CHAPITRE IX
Entrée de la reine à Madrid. — Portrait de la reine et de madame des Ursins. — Coutumes espagnoles. — Le tontillo et le costume espagnol. — Entrevue d'Alexandrie. — Philippe quitte Milan.
Après un voyage très fatigant pendant lequel elle souffrit beaucoup de la chaleur et de la poussière, la reine s'arrêta à Alcala pour prendre un jour de repos. Elle donna cependant une audience à quelques privilégiés, entre autres au nonce monseigneur Aquaviva qui ne l'avait point encore vue, et qui écrit à Rome au premier ministre.
« Je peux assurer à Votre Éminence que cela paraît une chose surnaturelle de voir une telle intelligence dans un âge aussi tendre. Si Dieu le permet, cette princesse montrera assez de moyens pour être unique au monde. »
La reine poursuivit son voyage et arriva le 30, au soir, à Madrid. « Elle fut accueillie par de furieux applaudissements du peuple, des nobles et des Grands. » Dans toutes les rues où passa Sa Majesté, les maisons étaient ornées de magnifiques tapisseries, d'étoffes brochées d'or et d'argent, de miroirs encadrés dans de superbes bordures enrichies de pierreries. Les rues étaient pleines d'une foule joyeuse acclamant la jeune reine avec des cris frénétiques ; la longue et large rue d'Alcala par où le cortège défilait était décorée de draperies de soie et d'or, et des groupes de chanteurs et de danseurs étaient placés de distance en distance pour divertir le peuple.
La reine se dirigea vers le Palais Royal où elle descendit de voiture, et par un petit escalier, elle alla tout droit adorer le Saint- Sacrement, exposé pour cet eflet dans la chapelle royale, accompagnée par ses dames et le cardinal-archevêque, grand majordome.
« Sa Majesté ayant pris quelque court repos, écrit le nonce, admit au baisement de mains les dames de la ville qui étaient arrivées d'avance et qui l'attendaient dans une galerie. Elles étaient toutes placées sans ordre de rang : ainsi, par
exemple, les femmes des Grands comme les femmes titrées de qualité. Après que Sa Majesté les eût ainsi réjouies par sa présence, elle passa dans l'appartement du roi où tous les Grands étaient rassemblés, et pareillement leur fit l'honneur de leur donner sa main à baiser, après quoi on introduisit aussi l'autre noblesse, et les Grands, selon la coutume ordinaire, se rangèrent le long de la muraille et se couvrirent. Cette cérémonie terminée, Sa Majesté se retira avec le cardinal et le marquis de Villafranca, son camarero-mayor ^ » Ainsi se termina le premier jour de l'arrivée de la reine. Elle passa le second dans un repos bien nécessaire, après la fatigue d'un si long voyage. Le troisième, elle se rendit publiquement à l'église d'Attocha, et, au retour, elle trouva toutes les rues brillamment illuminées. Ce fut la fm des fêtes qui se terminèrent ainsi à la plus grande satisfaction de tout le monde. »
Voici donc la reine arrivée à Madrid, escortée par la fidèle madame des Ursins. Arrêtons-nous quelques instants ici, pour donner avec plus de
1. Il y avait dans la noblesse espagnole trois classes bien distinctes : les Grands d'abord; les seigneurs titrés ensuite et enfin la noblesse simple.
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détail les portraits de l'une et de l'autre. A tout seigneur tout honneur, commençons par la reine.
Marie-Louise avait treize ans lors de son arrivée à Madrid : grâce, esprit, discernement, rien ne lui manquait. Sa taille noble, quoique petite, était parfaitement formée ; son visage un peu irrégulier avait l'expression la plus vive et la plus douce tout à la fois. Lorsqu'elle parlait et s'animait, elle parait de mille charmes le mérite dont elle était douée. Son extrême jeunesse, son air ouvert et résolu, la douceur de son regard, l'accent pénétrant de sa voix, son caractère ferme et raisonnable, tout en elle plaisait dès l'abord et il n'y eut qu'une voix pour la louer dès son arrivée en Espagne.
