je n'y ai pas même tenu la main bien strictement,, se trouve dans les comptes de plusieurs villes, où Ton voit porté en d^ense tout ce qu'il leur a plu 4'aecQrder aux députés (1). » Voilà le nerf qui commence à manquer, et nous ne sommes pas encore au bout de ces molles condescendances. Nous allons voir défiler, les unes après les autres, toutes les turpitudes de ces austères républicains, à qui Cicéron ne rougit pas de prêter la complicité de son pouvoir proconsulaire comme il leur avait prêté jadis qelle de son incomparable éloquence.
f Cluvius de Pouzzoles, — écrivait-il un jour à Thermus, propréteur de Bithynie, — est un de mes amis les plus assidus et les plus familiers. Il a des intérêts dans votre, province et il est persuadé que, s'il ne profite de votre présence et de ma recommandation- pour tout terminer, c'est autant de perdu pour lui... Les gens de Mylase et d'Alabande
(i) \d Div,, m, io.
aCÉHON PROœNSUL 311
doivent de Targent à Gluvius... Outre cela, Philo- ^clès d'Alabande lui a engagé ses biens en garantie. Le tenne est échu. Veillez, je vous prie, à ce que le débiteur vide les biens hypothéqués et les remette aux fondés de pouvoir de Gluvius ou bien à ce qu'il les dégage en remboursant la dette. Les Héracléotes et les Bargylètes sont également ses débiteurs ; faites qu'ils le payent en argent ou en nature. Il lui en est encore dû par les Cauniens; mais ceux-ci prétendent avoir consigné l'argent. Rendez-moi le service de vérifier le fait, et, si Ton reconnaît que le dépôt n'a pas été effectué, en vertu dédit ou de décret, obligez-les à verser, dans la caisse que vous avez établie, les intérêts qui seraient dus à Gluvius (1). »
On est tout d'abord un peu embarrassé de savoir quel pouvait bien être ce Gluvius de Pouzzoles, dont la richesse égalait, si elle ne la dépassait pas, celle des monarques de l'Asie, qui avait des créances sur des villes et des peuples de la Bithynie, et qui, se servant de Gicéron, du Père de la Patrie, comme d'un vulgaire intendant pour mettre ordre à ses affaires, lui avait très-probablement dicté les termes de la lettre qu'on vient de lire. Mais la dernière phrase de cette lettre nous donne le mot de rénigme : f Je m'inquiète d'autant plus de tout cela, qu'iZ s'affit des intnrêts de notre ami, Cn, Pompée,
(i) Ad Div., Xm, 56.
et qu'il s'en tourmente beaucoup plus que Gluvius lui-même, que je liens vraiment à obliger. » 11 ne faut pas même savoir lire entre les lignes pour deviner que Gluvius de Pouzzoles est tout simplement, en cette affaire, le prête-nom et Thomme de paille du grand Pompée, de cet Harpagon conquérant (1), qui employait son ami Cicéron à pressurer les villes et les gens auxquels il avait prêté son argent, qui le lançait comme un simple recors aux trousses de ses débiteurs pour leur faire vider des biens hypothéqués, fournir des cautions, renouveler des engagements, etc., etc. La République se transformait à vue d'œil en une vaste maison de banque, et la majesté des taisceaux ne servait plus qu'à cou vrir les spéculai ions véreuses et les trafics usuraires des successeurs de Paul-Emile et de Scipion.
Quid non mortalia pectora cogis
Auri sacra famrs !
Au moins peut-on supposer que certaines âmes haut placées ont su résister à cetle abominable contagion du lucre, et qu*il ne faut pas entièrement désespérer d'une République à laquelle il reste encore un citoyen tel que Brutus. Voilà le juste et le sage par excellence; voilà Thomme ,dont le nom seul a entouré, comme d'une impérissable auréole, les dcr-
(I) Le mol est de M. E. Belot, dans son Hishire des chev Uiers
GIGÉRON l'ROCONSUL 313
niers jours de cette noble cité romaine, destinée à s'engloutir après lui dans toutes les corruptions et toutes les fanges du césarisme ; voilà le vrai modèle du désintéressement, de l'intégrité, de la pauvreté fière et libre et de toutes les vertus républicaines.
« Marcus Brutus, dit Plutarque, s'étant appliqué à former ses mœurs par Tétude de la philosophie et des lettres, ayant ajouté à la douceur et à la gravité de son naturel l'énergie nécessaire pour exécuter les plus grandes choses, avait, ce me semble, reçu de la nature. les dispositions les plus heureuses pour la vertu... On peut dire qu'il n'y avait point de philosophe grec dont Brutus ne connût la doctrine: mais il donna une préférence marquée à l'école de Platon... Il était moins instruit que bien d'autres philosophes, mais il ne le cédait à aucun d'eux en sagesse et en douceur... li est vrai que Brutus, né avec un esprit ferme, ne cédait pas facilement aux prières et à la faveur : toujours guidé par la raison, quelque parti qu'il prît, il se portait, par un choix libre, à ce qu'il connaissait de meilleur, et, déployant dans ses actions toute son énergie, il parvenait toujours à ses fins. La flatterie ne pouvait rien sur lui dans les demandes injustes, et, loin de se laisser vaincre par une imprudente importunité, faiblesse que bien des gens appellent honte de refuser, il la regardait comme une défaite humiliante pour un grand homme : il avait coutume de dire que ceux qui ne pouvaient rien refuser devaient avoir mal usé de
3i4 LA JURIDICTION
la fleur de leur jeunesse (1). » Quel philosophe I quel citoyen I quel homme I Et Cicéron luimême ne rendait-il pas à son caractère le plus bel hommage qui se puisse imaginer, quand, sept ou huit ans après les événements dont le récit va suivre, il lui écrivait ces paroles si expressives dans leur éloquente brièveté : « Mon cher Brutus, rapprochez de vous mon fils le plus possible. Il n'est pas de meilleure école pour lui que vos exemples et le spectacle de vos vertus (2). »
On va voir ce qu'il faut penser de ces vertus.
C'est encore Plutarque qui nous fai t savoir que, dès sa première jeunesse, Brutus accompagna son oncle Caton à Texpédition de Chypre contre Ptolémée. Ce prince s'étant donné lui-même la mort, Caton, que des afl'aires importantes retenaient à Rhodes, avait chargé un certain Canidius, son ami, de veiller à la conservation des richesses qu'il avait trouvées en Chypre. Puis, craignant que Canidius n'en fût pas un gardien fidèle, il écrivit à Brutus de quitter la Pamphylie, où il se trouvait en convalescence, et de se rendre promptement en Chypre. Cette commission déplaisait à Brutus, soit par les égards qu'il croyait devoir à Canidius, à qui Caton faisait un affront sensible, soit par la nature même de l'emploi qu'il ne trouvait ni honnête en soi ni conve-
(i) Plut., Brut., i, 3, 7.
(2) Ep. C:c. et Brut., 2o, in fin'
CICÉRON PROCONSUL 3i5
nable à un jeune homme qui ne s'était encore appliqué qu'à l'étude des lettres. Il fit cependant le voyage, et mit dans sa commission tant d'exactitude et de soin, qu'il mérita les louanges de Caton. Il fit vendre tous les biens de Ptolémée, et porta lui-même à Rome l'argent qu'il en avait tiré (1).
Mais ce que Plutarque n'a pas dit, ou n'a pas voulu dire, c'est que, pendant son séjour en Chypre, Brutus avait noué, avec les habitants de l'île, des relations dont il se proposait de tirer, dans la suite, un parti avantageux. En Tan 56, en effet, sous le consulat de Lentulus et de Philippe, les habitants de Salamine (2), écrasés d'impôfs et de contributions, envoyèrent des fondés de pouvoir à Rome, pour lâcher d'y contracter un emprunt. L'argent était rare dans les provinces. Cicéron lui-même, à répoque de son consulat, n'avait permis dans le port de Pouzzoles que le commerce de troc, pour empêcher l'exportation en Grèce de Tor et de l'argent (3). Plusieurs sénatusconsultes avaient défendu aux Juifs, répandus dès lors dans tout l'empire romain, de faire des envois de numéraire î\ Jérusalem (4). Les Salaminiens venaient donc chercher de l'argent à Rome, parce que là seulement il était
(1) Plut., BruL, 4.
(â) Ville de Tiie de Chypre qu'il ne faut pas confondre avec Pile du même nom, dans le voisinage de TAttique.
