Affaires Étrangères. Espagne 112, f
devient si noire, qu'il n'est touché de rien et qu'il m'a avoué que la vie même lui était à charge. Jugez de l'embarras où je suis pour l'obliger à paraître au dehors. »
Louville avait raison. L'ardent désir qu'éprouvait Philippe de revoir la reine commençait à lui faire oublier le but de son voyage à Naples. Il avouait même à Marsin que l'idée fixe de retourner à Madrid l'obsédait. Cependant il comprenait qu'il fallait à tout prix rejoindre l'armée, et chercher à combattre le plus tôt possible. Louis XIV, dans des lettres très énergiques, l'exhortait à payer de sa personne : le roi se décida enfin à quitter Naples. Il allait répondre aux conseils de son grand-père en faisant preuve d'autant d'intelligence que de valeur sur les champs de bataille du nord de l'Italie, où il s'exposa au feu avec une froide intrépidité et une audace extraordinaire.
Mais n'anticipons pas et laissant le roi d'Espagne rejoindre l'armée revenons à la reine. Elle quitta Saragosse avec le regret de n'avoir pas pu prolonger son séjour, car, le don des Cortès d'Aragon eût été plus considérable, si les députés avaient eu le temps de consulter leurs villes respectives ; mais il fallait obéir au roi très chrétien. Nous
allons voir et toucher du doigt les grands inconvénients qu'amenèrent en Espagne les ordres qu'il fallait attendre de Versailles avant de prendre des décisions, souvent fort pressées et fort importantes. La reine écrit à Louis XIV:
Aragon, le 17 juin '.
« Me voici enfin, hors de Saragosse et en chemin pour Madrid, comme Votre Majesté me l'a ordonné. Si j'eusse pu rester encore une quinzaine de jours dans ce royaume, j'aurais achevé les États et envoyé au roi cinq cent mille écus ; mais il a fallu me contenter de cent mille. Je les envoie au roi avec un plaisir extrême. J'ai beaucoup de sujet d'être contente de l'affection que les Aragonais m'ont témoignée, ne pouvant faire les choses avec plus de respect et d'envie de me plaire qu'ils ont fait ; je laisse le soin à la princesse des Ursins d'informer le marquis de Torcy de tous les détails ; car je ne suis guère propre à les écrire, et d'ailleurs j'aurais peur d'ennuyer Votre Majesté. J'ai appris par un courrier que le roi m'a dépêché de Naples, qu'il en était parti