« Espagnols et Français tombèrent d'accord, dit Louville, pour trouver Marie-Louise gracieuse, aimable, ne manquant pas de fierté et sachant faire la reine à merveille. »
Quoi qu'on ait pu dire, nous verrons que cette 'princesse miraculeuse, comme l'appelait Louville avant de l'avoir prise en grippe, parvint à débrouiller, grâce à sa volonté persévérante, l'éche-
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veau le plus emmêlé d'une politique inextricable. Elle s'était vite aperçue de l'amour passionné qu'elle inspirait au roi ; il la rendait maîtresse de la situation ; mais la situation était difficile, pour elle comme pour le roi. Madame des Ursins lui apparut alors comme une fée bienfaisante, venue exprès pour la seconder. L'âge de la camarera mayor, l'habitude des affaires qu'elle avait contractée à Rome, furent d'une utilité incontestable, au milieu de cette Cour de Madrid si divisée, et à travers les difficultés sans nombre que créaient, les changements perpétuels du cabinet de Versailles.
Saint-Simon nous a laissé un inimitable portrait de madame des Ursins ; nous ne résistons pas au plaisir de le citer en partie :
« C'était une femme plutôt grande que petite, brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qu'il lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge et un visage qui, sans beauté, était charmant; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles en tout, jusque dans les choses les plus petites et les plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en
approcher soit dans le corps, soit dans l'esprit dont elle avait infiniment. Une conversation délicieuse, intarissable et d'ailleurs fort amusante, par tout ce qu'elle avait vu et connu de pays et de personnes; une voix et un parler extrêmement agréables, avec un air de douceur. Elle avait aussi beaucoup lu, et elle était personne à beaucoup de réflexions. D'ailleurs, la personne du monde la plus propre à l'intrigue. »
Saint-Simon complète cet admirable portrait en y ajoutant que « la galanterie et l'entêtement de sa personne fut en elle la faiblesse dominante et surnageante à tout, jusque dans sa dernière vieillesse par conséquent, des parures qui ne lui allaient plus et que d'âge en âge elle poussa toujours fort au delà du sien... »
Madame des Ursins possédait toutes les qualités que Louis XIV jugeait nécessaires à la personne qu'il voulait placer auprès de la reine ; son habitude des Cours, son activité et son extrême ambition garantissaient au roi son dévouement ; elle sentait bien que sa fortune était attachée à celle de la maison d'Espagne.
Elle vit tout de suite qu'il fallait, avant tout, gagner la reine et que par elle on pourrait
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aisément gouverner le roi '. Il faut reconnaître que, malgré la surprise extrême qu'elle éprouva en trouvant dans la jeune reine un esprit si vif, un jugement si supérieur à son âge, une aptitude au travail tout à fait extraordinaire chez une enfant, elle s'appliqua à développer ces dons précieux sans se laisser aller, sauf dans de rares exceptions , à un sentiment de jalousie , assez naturel. La princesse s'attendait à trouver une petite fille docile qu'elle manierait à son gré; elle se trouva en face d'un caractère déjà formé, prêt à tenir tête à toutes les difficultés.
Nous allons voir dès maintenant commencer les brouilleries, les faux rapports et les intrigues qui faisaient de la Cour de Madrid un véritable enfer. Il faut avoir sous les yeux les lettres de madame des Ursins, les dépêches des ambassadeurs, celles de Louville, etc., pour se faire une juste idée des griefs invoqués, soit par les Espagnols, soit par les Français. Ils sont fondés sur de telles puérilités et reposent presque toujours sur des rapports reconnus si faux et sur de tels bavardages qu'on se demande comment des hommes, qui jouaient le premier rôle à la Cour, pouvaient
1. Notice sur madame des Ursins. Paris, chez Léopold Colin, libraire.
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y ajouter foi. Toutes ces misérables intrigues rendaient le gouvernement impossible, et, en apportant un esprit impartial à la lecture de ces nombreuses correspondances, on ne peut s'empêcher de reconnaître chez madame des Ursins les traces de l'esprit de cabale « dont elle avait sucé le lait à la Cour de Borne », Porto-Carrero est encore pis; le confesseur du roi, Daubenton, ne vaut pas mieux et Louville, qui semblait partager les sages idées de Louis XIV au début, tourne bride subitement.