(3) Cic, lu Vatin , 5.
(4) Id., Pro Flacco, 28.
à bon marché, — ils le croyaient du moins. Mais une loi, destinée à réserver aux neçotiatores de Rome les bénéfices du commerce de Targent avec les provinces, avait été proposée en Tan 67 par le tribun A. Gabinius, ami de Pompée et des chevaliers romains. Défense était faite aux provinciaux, par cette loi, d'emprunter à Rome; tout billet signé par eux dans cette métropole de la banque était nul devant les tribunaux. Brutus, qui n'était plus aussi jeune ni aussi philosophe, songea à exploiter la loi en la violant. Il avait des fonds à placer, de rinfluence au Sénat, et il connaissait les Salaminiens. 11 leur fit offrir de l'argent à quatre pour cent par mois, qf tarante-huit pour cent par an {quaternis ceniesimia), et les Salaminiens acceptèrent. Le billet fut fait aux noms de Matinius et de Scaptius, deux prèle-noms de Brutus (1).
« Les personnages les plus distingués de la noblesse, dit quelque part M. Mérimée, se livraient, à Rome, à une foule de spéculations dont beaucoup répugneraient maintenant, non-seulement au descendant d'une famille aristocratique, n.ais encore à quiconque veut passer pour honnête homme. La plupart des nobks prêtaient à usure.. » Et ils croyaient être dans leur droit. Il est certain que de nos jours, un très-grand nombre de bons esprits, élevés à Técole des Turgot et des J.-B. Say, ne
(1) Ad Alt., V, 2i.
CICÉRON PROCONSUL mi
regardent plus comme un crime ce qu'ils appellent le libre commerce de l'argent (1). Le préjugé, tou^ tefois (si c'en est un), subsiste encore, et les usuriers n'auraient pas, dans nos sociétés modernes, la considération ni Testime qu'ils paraissaient avoir à Rome, au temps de Brutus. On persiste à croire, aujourd'hui, que la liberté du commerce de l'argent ne saurait être sans immoralité poussée jusqu'à la licence. Mais le plus grand tort de Brutus, dans Taffaire dont il s'agit ici n'est pas encore d'avoir fait produire à son argent tout ce qu'il pouvait produire. On va en juger.
Sept années à pea près s étaient écoulées depuis le voyage de Brutus en Chypre, et Cicéron revenait
(1) Nous croyons devoir placer ici sous les yeux du lecteur quelques-unes des maximes que (tette question du prêt à intérêt a inspiri^es à notre grand économiste Turgot :
« Si Targent prêté ne rapportait point d'intérêt, on ne le prêterait point. Si l'argent prêté pour des entreprises incertaines ne rapportait pas un intérêt plus fort que l'argent prêté sur de bonnes hypothèques, on ne prêterait jamais d'argent à des négociants... n est donc d'une nécessité absolue, pour entretenir la confiance et la circulation de l'argent, sans laquelle il n'est point de commerce, que le prêt d'argent à intérêt sans aliénation du capital, et à un taux plus fort que le denier fixé pour les rentes constituées, soit autorisé dans le commerce. II est nécessaire que l'argent y soit considéré comme une véritable marchandise dont le prix dépend de la convention, et varie comme celui de toutes les autres marchandises, à raison du rapport de Toffre à la demande. L'intérêt étant le prix de l'argent prêté, il hausse quand il y a plus d'emprunteurs et moins de prêteurs; il baisse, au contraire, quand il y a plus d'argent offert h prêter qu'il n'en est demandé à emprunleà*. C'est ainsi quesVtablit le prix courant de l'intérêt; mais ce
de sa glorieuse campagne dans le mont Âmanus, quand il reçut un jour la visite d'un certain Scaptins, qui venait le prier de lui prêter le secoilrs de son autorité pour recouvrer des sommes que lui devaient les habitants, de Salamine en Chypre. Ce Scaptius avait été très-particulièrement recommandé par Brutus au proconsul, et celui-ci lui promit de Taider de tout son pouvoir. Mais un traitant n'était pas homme à se payer de paroles, même quand elles venaient d'un Cicéron. Il insista donc, et il alla jusqu'à demander qu'on le nommât préfet de Salamine ; c'était, disait-il, le meilleur moyen de rentrer dans ses fonds. — t A quoi bon, répondit Cicéron; de pareilles fonctions ne conviennent pas à
prix courant n'est pas Tunique règle qu'on suive ni qu'on doive suivre pour fixer le taux de l'intr^rét dans les négociations particulières. Le risque que peut courir le capital dans les mains de l'emprunteur, le besoin de celui-ci et les profits qu'il espère tirer de l'argent qu'on lui prête, sont des circonstances qui, en se combinant diversement entre elles et avec le prix de l'intérêt, doivent souvent en porter le taux plus haut qu'il ne l'est dans le cours ordinaire du commerce. Il est assez évident qu'un préteur ne peut se déterminer à risquer son capital que par l'appât d'un profit plus grand, et il ne l'est pas moins que l'emprunteur ne se déterminera à payer un intérêt plus fort qu'autant que ses besoins seront plus urgents et qu'il espérera tirer de cet argent un plus grand profit. Que peut-il y avoir à cela d'injuste ? » {OEuvres de Turgot, t. I, Mémoires sur les prêts d'argent, i9, 20, 24.)
Dans le commerce, à la bonne heure! Mais Brutus n'était pas un commerçant de profession, et ce n'était pas pour faire valoir leur argent dans des entreprises lucratives que les Salaminiens le lui avaient emprunté, c'était pour payer les impôts qu'ils devaient au Sénat romain dont Brutus faisait partie.
CICÉROiN PROCONSUL 349
un publicain ; mais j'aurai soin de ton argent, tu peux y compter (1). » Pour donner une idée de l'intégrité de ce Scaptius, il n'est pas inopportun de rappeler que, sous Tadministration d'Appius Claudius, il avait déjà exercé ces fonctions de préfet à Salamine, et qu'avec laide d'une troupe de cavaliers, il avait tenu le Sénat de cette ville assiégé dans la curie, si bien que cinq sénateurs étaient morts de faim (2). Menu détail administratif qu'un Tacite n'aurait pas négligé dans l'histoire de Tibère ou de Néron, mais qui disparut alors enveloppé dans la gloire des armées de la République. Cicéron. bien entendu, à la requête des Salaminiens, avait donné Tordre aux cavaliers d'évacuer inmiédiatement l'île de Chypre. Et Scaptius avait osé se plaindre à son ami Brutus de ces procédés trèsinusités du nouveau proconsul.
Evidemment, l'honnêteté de Cicéron pouvait devenir un obstacle aux opérations financières de Brutus dans cette partie de l'empire. Il fallait y aviser. C'est alors que, par le crédit de Brutus, un sénatusconsulte fut promulgué, qui déclarait que le
(1) Cicéron avait résolu de ne donner ce titre dans sa province à aucun banquier. H l'avait déjà refusé aux hommes d'affaires de Torquatus et de Pompée. 11 ne l'accorda pas à Scaptius, pour qpi Brutus l'avait demandé d'ailleurs avec une hauteur blessante. « Des escadrons pour Scaptius, écrivait-il, pourquoi pas bientôt des cohortes? Vraiment il ne se refuse rien ! cet usurier devient prodigue. » {Ad AU., VI, 2.)
(2) Ad AIL, Yl,i.
3i0 LA JURIDICTIJN
marché passé entre les Sataminiens d une part, Scaplius et Matinius de Fautre, ne pourrait en aucun cas être regardé comme frauduleux. Un sénalusconsulte, pour consacrer un privilège, pour couvrir un prêt usurairel Quant à- la loi G^binia, au. mépris de laquelle ces dispositions venaient d'être prises, il n'en était pas autrement question. Il n'était pas de loi si respectable ni si opportune que Brutus n'eût le crédit de faire violer, — Brutus, le futur vengeur de la majesté des lois outragée par César 1
Le sénatusconsulte une fois rendu, l'idée vint à nos. usuriers qu'il pourrait bien ne leur être d'aucun secours, et qu'ijs en seraient pour leur argent, si Ion venait à savoir le taux auquel ils l!av-aient prêté. ILs firent part de leur scrupule à Brutus, qui se montra de plus en plus accommodant, et n'hésita pas à leur procurer un nouveau sénatusconsulte, déclarant que le précédent aurait force de loi (1). On se mettait en garde, de la sorte, contre la naïve équité de Cicéron. Cicéron était à cent lieues de croire que le vertueux Brutus fût pour quelque chose dans tous ces tripotages (2). Il
(1) Ad AU., V, 21. — Voir, sur toute celle affaire, un opuscule de rérainent jurisconsulte Savigny. {Mémoires de l'Ajadémie de Berlin, i%U.)
