‹ Une question de véracitéChapitre 3 sur 11 · L. A. SENÉGAL, Montréal · texte numérisé non relu

L. A. SENÉGAL, Montréal

Montréal, 6 mars 1884.

Sir HECTOR L. LANGEVIN, Ministre des Travaux Publics, Ottawa.

Cher monsieur,

Je vous remercie infiniment de votre note du 28 février, me transmettant copie d’une lettre de M. Geo. Stenhen, à propos du chemin de fer du Nord. Vous me pardonnerez, je l’espère, le trouble auquel j'ai pu vous soumettre à ce sujet, et auquel je pourrais vous soumettre encore, parce que certains journaux qui s'efforcent d’être considérés comme vos organes continuent à se servir de vos remarques au Caucus, pour soutenir leurs accusations contre moi. La rumeur lancée sur mon compte était que je voulais forcer le Pacifique à acheter mes Débentures. Comme la nouvelle annoncée par vous était précisément que le Pacifique avait décidé d'acheter mes Débentures, la conclusion tirée par les journaux qui m'en veulent s'impose de soi. Si ma personne était la seule chose en cause, je ne prendrais pas votre temps en vaines récriminations ; mais les attaques partent d’un parti fort bien organisé

__ pour battre en brêche une autre section importante, la plus

importante du parti conservateur ; et, dans ces circonstances, je crois qu’il est de mon devoir de préparer la position qu'il nous faut prendre pour avoir raison un Jour ou l’autre.

La lettre de M. Stephen me prouve que vous avez été de bonne foi; et je m'empresse de vous dire que ces remarques ne s'adressent pas à vous ; mais comme cette lettre peut couvrir une pure manæuvre, Je me permets d'y répondre par le canal d’où elle m'est venue, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir, et à l’occasion profiter de ces informations.

Il est faux que la Compagnie du Pacifique ait toujours. voulu venir à Québec. En janvier et février 1881, l’hon. M. Chapleau leur a offert le chemin d'Ottawa à Québec, avec tous ses embranchements pour $6,5U00,000.—M. Abbott a répondu que c'était un prix fou. En janvier 1882, Sir John A. Macdonald, à la sollicitation du gouvernement de Québec, a insis'é auprès de la Compagnie du Pacifique pour qu’elle reconsidérât les offres de la Province de Québec. Le Pacifique s’est décidé à faire l'offre inacceptable qui suit :—

To. $8,750,000 à 4 070, payables au bout de 50 ans.

20. $750,000 à être dépensées immédiatement par la Province en travaux sur le chemin. |

. Les calculs étaientsimples à faire ::0omme l'argent coûte 5 00 à la Province, et qu’elle n'aurait retiré que 4070 du Pacifique, elle commençait par perdre $67,500 par année sur les déboursés exigés, et cela pendant 50 ans. L'intérêt de 4070 sur. $8.-

000,000 ne donnait que 8320,000 par année quand l'intérêt de 5070 sur $7,600,000, prix net auquel le chemin a été vendu, donne aujourd’hui $380,000 par année, c’est-à-dire une diffé-

rence de $60,000. Vous savez que pendant 50 ans, cette dif.

férence représente un montant accumulé de plus de $12,000.- 000. Ou, si vous voulez raisonner d’une autre manière, le revenu de $320,000 que le Pacifique aurait eu à payer,aurait représenté à 5070 un capital de $6,400,000. La Province n'avait pas les moyens de perdre cela, et je puis noter en passant que la Puissance n’a pas alors offert au gouvernement provincial de parfaire la différence, malgré des demandes de secours réitérées.

Quand le Pacifique a acheté la section d'Ottawa il a repoussé une nouvelle tentative de lui vendre la section de Québec. Il n’a pas même fait d’offres pour cette partie du chemin.

En décembre 1882, j'ai de nouveau offert le chemin du Nord à la Compagnie du Pacifique au prix de $4,790,000, quand je savais que le Grand Tronc était prêt à payer un montant beaucoup plus considérable. L’acquisition de terrains importants, et la dépense de $260,000 en travaux d’améliorations sur le chemin, étaient plus qu’un équivalent

pour ces $790,000 , d'autant plus qu’il était juste d'obtenir un

bénéfice de 10 070 aux actionnaires du chemin du Nord, qui avaient fait tous les risques et n’avaient pas encore retiré de dividende. La compagnie du Pacifique à encore refusé, et sur ce refus j'ai vendu au Grand Tronc à un prix plus élevé. Voilà tout le désir que le Pacifique a exprimé d'aller à Québec.