Le rôle de madame des Ursins était très difficile, étant donné le caractère décidé de Marie- Louise qui ne supportait, sous aucun prétexte, d'être traitée autrement qu'en souveraine. Il fallait donc de la part de la camarera mayor beaucoup de souplesse et d'habileté pour diriger la reine sans en avoir l'air.
Une des choses qui compliquait également le rôle de madame des Ursins, était la versatilité extraordinaire du Cabinet de Versailles. Tantôt Louis XIV donne l'ordre de flatter les Espagnols, en conservant l'étiquette, tantôt il faut la combattre ainsi que les superstitions inouïes du clergé, que dans une dépêche suivante il ordonnera de respecter. Tout cela était laborieux, épineux, les
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rapports journaliers s'aigrissaient et la jeune reine commença, dès Saragosse, l'étude difficile d'apprendre à régner.
Avant même son arrivée à Madrid, des discussions s'élevèrent à propos du costume espagnol que la reine et madame des Ursins voulaient réformer; il fallut l'intervention de Louis XIV lui-même pour décider cette question puérile en apparence, mais qui menaçait de prendre une certaine gravité.
Avant la réception triomphale qui lui fut faite à son arrivée à Madrid, Marie -Louise n'avait pas eu le temps de se rendre compte de la différence prodigieuse qui existait entre les habitudes et les mœurs de la Cour d'Espagne et celles de Turin : ces dernières étaient toutes françaises. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que la sévère étiquette espagnole et les singulières coutumes de la Cour de Madrid étaient fort gênantes, et, d'accord avec madame des Ursins, elle essaya, tout de suite, de les battre en brèche. Ce n'était pas une entreprise aisée, car la noblesse, et surtout les Grands, étaient si fort attachés aux vieux usages et privilèges, qu'il semblait qu'on leur arrachait l'àme en voulant y toucher. M. de Blécourt, qui remplissait les fonctions d'ambassa-
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deur à Madrid pendant la maladie du duc d'Harcourt, écrit à la princesse des Ursins encore à Saragosse :
« Madame, j'espère que vous ne désapprouverez pas que j'aie l'honneur de vous avertir de ce qu'on dit ici, afin que s'il est vrai vous y fassiez l'attention qu'il vous plaira. Le bruit court que la reine veut faire changer l'habillement des dames et qu'elle souhaite qu'elles quittent le tontillo * ; ce seul bruit, madame, fait de la peine à toutes les dames de la première qualité et autres; l'exécution en serait pis, et pourrait aliéner l'amour que tout le monde a pour Sa Majesté, qu'il ne serait pas bon qu'elle perdît à son avènement, pour une chose de si peu de conséquence. Je n'oserais vous donner des conseils, madame, si plusieurs personnes, bien intentionnées, hommes et femmes de considération, ne m'avaient dit qu'il est à propos que la reine entre dans Madrid habillée à l'espagnole et qu'elle ordonne à toutes les dames, et autres femmes de sa suite, d'être vêtues de même; que Sa Majesté reçoive les compliments dans ce même habillement, et qu'après elle trouve
1. Espèce de vertugadin qui s'attachait par-dessous la jupe et était soutenu par des cercles d'acier comme nos crinolines d'autrefois.
les moyens de changer ce qui ne sera pas de son goût avec un peu de temps; mais qu'il serait fâcheux de faire d'abord un changement qui ne plairait pas. J'irai à Alcala le jour que je saurai que vous y arriverez, madame, pour recevoir vos ordres; s'il vous plaît de m'en donner en attendant, je les exécuterai.
» Je suis, etc.
» Signé : blécourt. »
La princesse répond :
Saragosse, 17 juin.
« Monsieur le marquis de Castel Rodrigue m'a rendu hier soir, monsieur, la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je jugeai à propos de la lire dans le moment à la reine pour ne vous rien mander que par son ordre sur une affaire que vous craignez qui lui fasse du tort. Ce sont donc ses intentions que je vais vous marquer. Vous aurez la bonté de les faire savoir aux personnes qui souhaitaient d'en être informées ; je crois qu'elles en seront contentes.