{i) • Vous ne saviez pas plus que moi que cet argent ftlt à Bi'utus; il ne m'en avait .ja;iiuis l'iea dit; bien plus, j'ai encore son mémoire «[ui commence ainsi : La vile de Satantimt doit de Var-
aCÉRON PROCONSUL 3i4
savait seulement que Scaptius était lami de Brutus, et il gémissait dans son for intérieur sur le danger de certaines liaisons. Toutefois, par égard pour son noble correspondant, il cita Scaptius et les Salaminiens à comparaître simultanément devant lui, espérant pouvoir ménager entre eux quel(jue accommodement à Tamiable. Le voilà qui se tourne d'abord vers les Salaminiens, les conjurant, au nom des services qu'il leur a rendus, d'arranger cette aflaire, et ajoutant même la menace aux exhortations (1). Soin superflu! les Salaminiens se déclaraient prêts à tout accepter. Mais alors Scaptius exhibe la minute du contrat qui stipulait le taux exorbitant que Ton sait, et, comme Cicéron ne pouvait réprimer un juste mouvement d'horreur, on lui met sous les yeux la copie du sénatusconsulte qui donne force de loi à ce contrat. Rendons cette justice à Cicéron : ni son amitié pour Brutus, ni le respect qu'il professait pour les décisions du Sénat, ne purent lui in^irer la pensée ou le désir d approuver un tel marché (2). Il déclara qu'il s'en tien-
getU à M, Scaptius et à P, Matinius, nos amis particuliers. Après me les avoir recommandés, il ajoute^ afin de m*y intéresser davantage, quMl leur a servi de caution pour une forte somme. » {AdAtt., VI, 1.)
(i) Il ordonnait que les Salaminiens payassent les six ans d'intérêts à 12 pour cent par an, avec les intérêts composés d'année en année, {Ad Alt., VF, 2.)
(2) « L'obligation portait 4 pour cent par mois; on ne pouvait payer, et, quand on l'aurait pu, je ne l'aurais pas souffert... En
3i2 LA JURIDICTION
draii à la loi Gabinia. Scaptius ne s'y opposait point; il demanda seulement que Taffaire en restât-là, et qu'on ne permît point aux Salaminiens de déposer dans le temple le capital de la dette, ce qui eût arrêté le cours des intérêts. Notre homme fee disait que tous les proconsuls ne seraient pas aussi scrupuleux que Cicéron, et que le crédit de firutus rendrait son successeur plus malléable. En attendant, il fallait bien que Cicéron décidât quelque chose.
Que faire ? Adhérer à la proposition de Scaptius, c'était se moquer de la justice, et ruiner- de fond en comble de pauvres provinciaux ; la repousser, au contraire, c'était se brouiller avec Brutus, chose grave en un temps où Ton voyait poindre et se dessiner de plus en plus l'ambition de César, et où la République n'avait pas trop du concours de tous ses partisans pour échapper à la pointe de cette épée redoutable qui la menaçait. Cicéron n'osa donc pas être juste jusqu'au bout; il laissa la cause en suspens, comme l'avait demandé le publicain, et il défendit aux Salaminiens de déposer leur argent dans le temple (1), ce qui équivalait à les livrer
effet, le sënalusconsulte dont Scaptius s'appuyait, et qui déclare cette obligation valable, n'a été porté que parce que les Salaminiens lui avaient emprunté de l'argent contre la loi Gabinia, qui frappait de nullité de telles obligations. Le Sénat a voulu seulement lui assurer le payement de sa dette sans le dispenser des lois ordinaires par rapport à l'intérêt. » {Ad Att,, VI, 2.)
(i) « L'intérêt ne devait plus courir du moment que les députés de Salamine offraient de payer et qu'ils voulaient mettre la somme
pieds et poings liés à toute l'avidité du loup-cervier. Brutus ne fut point touché de celte condescendance; il écrivit à Cicéron une lettre toute pleine de reproches et d'injures, une lettre que Tégoïsme et la cupidité avaient dictée^ et où il incriminait la malveillance du proconsul à son égard. Puis, ce fut le tour du bon Atticus qui, dans un style emmiellé et confit en douceurs de toute espèce, suppliait son cher ami de laisser au moins à Scaptius un peu de cavalerie pour avoir raison de ses débiteurs. « Et c'est vous, lui répondit Cicéron, vous, le panégyriste de la justice et de la vertu, qui me parlez ainsi I Vous avez osé m'écrire de telles choses de votre propre mainl Vous qui vous plaignez souvent d'être éloigné de moi, vous consentiriez donc, si vous étiez présent, à me laisser agir ainsi ! Qu'est-ce que cinquante cavaliers, dites-vous? Mais Spartacus, au début, en avait beaucoup moins. Ne voyez-vous pas tout le mal qu'ils pourraient faire à une population si faible, si efféminée? Ils n'en feront pas, ajoutez-vous. Voyez donc celui qu'ils ont fait avant mon arrivée!... Ahl c'est vous, dont j'aime à me représenter la noble figure chaque fois que je pense à la vertu et à la gloire, c'est vous qui me conseillez de faire de Scaptius le préfet de Salaminel Oui, pour obliger par la force des armes les malheureux Sala-
en dépôt ; j'ai obtenu d'eux qu'ils ne feraient point de sommations, et ils ont bien voulu s'y engager ; mais que deviendront-ils si Paullus vient me remplacer? • {Ad Au., VI, i.)
miniens à payer un intérêt de quarantç-huit pour cent! Et de quel front ensuite oserai-je lire, que dis-je?oserai-je toucher seutement nos livres bienaimés? mon doux Atticus, vous êtes trop bon, beaucoup trop bon pour Brutus en tout ceci,- et pas assez pour moi! (1). »
Voilà rindignation de Thonnête homme qui se fait jour à la fin. Nous retrouvons ici l'éloquence ordinaire de l'ennemi des Verres et des Gatilina; et, si faible qu'ait été Gicéron dans sa conduite envers Scaptius, il faut encore lui savoir gré de n*avoir pas poussé la faiblesse jusqu'au point où Brutus et Atticus rauraient voulu. Il finit par en appeler à Caton — ce qui était peut-être tomber de Charybde enScylla(2).
. Mais quand Brutus ne craignait pas d'exercer de pareils brigandages sur les peuples, pouvait-on penser qu'il se gênerait davantage avec les rois, lui, l'ennemi des .rois, le descendant du grand régicide? Houspiller les tyrans, c'était faire œuvre de républicain; et quand ces tyrans étaient riches (ils Tétaient, presque tous), le républicanisme de Brutus
H) Ad AU., VI, 2.
(2) Nous n'enlendons pas dire par là que Caton fût un usurier endurci comme Brutus; nous croyons, avec le bon Piutarque, qu^ii serait aussi injuste d'accuser Caton d'avarice que le grand Hercule de lâcheté, et nous tenons pour de purs commérages les allégations intéressées de César dans son Anli-Caton. Mais, dans le grand danger qu'allait courir la République, il était de toute évidence que Caton n'auiait garde de discréditer l'un des plus fermes
GICÉRON PROCONSUL ■ im
n*en était que plus actif, plus énergique, plus zélé. Une fois pourtant il se trompa dans ses calculs.
Il s'agissait du roi Âriobarzane, dont nous avons parlé plus haut. La misère de celui-là était notoire; il devait à Bruius, il devait à Pompée, on ne sait pas à qui il ne devait pas; et avec cela, point de trésor, point de revenus royaux. Il lui avait fallu recourir à l'autorité d'Appius Claudius pour obtenir de ses sujets quelques tributs qui lui avaient à peine suffi pour acquitter les intérêts d*un an de sa dette envers Pompée (1). L'arrivée de Cicéron en Cilicie Tavait mis en présence d'un nouveau créancier; mais Cicéron, qui était généreux, lui avait donné quittance de sa dette. Pompée en aurait fait autant s'il n'avait confié la gestion de ses affaires, en ce pays, à une nuée d'entremetteurs qui, tous les mois, régulièrement, mettaient lembargo sur le budget du pauvre Ariobarzane, et se payaient de leurs propres mains. Les sommes énormes qu'ils touchaient ainsi équivalaient à peu près aux intérêts d'un mois du capital dû à Pompée, et Pompée s'en déclarait satisfait (2). Brutus ne se montra pas d'aussi bonne composition. Il avait chargé Cicéron
soutiens àe la cause r(^publicaiae, et que la politique fermerait ici la bouche à la morale. Catun put blâmer t^ peth Tavarice de son cher Brutus : quant à l'accuser publiquement, l'histoire nous montre qu'il s'en garda bien.