M. Stephen n’a pas, non plus, raison de dire que le transfert du chemin de fer du Nord au Grand Tronc a déjoué les précautions qu'il avt prises pour s'assurer d’un débouché à Québec par cette voie. Il n’y a rien de changé dans l'administration du chemin-de fer du Nord; la compagnie existe toujours; elle n’a jamais refusé le moindre avantage au Pacifique, et elle ne saurait, du reste, se soustraire à une clause de la loi que les avocats du Pacifique ont rédigée à leur goût. En revanche, le Pacifique, en fermant au Grand Tronc lembranchement de Saint Laurent, à empêché Québec de recevoir le trafic de Toronto et de l'Ouest : c’est’ tout, que je sache, ce que le pacifique a fait pour Québec.

Bien plus, le Pacifique a refusé sous toutes les formes d’avoir l’usage du chemin du Nord. Le Grand Tronc lui a offert de changer le chemin du Nord contre un chemin de la Pro-

vince d'Ontario, il a refusé. Le Grand Tronc lui a alors offert

d'échanger des running powers sur différentes lignes, il a en-

core refusé ; mais il continue à dire et à faire dire “ qu'il est prêt à acheter le chemin du Nord,” quand il sait fort bien que le Grand Tronc, s’il ne considère que les besoins de sa propre dépense, ne devra pas consentir à vendre purement et simplement ce chemin sans quelques stipulations en sa faveur.

Je désire n’être pas prophète, mais, vous verrez que, tous ces refus, accompagnés de semblants de bonne volonté, aboutiront tout simplement à la création d’un débouché pour le Pacifique sur la rive Sud du Saint Laurent par les chemins mêmes de l’hon. M. Pope, qui paraît vous avoir avisé dans la présente circonstance.

J’en viens à la troisième considération de la lettre de M. Stephen, qui me concerne personnellement : “ If, in order to do so, it should be expedient to buy that Company’s Bonds, this Company is prepared to acquire them as a part of the transaction.” Ces lignes couvrent une grande malveillance. Tout homme de chemins de fer sait fort bien qu'il qu’il n’est pas nécessaire d'acheter das Débentures pour acquérir un chemin de fer. On achete les actions pour avoir le chemin : les Débentures représentent le chemin même qu’on a acheté. On paie ces Débentures si l’on veut avoir son chemin dégrevé ; si l’on a pas besoin de cela, on laisse courir les Débentures sans même en parler ; il n’y a qu’à faire le service régulier des intérêts. Cette mention extraordinaire des Débentures à un moment où il était tout à fait inutile d’en parler avait dans l'esprit des gens du Pacifique un but évident. Dire aux députés conservateurs, qui se tenaient ensemble pour obtenir une reconnaissance des droits de la Province de Québec : ‘Si c’est pour obéir à un mot d'’ordre de spéculateurs que vous en agissez ainsi, soyez satisfait ; M. Senécal va avoir son argent.” Plusieurs députés Pont pris ainsi, etdes journaux qui vous défendent ont, en eff:t, commenté vos paroles de cette manière. ve

Voilà l'injustice réelle dont j'ai eu et ai encore à souffrir. Il n’y a que le temps qui pourra me mettre en position de. me croire quitte ; et quand la part de responsabilités se fera, dans quelques mois ou quelques années d'ici, j'aimerai mieux la mienne que la responsabilité de ceux qui ont cru tourner une difficulté par de fausses représentations. Je n’ai pas d’autres Conclusions que celles-là à tirer, parcequ’il n’y en a pas d’autres à tirer. Mon devoir était de vous informer des faits dans le cas où vous auriez des précautions à prendre contre la compagnie du Pacifique, je m'en suis acquitté. Si vous voulez être convaincu que M. Stephen voulait vous tromper, c'est que le jour même où il vous écrivait qu’il était prêt à me répéter la même chose s’il me rencontrait, il m'a croisé plu-