» Sa Majesté n'ordonne nullement que ses dames suivent sa manière de s'habiller; elle leur laisse une entière liberté de porter le tontillo, de se coiffer à leur fantaisie et d'avoir des queues de la
longueur qu'elles voudront. Elles peuvent même reprendre le guardinfant * s'il leur plaît. Pour ce qui regarde Sa Majesté, elle retranche le tontillo de l'habit espagnol qu'elle porte, elle veut avoir des cheveux frisés sur la tête : cela plaît au roi; et une queue trop longue l'incommode; elle souhaite même que les dames du palais s'y conforment, parce qu'ayant à la servir elles s'embarrassent fort avec le tontillo et plus encore avec leurs longues queues qui font toujours une poussière qui lui fait beaucoup de mal à la poitrine. Elle est étonnée que la mode d'aujourd'hui paraisse aux dames de Madrid une chose si privilégiée qu'il ne lui soit pas permis d'en réformer ce qui lui paraît incommode et même ridicule.
» Du temps de la reine Louise les queues n'étaient presque qu'à fleur de terre, et la reine douairière a réformé la toque que les veuves portaient. Sa Majesté conclut sur ces exemples qu'il n'y a rien de fixe dans l'habillement espagnol et qu'elle peut fort bien, en usant seulement du droit que l'usage autorise, ajouter ou retrancher ce qui lui paraît à propos. Je dois vous dire ensuite,
1. Les femmes portaient le guardinfant d'une grandeur prodigieuse; cela les incommodait et incommodait les autres. 11 n'y avaié point de porte assez grande par où elles pussent passer.
monsieur, que je ne saurais croire que ces petites différences dans l'habillement espagnol soient capables d'altérer l'affection que les dames doivent avoir pour Sa Majesté. La reine a des qualités trop aimables pour s'imaginer que ces bagatelles puissent avoir un si mauvais effet. Vous verrez qu'elle n'a qu'à paraître pour gagner tous les cœurs et je dirais la même chose quand même je n'aurais pas l'expérience que j'ai depuis que je suis en Espagne. De plus, vous savez peut-être que Sa Majesté envoya, ce carnaval, un habit tel qu'elle le portait, à l'espagnole, à madame la duchesse de Bourgogne. Tout fut approuvé, hors le tontillo qui fut généralement condamné. Ainsi, je ne crois pas qu'on s'étonne en France que la reine l'abandonne. » Cette matière me paraissant assez amplement traitée, je vous remercierai simplement de votre avis qui ne part, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Sa Majesté, que de l'envie que vous avez qu'elle soit aimée de ses peuples. »
On voit avec quelle sécheresse répond madame des Ursins au malheureux Blécourt. Elle se garde bien d'expliquer pour quelle raison les grandes dames espagnoles tiennent à conserver le tontillo Blécourt va nous l'apprendre.
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« Monseigneur, écrit-il à Torcy, je crains d'avoir fait mal ma cour à madame la princesse des Ursins, en lui mandant ce qu'on disait ici sur l'habillement des dames; vous en jugerez par la réponse qu'elle m'a faite. Je n'oserai plus lui dire ce qui viendra à ma connaissance, à moins que vous ne me l'ordonniez; mais mes intentions sont bonnes. Il faudra que les dames, pour être à la mode, quittent le tontillo qui empêche qu'on ne leur voie les pieds et les jambes, quand elles s'assoient à terre, comme c'est la coutume ici, et c'est un crime de les montrer. Il y a des maris assez extravagants pour dire qu'ils aimeraient mieux voir leurs femmes mortes que ce qu'on leur voie les pieds... »
On comprend aisément d'après cela pourquoi les Espcignoles désiraient conserver le tontillo. Torcy écrit à la princesse :
Marly, 3 juillet '.
« M. de Blécourt n'est pas le seul qui ait écrit au sujet de l'habillement de la reine. On en re-