(i) Ad Alt., VI, i.
(-2) Ibid,
de poursuivre Ariobarzane Tépée dans les reins ; il lui fallait de l'argent à tout prix. Cicéron écrivit lettre sur lettre, employa tous les moyens en usage, jusqu'à concurrence de la contrainte par corps, qui n'était guère de mise à Tégard d'une majesté asiatique.
Une pareille mission devait, comme on le pense bien, répugner singulièrement à sa délicatesse; il avait honte et pitié tout à la fois en voyant le malheureux roi s'humilier jusqu'à faire appel à la bourse de ses amis, de ses courtisans, hypothéquer sa couronne, sa vaisselle, son mobilier, le tout pour obtenir à peine quelques miettes qui n'étaient pas de nature à assouvir l'insatiable voracité de Brutus. Un moment, le proconsul songea à se décharger de celte honteuse procuration, et il aurait bien fait pour sa gloire. Mais l'inévitable Atticus vint encore se mettre à la traverse de ce beau dessein, et, par amitié pour Atticus, Cicéron continua d'exercer son triste ministère d'huissier. H ne lâcha plus Ariobarzane avant de lui avoir fait compter une centaine de talents qu'il s'empressa d'envoyer à Brutus (1). Et qui sait combien de ressources oratoires furent dépensées pour en arriver là? N'est-il pas vrai que c'était là un bel emploi pour l'éloquence d'un Cicéron ?
Nous n'avons fait que relater ici les événements
{i) Ad AU., VI, 3.
CIGÉRON PROCONSUL 327
qui se trouvent exposés tout au long dans les lettres (destinées sans doute à rester confidentielles) de Cicéron à Atticus, et Ton ne peut guère douter que Cicéron n'ait adouci la vérité, qu'il ne soit resté en deçà plutôt que d'aller au-delà. Brutus était son ami, plus encore, le défenseur accrédité de la cause qu'il avait embrassée. Cicéron ne pouvait pas calomnier Brutus. Or, si telle était Tavidité, disons même la cruauté d'un homme que la plupart des historiens s'accordent à nous représenter comme un modèle de vertus, que Shakespeare, Alfieri, Voltaire et tant d'autres ont choisi, pour en faire dans leurs drames le type achevé de Thomme de bien, du parfait patriote, que le sage Fénélon, que le bon Rollin lui-même (si peu suspects Tun et l'autre de républicanisme), ont exalté à Tenvi cx)mme le meilleur et le plus intègre des citoyens, on demande ce qu'il faut penser des façons d'agir de tant d'autres patriciens moins en vue que celui-là, et partant moins gênés dans leur action. On n'avait que faire en vérité de l'épée de César pour renverser la Répubhque. La République, on le voit, se renversait elle-même.
Combien d'autres faits se pressent sous notre plume, moins scandaleux sans doute que ceux qui précèdent, mais non pas moins propres à nous montrer quelle idée on se faisait à Rome, et dans les rangs de cette aristocratie aussi frivole que corrompue, delà mission des proconsuls ou des propre-
leurs dans Jes provinces! Parmi les familiers et les amis de Cicéron, il n'en était pas qui fut plus rapproché de son cœur, après Alticus, que ôe jeune et brillant Cœlius, dont il a été souvent parié dans cette étude, et qui venait d'être tout récemment élevé à la dignité d'édile curule.. Cicéron avait à peine quitté Rome pour se rendre en Cilicie, que Caelius lui écrivait déjà pour le prier de profiter des loisirs que sa charge ne pouvait manquer de lui faire (1), en composant quelque bel ouvrage de philosophie dont il lui ferait la dédicace. Notre maître étourdi prenait à la lettre le gouvernement de la Cilicie pour une simple villa, plus lointaine seulement et moins agréable que Tusculum. L'administration d'une province ne lui paraissait pas incompatible avec les spéculations scientifiques et littéraires. Que faire dans un proconsulat, semblait-il se dire, à moins qu'on n'y écrive? Quelques jours après, craignant que Cicéron ne manquât de besogne dans ses fonctions nouvelles, il lui donnait la commission de se rendre dans la Cibyratique et d'organiser, à son intention, une grande chasse aux panlhères (2). t 11 serait honteux pour moi, quand Patiscus a envoyé dix panthères à Curion, que je n'en reçusse pas un
(1) • Si eris, ut spero, oliosus. • (id Div., VIH, 3.;
(2) Ad Div,, VIII, 4. — Cœlius avait besoin de ces animaux pour les grands jeux qu'en sa qualité d'édile curule il se proposait de donner au peuple romain. Le pinem et circensei date véritablement de la République.
aCÉRON PROCONSUL 329
plus grand nombre de vous, qui en pouvez faire prendre en mille endroits... Si vous. n'avez pas oublié mes prières, si vous mettez en mouvement les Cibyrates, et si vous envoyez quelques ordres en Pamphylie, où l'on dit que les panthères abondent, vous en aurez tant que vous voudrez... Faites de cela, je vous prie, votre afiaire personnelle... Les bêles une fois prises, les gens que j*ai* envoyés pour le billet de Sittius se chargeront de les nourrir et de les amener (1). »
D'où il est naturel d'inférer qu'un proconsul de la République n'était pas autre chose, aux yeux de Caelius, qu'une espèce d'intendant, un homme à tout faire, envoyé dans les provinces pour défrayer les plaisirs et*subvenir aux besoins des voluptueux ou des ambitieux. Mais quoi? ne s'avisait-il pas encore de recommander à Gicéron un certain Feridius, chevalier romain, fils d'un de ses amis, excellent et brave jeune homme qui allait là-has, disait-il, pour ses ajfaires^ et A qui il voulait faire obtenir l'immunité des terres affermées par les villes de la Cilicie? N'allait-il pas jusqu'à demander, pour lui-même, le rétablissement de ce lourd et inique tribut (2) que TAsie payait jadis aux édiles, et ne priait-il pas Cicéron de lever à son profit une imposition extraor-
{i) Ad Div., Xni, 9.
(â) Ce sonl Ips propres expreisions de Cicëron. (.4J (?. /"/•«irein, \, i.)
dinaire dans la Cilicie (1)? En ce qui concernait les panthères, Cicéron prit d'abord la chose en plaisanterie. € On s'occupe activement de vos panthères, répondit- il à Caelius; les ordres sont donnés à des chasseurs de profession ; mais elles sont singulièrement rares, et le peu qu'on rencontre se plaignent amèrement, dit-on, de ce qu'elles sont les seules créatures malmenées de la province. On m'assure même qu'elles sont décidées à quitter mon gouvernement, et à se retirer dans la Carie. On ne laisse pas de leur faire bonne chasse (2). » Puis» quand il s'aperçut que Cselius mettait dans sa réclamation une insistance de mauvais goût, le sentiment du devoir et de la dignité proconsulaire reprit le dessus : c Rien n'est moins raisonnable, dit-il à Atticus, que ce qu'il demande au sujet des panthères... Je ferais tort à ma réputation, si je contraignais les Cibyrates à faire pour lui une chasse publique (3). »
Quant aux autres réclamations de Caelius, elles ne devaient pas avoir plus de succès. Pour rien au monde Cicéron n'eût consenti à faire payer à ses administrés de la Cilicie les frais des représentations que son ami voulait donner aux Romains dans l'intérêt de son ambition. Dix ans auparavant, il avait encouru la hame d'un grand personnage (de
(1) Ad Ait., yi,i.
(2) AdDiv., II, H.
(3) Ad AtL, VI, i.