sieurs fois dans l'hôtel même sans me dire le premier mot de ses projets, qui n’ont jamais paru l’occuper beaucoup. A l'heure qu’il est, le Pacifique n’a pas fait une seule tentative pour savoir s’il peut acquérir le chemin du Nord, etilne le fera pas. L'intérêt, au moins apparent, que j'ai dans le chemin de fer du Nord, me gêne dans l'expression de mes opinions ; mais je vous ‘assure que l’esprit public n’est pas aussi absent chez moi qu’on semble le dire, et que, comme Canadien Français, je tremble sur la position que les arrangements du Pacifique vers un port de l'Atlantique vont faire à la Province de Québec. Tôt ou tard, Québec et Montréal ne seront que des stations locales au bénéfice de Portland, Saint Jean et autres ports maritimes, si vous n’usez pas avec. fer. meté de votre influence pour changer la direction fatale que lon prend par l'International. Mes Débentures sur lesquelles j'ai, du reste, réalisé tout ce qu'il me faut, sont d’un intérêt minime en face de ce grand intérêt national,et je ne mourrai pas avec le reproche de ne pas avoir fait tout mon possible pour arrêter ce coup que l’on médite contre la Province française de la confédération.

Encore une fois, je vous remercie d’avoir bien voulu me transmettre les explications demandées

J'ai l'honneur d’être, Votre très humble serviteur,

(Signé) L. A. SENÉCAL.

(Copie.)

Ottawa, 17 mars 1884.

Monsieur,

Je regrette que mes devoirs parlementaires et ministériels m'aient empêché de répondre plus tôt à votre lettre du 6 mars, dont j’accuse réception maintenant.

J’ai communiqué à M. George Stephen le contenu de votre lettre, et je vous inclus une copie de sa lettre du 11 qu’il m'a adressée en réponse.

Comme la plus grande partie de votre lettre était évidemment destinée à M. Stephen sen], je me contenterais de vous transmettre sa réponse, si Je ne croyais que quelques parties de votre lettre exigent quelques remarques de ma part.

Je suis bien aise que vous reconnaissiez ma boune foi en essayant de vous mettre en rapport avec M. Stephen, quoique la chose ne fut pas douteuse.

id

Laissez-moi vous dire aussi que je ne partage pas vos Craitie tes de voir le commerce d’été par le Chemin de fer du Pacifique s’en aller à St-Jean du Nouveau Brunswick ou à quelqu'autre port Atlantique. | | |

Le poirit sur léquel est dirigé le commerce n’est pas ün sujet de caprice ; le commerce est dirigé par des lois qui finalement doivent prévaloir. C’est aussi l'intérêt de ceux qui sont chargés du transport d’obéir à ces lois sans hésitation. Québec est probablement le plus beau port qu'il y ait au monde. Les abords en sont libres de violentes tempêtes sar ur parcours dé plusieurs centaines de milles. Québec est: plus près, par des centaines de milles, de l'Océan Pacifique. qu'aucun port de l’Atlantique ; et il doit nécessairement partager avec Montréal tout le commerce océanique d’été du Canada, parce qu’il offre la route la plus courte et la plus économique. J'ajoute que j’attache d'autant plus d'importance aux assurances que donne sur ce point la Compagnie du Pacifique que c’est son intérêt d’y donner effet. Cette Compagnie aura son terminus d’été dans la province de Québec, parcequ'’elle dépensera aussi des centaines de mille piastres de moins que si elle l'avait à un port Atlantique.

Je dois aussi vous dire que sur ce point l’action de mes collègues et la mienne doivent faire disparaître l'inquiétude extrême que vous exprimez à cet égard. Notre politique est d’avoir le terminus d’été du chemin de fer du Pacifique dans la province de Québec comme je viens de le dire ; et si la Compagnie ne peut obtenir accès au port de Québec par l’ac. quisition du chemin de fer du Nord, le Gouvernement aidera à trouver d’autres moyens de faire réussir cette politique.

Maintenant que l’objet pour lequel cette correspondance entre vous et moi est atteint, et vû l'impossibilité dans laquelle je suis, faute de temps, de continuer une correspondonce qui n’a plus de but en autant que j'y suis concerné, je vous prie, si vous avez à répliquer à M. Stephen, de vouloir bien lui adresser vous-même directement vos lettres.

Je demeure,

Monsieur, Votre très humble serviteur, (Signé, Hecror L. LANGEvIN.

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