CHAPITRE PREMIER
Régence de Jeanne-Baptiste de Nemours. — Son portrait. — Portrait de Yictor-Amédée II. — Son mariage avec Anne (l'Orléans. — Portrait de la duchesse. — Naissance de Marie-Louise. — Naissance du prince de Piémont et du duc d'Aoste. — Bals et fêtes à la Cour de Turin.
Avant d'entreprendre le récit de la vie de Marie-Louise- Gabrielle de Savoie, future reine d'Espagne, il est indispensable de jeter un coup d'oeil rapide sur les relations qui existaient au début du xviii^ siècle entre la Cour de France, celle d'Espagne et celle de Savoie. Les alliances de ces trois maisons étaient nombreuses, surtout depuis deux siècles, et les rapports fréquents qui
existaient entre les trois pays les rendaient fort utiles.
La brillante Cour de Savoie sous Charles - Emmanuel avait changé depuis l'avènement de son fils A^ictor- Amédée . Ce prince était âgé de neuf ans au moment de la mort de son père. Sa mère, Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, avait été nommée régente et qualifiée du titre de Madame Roj^ale. Elle était fdle du brillant duc de Nemours, tué en duel par son beau -frère le duc de Beaufort. Belle et spirituelle, comme tous ceux de sa maison, et sachant tenir les rênes du gouvernement d'une main sûre, elle témoignait cependant pour la France une grande partialité qui n'était pas toujours approuvée par ses conseillers. Jeanne-Baptiste ne manquait point d'intelligence pour les affaires et souhaitait le bien du pays qu'elle gouvernait ; mais son propre intérêt lui indiquait de s'appuyer sur la France dont elle se sentait soutenue et dont elle se ménageait l'assistance. En la consultant en toutes choses, elle semblait recevoir les ordres du cabinet de Versailles. Il faut reconnaître que son amour du pouvoir et son goût pour les allaires cédèrent devant ses devoirs maternels. Aussitôt que la majorité de son fds fut déclarée
elle lui remit le gouvernement, se tenant assez en dehors des intrigues de palais. Gela ne l'empêchait pas d'avoir à Turin une Cour nombreuse qu'elle entretenait par de larges libéralités.
« Quant au jeune duc, c'était un prince accompli, dit la maréchale de Villars (ambassadrice de France à Turin) ; je n'ai jamais rien vu de plus joli ; il est le plus aimable enfant qu'on puisse voir; on ne se peut représenter l'esprit, la finesse et la pénétration qu'il a. » Elle loue également Madame Royale, qui, dit-elle, « est, fort charmanie de son esprit et de sa personne. »
Il s'agit bientôt de choisir une femme au jeune prince, et le chargé d'affaires de France à Turin fit part à la duchesse du désir de Louis XIV de voir le duc de Savoie épouser une princesse de son sang. La régente communiqua cette demande à son conseil qui l'agréa et le choix du roi de France se porta sur sa nièce Anne d'Orléans, fille de Monsieur et de la charmante Henriette d'Angleterre si connue par les mémoires du temps.
Victor-Amédée accepta de fort bonne grà(;e la
4 MAHIK-LOUISE-GABRIKLLE DE SAVOIE
proposition du roi de France et le contrat fut signé le 9 avril 1684.
Anne n'avait pas encore seize ans; elle était de taille élevée et sa figure offrait le type de beauté de la maison de Bourbon ; une expression charmante de grâce et de bonté rappelait sa séduisante mère. Le jeune duc était également fort bien de sa personne ; sa taille svelte, élégante et bien prise, son port très fier, son air martial, sa physionomie animée, frappaient au premier abord. Il tenait du sang des Nemours les cheveux et la barbe blonde, les yeux foncés et très vifs. On ne pouvait lui refuser les qualités d'un brillant cavalier. Le marquis de Tessé en trace au moral un portrait fort piquant, mais peu flatté, et dans lequel il exagère les défauts et atténue les qualités; nous rendrons au duc une plus équitable justice dans le cours de notre récit :
« Bonne grâce, dit Tessé, attentif à dire ce qui peut plaire et songeant avec une grande industrie à mettre ceux qui lui parlent hors d'état de l'entretenir de ce qui pourrait ne lui être pas agréable. Prudent au delà de l'imagination ; caché au point que la passion et le discours ne le
mènent point plus loin qu'il ne veut aller; nulle ('ducation mais beaucoup d'esprit naturel ; glorieux et haut, intéressé; nul goût pour les femmes, estimant la sienne et l'aimant autant qu'il peut, mais n'ayant pour elle ni pour sa maîtresse (la comtesse de Verrue) aucune ouverture de cœur ni confiance de quelque nature qu'elle soit. Nulle amitié pour sa mère, peu d'estime mais assez de considération extérieure pour elle. C'est, à vrai dire, un prince impénétrable qui veut et qui doit être ménagé... »
Ce portrait à l'emporte-pièce, moins flatteur (\ue celui de l'ambassadrice, ne manque pas de vérité dans plusieurs traits, mais il est fort exagéré.
Après un an de mariage, la duchesse donna le jour à une fille, et malgré la déception que le duc ne put manquer d'avoir, il témoigna vivement le bonheur d'être père. D'Arc}^ * écrit à Louis XIV avec étonnement et admiration : « Le duc de Savoie continue à ressentir une vive joie de la naissance de la princesse ; il remplit tous ses devoirs de bon père et de bon mari ; il a