CICÉRON PROCONSUL m
César sans doute), pour avoir fait introduire dans redit de son frère Quintus, nommé propréteur en Asie, une clause supprimant Timpôt des jeux, et qui faisait tort audit personnage de plus de 200 mille sesterces. « Voyez quelles exactions, avait-il dit à son frère, si chacun de ceux qui donnent des jeux à Rome pouvait, en son propre nom, pressurer ainsi les provinces? (1) » Ferait-il aujourd'hui pour Gaelius ce qu'il avait refusé de faire alors pour César ? Compromettrait-il, en faveur d'un jeune fat, le renom d'honnête homme qu'il s'était fait dans sa patrie ? A Dieu ne plaise I II répondit à Cselius qu'il était bien malheureux d'être assez peu connu de ses amis pour qu'ils ne sussent pas qu'il ne levait sur sa province aucune imposition extraordinaire, sinon pour le paiement des dettes; qu'il ne pouvait pas plus accorder cet argent que Cselius lui-même ne pourrait l'accepter, et que son ami devais, en définitive, mettre plus de retenue dans sa conduite (2). Caelius se le tint pour dit et ne souffla plus mot de cette affaire. Mais tout le monde ne fut pas aussi discret que lui.
Entre tous les abus auxquels donnait lieu Tadministration des provinces romaines, sous la Répu-
{i) Ad Q, fratrem, I, d.
(â) Ad Ait,, VI, i. —C'est à tort, selon nous, que Manuce semble rapporter ces paroles à raffaire de Féridius, le jeune chevalier romain dont il a été parlé plus haut. Le cas de Féridius était relatif, comme on Ta vu, à des terres affermées dont il de-
im LA JURIDICTION
blique, il en était un contre lequel Cicéron avait déjà cherché à réagir et qui montre comment les mêmes vices naissent et se développent à toutes les époques, sous les mêmes formes politiques, qui les engendrent et les favorisent en quelque sorte fatalement. Nous voulons parler de cette coutume qu'avaient adoptée la plupart des sénateurs et des grands personnages de Rome, de recommander leurs clients et leurs amis aux proconsuls envoyés dans les provinces pour qu'ils les pourvussent de quelque préfecture et leur donnassent, avec une délégation quelconque de leur autorité souveraine, la faculté et les moyens de s'enrichir promptement et facilement aux dépens de leurs administrés. Comme le nombre des plaœs était relativement très-limité dans la métropole et qu'il y avait, là aussi, moins d'élus que d'appelés, on cherchait à se rattraper sur les provinces, ces éternels prœdia poptili romani, et tels qui se voyaient menacés de mourir de faim dans Rome, se rabattaient volontiers sur les riches prébendes que leur offraient des commandements en sous-ordre dans les opulents districts de l'Asie, de la Macédoine ou des Gaules. Dans l'impuissance ou le désespoir d'être quelqu'un, on se contentait d'être quelque chose, et, à défaut de la large hospi-
roand.iit Timmunitc^, tandis qu'il s*agit ici d'impôts à lever sur des villes. Nous avons donc suivi |a leçon qui nous a paru la plus vraisemblable et qui a été. adoptée, d'ailleurs, par les commentateurs les plus autorisés, Prévost, Beaufort, Middleton, etc.
aCÉRON PROCONSUL 333
talité que nos budgets modernes offrent à ces coalitions d'appélits malsains et d'ambitions dévorantes, on trouvait encore dans les provinces de quoi subvenir amplement aux exigences de son ventre ou aux brèches de son patrimoine.
Depuis longtemps déjà, Cicéron avait témoigné son antipathie pour ce trafic éhonté des fonctions publiques, qui semble être, dans tous les pays, l'accompagnement obligé des institutions républicaines. € Choisissez bien vos préfets et vos délégués, disait-il dès l'an 60 à son frère Quintus; ne souffrez jamais que le pouvoir accordé au fonctionnaire soit exploité au profit de l'individu (1). » Avant de partir lui-même pour sa province de Gilicie, il avait hautement signifié sa résolution de n'accorder de places de préfet à aucun négociant, et Pompée l'en avait loué. Il avait opposé, sur ce point, les refus les plus formels à ses meilleurs amis, à Torquatus, même à Atticus (2). Et voilA, néanmoins, que pour ne pas désobliger l'insatiable Brutus, il consentit une. fois à se départir de la règle qu'il s'était imposée et A dormer des préfectures à deux de ces ncffotiatores qui lui inspiraient tant de répugnance, — mais en se fondant, pour dégager sa conscience, sur ce prétexte fallaciiux que les
(1) MQ, fritrjm, I, i.
(2) CÂr^ron aflirme qu'il refusa une place de ce jçenre à un certain C. Vennonius, qui (*tait son ami parfitulier, famiUui meo, (Ad AU., Vf, 3.)
33 i LA JUftlDlCTlUN
deux nouveaux préfets, M. Scaptius (1) et L. Gavius, faisaient des affaires en Cappadoce et non pas en Cilicie (2). Or, il nous a dit lui-même de quelle façon il en fut récompensé, et la chose vaut bien la peine d'être déduite tout au long : « U y a encore, dit-il, un certain Gavius dont j'avais fait un préfet, à la prière de Brutus, et dont la conduite et les propos, en toute occasion, n'ont cessé d'être fort blessants pour moi. On dirait un des aboyeurs de Clodius. Il m'a laissé partir pour Apamée sans me suivre. Puis, ayant rejoint le camp, il en est reparti sans me demander mes ordres. Enfin, il s'est mis, je ne sais pour quelle raison, en opposition flagrante avec moi. Quelle opinion auriez- vous de mon caractère si j'eusse continué à l'employer? Moi, qui jamais ne souffris les insolences des grands personnages, je me serais résigné A essuyer celles de cet avorton? et, qui plus est, à l'avoir près de moi, bien rétribué, honorablement placé? Dernièrement, je le rencontrai à Apamée, comme il allait s'en retourner à Rome; et le voilà qui m'apostrophe d'un ton que je me permettrais à peine avec un CuUéolus. — A qui prétendez-vous que je m'adresse, dit il pour mes indemnités de préfet? — Je répondis,
(i) Il ne faut pas confondre ce Scaptius avec celui qu'on a déjà vu figurer dans l'affaire de Chypre. Un commentateur de Cicéron assure qu'il y eut, en effet, deux personnages qui portaient ce mi^me nom. Il faut bien le croire; mais il est à craindre qu'ils ne différassent pas plus par le caractère que par le nom et la profes«îi m.
{'2) Ad AU., VI, i.
CIGERON PROœNSUL 33o
avec une douceur qu'on a trouvée excessive, que je n'allouais d'indemnités qu'à ceux dont j'avais accepté les services. Il partit furieux. Si Brutus épouse les ressentiments d'un faquin de cette espèce, vous pouvez Taimer tout seul (c'est à Atticus qu'il parle). Je ne vous ferai pas concurrence (1). »
Or, quand on voit Gicéron se prêter ainsi, dans l'intérêt de la concorde et de l'union entre les ordres, à tous les petits arrangements et à toutes les petites illégalités que sollicitaient de lui ses. puissants amis de Rome; quand on le voit avaler et digérer toutes les couleuvres que lui servaient les plus minuscules agents de son administration proconsulaire, on croit sans peine qu'il ne devait pas se montrer extraordinairement farouche envers les publicains. Si son inclination personnelle à leur égard n'était déjà bien connue, on en retrouverait la preuve éloquente dans une lettre écrite par lui-même, au cours de son proconsulat, au questeur de la province de Bithynie, Crassipès :
« Je vous ai recommandé de vive voix et du mieux que j'ai pu la compagnie bithynieAine, et, soit déférence de votre part, soit inclination naturelle, vous m'avez paru disposé à tout faire pour lui être utile. Les intéressés se persuadent qu'une lettre de moi, où je consignerais de nouveau mes sentiments pour eux, avîmcerait beaucoup leurs affaires, et je
(I) \d Au., VI, 3.
«TJ6 LA JCBlDlCnOX
m'empresse de me renàie à lenr désir. Yoas savez que fai toujours été porté de cceur pour Tordre des puf/licains; que je dois, d'ailleurs, de lagratitade aux services sans nombre que l'ordre équestre ma rendus; que faime tout particulièrement la compagnie bit/tynienne, et qu'enfin cette comps^ie, qui appartient à un ordre puissant, et qui se compose dHœm-mes distingtiés, joue un grand relie dans ïEtat Elle est formée, en eflfet, de membres pris dans les diverses sociétés, et le hasard fait qu't/s sontpresqiie tous mes amis, notamment Thomme qui, en ce moment, a le plusJ fort intérêt dans Teûtreprise et y joue le rôle principal, P. Rupilius... Les choses étant ainsi, je vous recommande de la manière la plus instante Cn. Pupius, Fun des agents de la compagnie. Veuillez le seconder, le servir, et faire, en tant qu*il dépendra de vous, tout ce qu'il faut pour que ses opérations, vous le pouvee sans peine, répondent aux vues de ses mandataires. Je sais quelle est Tinfluence d'un questeur ; vous pouvez défendre hi^n utilement et même faire prospérer les intéi'êts de la compagnie, et c'est ce que je vous supplie de faire. Vous me rendrez personnellement fort heureux, et vous apprendrez en même temps, je vous le garantis par expérience, que les intéressés de la compagnie bithynienne gardent le souvenir du bien qu'on leur fait et savent en témoigner leur reconnaissance (1). »
(1) Ai ï)iv., xnr, 9,
ClCÉaON 1»R0C0NSUL 337
Quoi de plus explicite ? Cette lettre de Cicéron est tout un programme, toute une règle de conduite à l'usage des magistrats romains dans leurs rapports avec les conipagnies de fermiers publics. Ne jamais heurter de front, ne jamais desservir les intérêts d^un ordre puissant, composé d'honimes distingués, et qui joue un grand rôle dans l'Etat ; accommoder toute son administration et, au besoin, tous ses règlements et tous ses édits aux exigences de leurs opérations financières; mettre au service des publicains tout ce qu'on a de dévouement individuel et d'influence politique; ne pas se contenter d'intervenir en leur faveur et de les défendre quand leur caisse est menacée, mais étendre sur eux une sollicitude et une protection de tous les instants, s'intéresser persévéramment et constamment au succès de leurs affaires, de façon Ai les faire prospérer, suivant la naïve expression de Cicéron, — voilà le rôle, voilà le devoir d'un proconsul bien appris et qui sait sacrifier héroïquement la justice et la bourse des provinciaux à la bonne harmonie des ordres et au salut de la République.
On a déjà constaté et énuméré dans les premières pages de ce chapitre toutes les concessions que Cicéron avait faites aux publicains de Cilicie dès son arrivée dans la province. Circonvenu, enguirlandé par eux, il avait transporté dans son édit certaines clauses stipulées à leur avantage par son prédécesseur Appius Clauiîius et retranché, au contraire,
celles qu'il y avait introduites, à Texemple de son collègue Bibulus, comme attentatoires à la dignité et à la bonne renommée des compagnies. Malheureusement, la correspondance de Cicéron ne projette pas des flots de lumière sur cette partie de son administration; eUe laisse dans une ombre plus prudente qu'instructive le détail des rapports établis entre le proconsul et les fermiers publics. Sur tant de points où son respect de la justice dut se trouver plus d'une fois en contradiction et en conflit avec ses sentiments conciliateurs et sa politique si volontiers transigeante, Thistoire est réduite aux conjectures. Vimperator ne dédaignait pas d'appeler Fattention de ses amis, Atiicus, Gselius ou Gaton, sur les moindres particularités de ses hauts faits militaires. Le proconsul garde un silence discret sur le menu de ses actes administratif, et; en ce qui concerne les publicains, il affecte de s'en tenir aux généralités les moins compromettantes pour luimême et pour les autres. Atticus, qui avait, à n'en pas douter, un intérêt dh*ect dans les opérations des compagnies ciliciennes et à qui l'on ne pouvait, par conséquent, refuser le droit d'être exactement renseigné sur le rendement des impôts, sur les conditions des syngraphœ, sur le mode de payement des dettes contractées par les provinciaux, Atticus n'obtient pas de son ami, sur toutes ces questions si intéressantes, des renseignements plus précis ni plus complets que la plupart des autres correspon-
aCÉRON PROCONSUL
dants du proconsul. « J'ai comblé tous les vœux des publicains, » lui dit Cicéron (1); ou bien encore : € Les publicains tiennent à moi comme à la prunelle de leurs yeux (2). » Formules vagues, banales, qui en disent à la fois trop et trop peu. Un seul passage d'une lettre à Atticus nous autorise à croire qu'il s'efforça, au moins une fois, de concilier, autant que possible, la politique et la justice dans ses rapports avec les publicains.
Nous avons parlé plus haut des pactianes conclues entre les compagnies de fermiers et les villes, en vertu desquelles les provinciaux s'engageaient à payer l'intérêt de leurs dettes à un taux très-souvent supérieur à 12 pour cent par an. Un des prédécesseurs de Cicéron, qui paraît avoir été le glorieux Servilius Isauricus, tenant strictement la main à l'exécution de ces conventions, avait adjugé aux publicains l'intérêt qu'elles stipulaient. Cicéron, prenant en pitié la misère de ces pauvres villes dévOTées par l'usure, leur fit dire que si elles payaient au jour marqué, il ne souffrirait pas qu'on exigeât d'elles plus de 13 pour cent par an, mais que si elles n'étaient pas exactes, il jugerait, lui aussi, d'après les conventions. Les Asiatiques se hâtèrent de payer et les publicains se déclarèrent satisfaits (3), comprenant à merveille qu'un rem-
Ci) Ad AtL, VI, 3.
(2) Ibid., VI, 2.
(8) Ibid., VI, i.
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boursement certain et immédiat valait mieux que la promesse de plus gros intérêts. « Que vous dirai-je de plus, avoue Cicéron, ils sont si bien avec moi qu'il n'en est pas un qui ne se croie mon meilleur ami (1). 1 II n'est pas impossible que les publicains de Cilicie, dont Tarrivée d'un homme intègre comme Cicéron avait dû prodigieusement alarmer la cupidité, se soient contentés, faute de mieux, des maigres intérêts que son édit leur assurait, puisqu'ils avaient, d'ailleurs, la certitude que son proconsulat ne durerait pas plus d'un an. Mais quand on rapproche ce détail unique des nombreuses lettres écrites par le proconsul à ses collègues d'Asie et de Bithynie en faveur des compagnies établies dans leurs provinces; quand on le voit s'entremettre avec un zèle parfois indiscret dans toutes les affaires où l'argent d'un seul négociant se trouvait engagé; (juand on se rappelle, enfin, l'importance qu'il attachait au maintien des abus d'où dépendaient, à son avis, Tindispensable union des ordres et l'étemel salut de la République, on peut se demander par combien de concessions, et par quelles concessions, Cicéron dut acheter le silence et l'amitié des publicains (*2).
{i) Ibid. — Et Cicéron ajoute : • Je les traite au mieux; je les accable d-honnétetés, de louanges, de caresses... Ils reçoivent de moi force compliments et des invitations fréquentes. »
(2) A défaut des renseignements directs qu'on regrette de ne pas trouver dans la correspondance de Cicéron, on peut au moins juger,
GIGÉRON PROCONSUL Ui
 travers tous ces obstacles que lui suscitaient chaque jour et presque à chaque pas Tin tempérante avidité de ses amis de Rome et la tyrannie fiscale des publicains, Cicéron s'efforçait de faire prévaloir, autant que possible, les principes de justice €it de sage économie qu'il regardait comme inséparable^ de toute bonne administration. Il n'aurait pas tenu qu'à lui, à son humanité, à sa probité, à sa haute et vive intelligence, que la Cilicie n'oflfrît, au milieu de la corruption et des scandales dont tout J'empire était infesté, le spectacle exceptionnel et consolant d'une province gouvernée selon les lois de Platon. Admirablement préparé par la philoso- ' phie à la connaissance des hommes et à la gestion de leurs intérêts, il trouvait encore dans sa belle âme, ouverte à tous les sentiments élevés, d'excellentes règles de conduite pour tous les devoirs de sa charge. Là donc où son action personnelle n'a été contrecarrée par aucune influence extérieure ou politique, on peut s'attendre à le voir mettre en pratique ces belles maximes de bienfaisance, de tempérance et d'équité dont il a rempli ses écrits, et sa juridicticHi redevient tout naturellement ce qu'on voudrait qu'elle eût toujours été, une magistrature
par un passage de sa fameuse leltre à Quintus, de la conduite qa*il dut tenir à Tégard des publicains et qui ne dut pas différer sensiblement de celle qu'il conseillait à son frère. Ge passage^ très-essrntiel pour qui veut bien comprendre cette partie de Tadministration de Gieéron, a été cité plus haut. (Voy. cha^. H, p. 77.)
de philanthropie, de dévouement et d'abnégation exemplaires.
Cette juridiction n'a commencé proprement qu'au mois de janvier de l'an 50, les mois précédents ayant été, comme on le sait, exclusivement consacrés à la conduite des opérations militaires. Mais déjà, même en son absence, les provinciaux avaient appris à connaître et à bénir Cicéron. Contrairement à l'usage établi par ses prédécesseurs, nulles réquisitions n'avaient été faites en Cilicie pour le logement et l'entretien des troupes (1). Aussi, quand il eut passé le mont Taurus au retour de son expédition contre les Parthes, fut-il accueilli avec un empressement extraordinaire par les peuples de sa province qui, pendant ces six premiers mois de son proconsulat, n'avaient reçu ni commandements ni visites de gens de guerre. On ne parlait de rien moins que de lui élever des statues, des arcs de triomphe, des temples. Cicéron refusa tous ces témoignages extérieurs d'une reconnaissance qui eût ressemblé à de l'idolâtrie ; il se contenta des remerciements qu'il, ne pouvait éviter,, et la satisfaction d'y avoir donné lieu fut toute sa récompense (2).
(i) Cet usage avait si bien tourné à Tabus dans les derniers temps de la République, que Cicéron, parlant de ce qui se passait alors dans la plupart des provinces, était obligé de reconnaître que les généraux romains causaient plus de dommages aux villes par leurs seuls quartiers d^hiver que les ennemis eux-mêmes par leurs dévastations et leurs rapines. (Pro lege Manil., d3.)
(2) Ad AH,, V, 2d.
GICÉRON PROCONSUL 343
Ce ne fut que vers la fin du mois de janvier qu'il quitta la ville de Tarse, le chef-lieu de la province, où il était venu se reposer des fatigues de sa campagne, pour se rendre à Laodicée. Il y régla, dans les premiers jours de février, les affaires des Cibyrates et des Apaméens, et consacra les trois mois qui suivirent au règlement de celles des Lycaoniens, des Isauriens et des Pamphyliens (1). Quant à l'île de Chypre, s'il ne s'y rendit point de sa personne, comme nous l'avons déjà remarqué, il se ressouvint néanmoins du privilège dont jouissaient ses habitants d'être dispensés de passer. la mer pour aller plaider leurs affaires au chef lieu, et il y envoya un de ses officiers, Q. Volusius, homme sûr, dont le désintéressement lui était connu, et qui, pour cette raison, lui semblait très-propre à tenir sa place pour rendre la justice (2). Le séjour de Cicéron à Laodicée ne se prolongea guère au-delà du mois de mai, et il revint alors en Cilicie où sa juridiction le retint pendant tout le mois de juin.
n est à peine nécessaire d'ajouter que, dans
(i) Ihid. — Cf. Ad Ait, VI, 2.
(2) Ce Q. Volusius est évidemment le môme dont Cicërona parlé déjà (ad AH,, \, 2), malgré la différence du prénom (Cnéus au lieu de Quintus) qui ne semble provenir que d*une erreur de copiste. Quelques commentateurs ont voulu faire de ce Volusius le questeur de Cicéron, se fondant sur une ponctuation vicieuse de ces mots : « AdercU Pomptinius, unà Q. Volusius ; aderat quœstor, etc. » La suppression du point et virgule après Volusius a pu seule causer cette confusion. On sait que le questeur de Cicéron, dont 11 sera amplement question par la suite, était Mescinius Bulus. Quant à Volusius, c'était un homme de condition qui avait
:m LA JURIDICTION
Texercice de cette juridiction, le proconsul ne dévia pas un seul instant de la droite ligne qu'il s'était proposé de suivre, et qu'il rendit une exacte justice à tous ceux qui avaient a se plaindre, soit de leurs concitoyens, soit des magistrats eux-mêmes. La province de Cilicie, comme toutes celles du reste de l'Asie, subissait encore les conséquences des règlements imposés jadis à ce pays par Sylla. Ennemi déclaré de l'ordre équestre qu'il avait voulu dépouiller de tous ses. privilèges en le subordonnant étroitement à la noblesse, Sylla avait dressé en Asie une sorte de cadastre, .d'après lequel les .habitants devaient payer proportionnellement les impôts et les lever eux-mêmes, sans l'intermédiaire odieux des publicains (1). Mais, dans la plupart des villes, les Asiatiques, un instant délivrés des publicains, ne surent pas faire la perception (a). Dans les autres, les magistrats municipaux préposés à la levée des deniers piiblics commirent les mêmes abus, au détriment de leurs concitoyens et
suivi Pomptinlus en Cilicie, et qui y resta après lui pour le remplacer au besoin. Cicéron^ qui connaissait son mérite, l'envoya en Chypre, à défaut de Pomplinius. qui avait, en effet, quitté la province aussitôt après la guerre.
(I) « Pendere ipsi vectigal sine publicano, quod iis sequalitcr Sulla descripserat. » (Ad Q. fratrem, I, 1.)
(â) Quelques villes, placées par Sylla dans la circonscription financière de Rhodes, supplièrent le Sénat de leur renvoyer les publicains plutôt que de les laisser sous la tyrannie fiscale des Rhodiens. (fbi'L)
GICÉRON PROCONSUL ÎH5
de leur propre indépendance. Ce fat principalement à l'égard de ces dernières que Cicéron se montra aussi diligent qu'équitable. « Comme les Grecs (1) qui avaient exercé des magistratures s'étaient frauduleusement enrichis aux dépens de leurs concitoyens, j'ai interrogé moi-même ceux qui ont été en charge depuis dix ans ; ils m'ont tout avoué, et, sans essuyer la honte d'un jugement, ils ont d'euxmême restitué, en le rapportant sur leurs épaules, tout l'argent qu'ils avaient pris. Les villes ont pu payer ainsi , ce qu'elles devaient du bail actuel, dont les publicains n'avaient rien touché, et tous les arrérages du précédent (2). »
Non content déjouer ainsi, à l'égard des méchants, ce rôle de justicier qui allait si bien à sa droite et intègre nature, le proconsul se préoccupait aussi des moyens de faire aimer cette domination romaine qui pesait parfois si lourdement sur les bons. Volontiers, il retranchait de son autorité tout ce qui pouvait offusquer ou froisser la susceptibilité des sujets. Ils avaient tant à souffrir des réalités de ta tyrannie, quil était bien naturel qu'un homme d'esprit et de cœur comme Cicéron s'efforçât au moins de leur en dissimuler les apparences. Jamais gouverneur de province ne fit moins de cas et
(i) Gcéron applique ce nom de Grecs d'une façon générale à tous les habitants de la province qui ne sont pas proprement romains.
(2) Ad Ait, VI, 2.
d'usage de cette pompe extérieure, que Scipion TAfricain avait imaginé d'introduire dans l'exercice des fonctions proconsulaires pour relever le prestige de Rome aux yeux des peuples soumis. Quelles singulières réflexions ne dut pas suggérer à l'esprit de Quintus le contraste que lui offrait la simplicité de son frère avec le faste déployé en Gaule par ce grand démocrate qui s'appelait César! Suivant l'exemple des Gracques, ces défenseurs ardents des intérêts populaires, qui ne laissaient pas d'étonner les Romains par l'élégance hautaine de leurs manières, et qui avaient une cour de clients à leurs levers, petit et grand, — César, dans sa province, agissait presque en roi, quoique la République durât encore; jusque dans ses camps de Bretagne et de Germanie, il avait des empressés et des courtisans; on ne l'abordait qu'avec peine. Trebatius en fit l'épreuve, et nous savons qu'il fut longtemps avant de pouvoir arriver jusqu'à lui (1). Rien de pareil ne se vit jamais en Cilicie sous le gouvernement de Cicéron. Tout cérémonial et toute étiquette furent, dès le premier jour, exclus de sa maison; l'entrée en était ouverte à tout venant et à toute heure; on n'était pas obligé de s'adresser à des huissiers, ou à des gardes, ou à d'autres valets insolents pour arriver jusqu'à lui. Dès l'aurore, il se promenait devant sa porte en temps de paix, devant
(I) G. Boissier, Cieéron et ses amis, p. 259.
GICÉRON PROCONSUL 347
sa tente, pendant la guerre, donnant, à quiconque se présentait, la liberté de lui parler. Il nous fait observer lui-même, dans ses lettres (1), que ces manières affables ne lui étaient pas nouvelles, qu'il les avait déjà pratiquées au temps de sa questure en Sicile, et qu'il ne s'en était pas départi depuis.
Nous voulons bien croire que la tente de Cicéron ne ressemblait pas plus au chêne de Vincennes que Vatrium des Gracques ne ressemblait à VŒU-de-bcsuf de Versailles, n s'y présentait vraisemblablement moins de veuves et d'orphelins que de solliciteurs en quête d'une place et de trafiquants à la poursuite d'un privilège ou d'une concession. Mais il n'est guère possible de nier qu'en ouvrant ainsi sa porte à tous ceux qui avaient besoin de lui, et en se faisant tout à tous, le proconsul ne contribuât^ dans la mesure de son action personnelle, à réconcilier sa province avec la domination romaine. Il donnait là un bon exemple que les autres magistrats auraient bien fait de suivre. Or, telles étaient en ce temps-là les conditions de la République, telle était la puissance invétérée des abus contre lesquels Cicéron essayait honnêtement de lutter, que ces efforts pour se faire bien venir de ses administrés lui furent imputés comme une mauvaise action. Son prédécesseur, Appius Claudius, se plaignit ouvertement de ce qu'en réparant le mal qu'il
(i) Ad AH., VI, 2.
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avait fait ou laissé faire en Gilicie, en travaillant nuit et jour à mettre autant d'ordre dans sa province qu'un père de famille intelligent en aurait mis dans sa maison, Cicéron ne cherchait qu'à le décrier et à le desservir auprès du peuple et du Sénat (1). Quand les mœurs publiques dans un Etat en sont yenues à ce point, on peut affirmer, sans témérité, que cet Etat est bien près de sa ruine, ou qu'une révolution y est devenue indispensable. Là ne se bornèrent point d'ailleurs les bienfaits de cette administration vigilante et paternelle. Le proconsul, qui avait Tœil à tout, n'ignorait point les malversations de toute sorte dont les pauvres Ciliciens étaient victimes. Nous avons dit plus haut (2) que, la récolte ayant manqué Tannée précédente dans ime grande partie de la province, les trafiquants grçcg et romains s'étaient emparés du peu de grains qui restaient des années antérieures, comme cela se pratiqua chez nous dans les derniers temps de la monarchie; et ils les tenaient si bien gardés dans leurs greniers qu'ime véritable famine eût à peine causé autant de maux que la disette provoquée par leur insatiable avidité. Cicéron se fit indiquer les noms de ces accapareurs dans toutes les villes où il passa, en allant de Tarse à Laodicée, et, sans recourir aux moyens de rigueur ou
(1) Ad Div., m, 8. — Ad Alt., VI, A.
(2) V. chap. IV, p. 489.
d'intimidation que la loi mettait à sa disposition, il leur arracha, par la seule force de son éloquence, jointe à l'autorité dont il était investi, la promesse de fournir à tout le plat pays la quantité de blés nécessaire à la subsistance de ceux qui l'habitaient (1). La question maintenant serait de savoir si, et jusqu'à quel point, cette promesse fut tenue; — et à cette question la correspondance de Cicéron ne fournit naturellement aucune réponse.
L'histoire est heureuse au moins de constater qu'avant de quitter son gouvernement de Cilicie, le proconsul réussit une fois, une seule fois, à mettre sa conduite et ses actes d'accord *ivec ses théories philosophiques. Après avoir tant parlé dans ses livres de l'égalité de droits qui doit exister entre tous les hommes, par cela seul qu'ils sont hommes, Fauteur de la République songea un jour à relever ses administrés de Tinfériorité humiliante où les avait réduits la conquête romaine. Il permit aux villes de la Cilicie de choisir des juges parmi ceux de leur nation, et de régler leurs différends selon les lois et coutumes qui avaient prévalu chez elles antérieurement à la conquête. Des juges grecs, des juges barbares! Cicéron sentait bien qu'une pareille innovation allait prêter à rire à ses amis de Rome, et il essayait de s'en défendre dans une lettre écrite à Atticus : « Ce sont de plaisants juges, direz-
(i) Ad Alt., Y, ^i.
VOUS, mais qu'importe? ces peuples croient avoir reconquis leur liberté. Ceux que vous avez à Rome sont sans doute des gens d'importance: un Turpion, naguère cordonnier, un Vettias, revendeur (1)! » On jugera, par cet unique fait, du caractère libéral que son administration aurait pu revêtir, s*il avait su se d^ager des obligations que lui imposait son alliance avec le patriciat, s'il s'était élevé au-dessus des considérations et des intérêts de son parti, si, au lieu de tourner toujours ses regards vers le passé, il avait envisagé hardiment l'avenir, et dédaigné les traditions d'une fausse politique pour se vouer sans réserve aux nécessités de la vraie.
Mais il avait beau s'ingénier à faire le bien dans les limites et sous toutes les formes que lui permettaient l'autorité dont il était investi et ses attaches avec Tordre sénatorial et l'ordre équestre : son proconsulat, en somme, diffère peu, quant aux résultats acquis et définitifs, de ce que dut être, à la même époque, celui d'un Bibulus en Syrie, d'un Thermus en Asie, ou d'un Silius en Bithynie. Ce n'était pas la peine, en vérité, de s'appeler Cicéron et d'avoir donné dans ses livres la formule aussi exacte qu'éloquente de la grande révolution qui allait bouleverser le monde, si, dans la pratique, on devait s'en tenir aux insignifiantes innovations et aux réformes anodines que nous venons de signaler.
(i) AdAtL,yi, i.
Quel vaste champ d'expériences cette magistrature n'eût-elle pas ouvert à son génie bienfaisant et libéral s'il n'y avait pas apporté le dégoût et Tennui dont nous avons surpris la trace dans sa correspondance i s'il avait pu ou voulu comprendre que cette Cilicie, où il se prétendait injustement exilé, était encore une partie de la République, et que Rome n'était pas seulement au Forum ni au Sénat, mais partout oti un Romain pouvait commander en son nom. Cicéron avait la plupart des qualités nécessaires à l'accomplissement de Tœuvre qu'on lui avait imposée; il ne lui manquait que la foi, — la foi dans l'efficacité de l'œuvre qu'il allait accomplir. Au lieu de se dire courageusement, comme Sertorius, mais dans un autre sens que lui :
Rome n'est plus dans Rome^ elle est toute où je suis>
il ne cessa, pendant toute la durée de son proconsulat, de se regarder comme en dehors de la République, comme éloigné des affaires, comme un homme, enfin, avec qui Ton ne comptait plus. Il croyait que le sort de Rome ne pouvait se jouer ailleurs que dans Tétroit espace compris entre le mont Vatican et le mont Palatin; il ne comprit pas que la conquête avait déplacé l'axe de la politique, que l'Italie elle-même n'était plus un champ de bataille assez large pour les ambitieux qui allaient surgir, et que c'était dans les provinces dorénavant.
:m LA JURIDICTJON
en Macédoine, en Asie, en Afrique, que se dénoueraient toutes les grandes questions engagées pour le gouvernement de la République et du monde. Quand César, du fond de la Gaule, tramait ces hardis complots qui devaient lui livrer l'Empire , quand il n'imaginait pas de pire disgrâce que celle qui Teût obligé à quitter sa province pour revenir à Rome, voici ce qu'écrivait Gicéron, du fond de la Cilicie, à son ami Cœlius : « Urbem, tirhem, mî Rufe, cole... Rome, Rome, mon cher Rufusl là est la vie, là luit le soleil. Voyager, pour quiconque peut faire figure à Rome, c'est aller chercher l'obscurité et la fange : voilà ce que j*ai toujours pensé dès ma jeunesse. Ahl puisque c'était ma conviction, que ne m'y suis-je tenul Pour une seule de nos causeries, de nos promenades, je donnerais tout ce que me vaut la province. Je m'y suis fixit, je crois, une réputation d'intégrité. Mais je me faisais autant d'honneur en refusant qu'en acceptant la mission (1). »
Nous n'avons rien à ajouter à ces paroles. Cicéron lui même a porté le jugement que nous hé^âtions à exprimer sur son proconsulat en Cilicie.
(i) Ad Div., II, i2.