Baudrillart, Philippe et la Cour de France, p
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qui avaient l'honneur de l'approcher, étaient jamais assez osés pour lui proposer le contraire, elle leur cracherait au nez et les ferait rentrer en terre'. »
La reine, persuadée de la nécessité d'obtenir une audience du roi à Versailles pour la princesse, écrivait à la duchesse de Bourgogne et à madame de Maintenon pour leur demander de l'aider dans cette circonstance.
« Je crois, dit-elle à cette dernière, que vous ne doutez pas de l'affliction où je suis depuis le départ de la princesse des Ursins; j'ai été fort touchée de voir qu'on m'ôtait si cruellement une personne qui était fort éloignée de mériter ce traitement, non seulement par sa qualité et par l'amitié que le roi et moi avons pour elle, mais aussi par sa conduite dont je suis témoin ; on ne saurait avoir plus de zèle qu'elle en a pour tout ce qui regarde le roi mon grand-père... Je ne vous demande autre chose, si ce n'est que vous contribuiez à détromper le roi sur le sujet de la princesse des Ursins, qui est assurément fort innocente et qui est accusée fort injustement;
1. Le duc de Grammont à Louis \IV, 30 septembre 170''i. Affaires étrangères, Espagne, t. 142, f" 1G7.
mais aussi parce que vous ne sauriez me faire un plaisir plus sensible. Faites, au nom de Dieu, que nous vous le devions et que je puisse vous compter au nombre de mes amies... »
Quelques jours après, la reine écrit de nouveau à madame de Maintenon :
Madrid, ce 1er novembre.
« A'otre commerce m'est trop agréable et trop utile, pour ne pas le continuer. Et, quoiqu'il soit tard, je ne puis laisser partir ce courrier sans vous écrire. Je commencerai par vous remercier de la visite que je sais que le maréchal de Tessé a faite à la princesse des Ursins. Car, quoique je ne sache point encore de quoi il était chargé, ce n'est apparemment pour rien de mauvais.
» Je vous dirai, encore une fois ce que je désire touchant cette dame, qui est, qu'on connaisse son innocence; qu'on lui donne quelques marques l)ubliques de la bonté du roi mon grand-père, qui rajuste l'affront public qu'on lui a fait ; et enfin qu'on la laisse aller à la Cour. Je suis sûre que le roi lui rendrait bientôt la justice qu'elle mérite, s'il voulait bien l'entendre. C'est ce qu'il faut que
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VOUS sachiez. Je vous donne une belle occasion de montrer que vous aimez à protéger l'innocence opprimée. On l'a vu jusqu'ici. Je crois qu'on ne le verra pas moins cette fois, et que vous me donnerez cette consolation.
» A'ous direz, peut-être, que dans toutes mes lettres je vous dis toujours la même chose : je l'avoue; mais à vous dire vrai, l'affaire en question me tient tant à cœur, qu'il me semble que je ne puis assez vous en parler. Mais pourtant il faut me taire pour vous prier en confidence de me mander une chose, qui est, si je dois écrire souvent ou rarement au pays où vous êtes, c'està-dire au roi mon grand-père, à Monseigneur, et à M. le duc de Bourgogne. Si je suivais mon goût, j'écrirais sans cesse, surtout au premier. Mais, quand il n'y a rien de nouveau, je n'ose le faire, de crainte d'importuner. Faites-moi donc le plaisir de me mander de quelle manière je dois me conduire pour leur plaire, et pour leur marquer les sentiments vifs et sincères que j'ai pour eux. Vous pouvez croire que je serai ravie de suivre tous les conseils que vous prendrez la peine de me donner, et que je les regarderai toujours comme venant d'une personne que je compte au nombre de mes amies. Ne craignez pas
comme vous me le marquez dans vos lettres, de vous rendre importune. Cela n'est pas facile, quand on a de l'esprit et, par-dessus cela, qu'on a pour vous autant d'amitié que j'en ai. »
Dès que Marie-Louise put espérer de réussir, elle écrivit elle-même à Louis XIV afin d'obtenir pour madame des Ursins cette audience si désirée : « Je me flatte, dit-elle, que vous lui rendrez toute la justice qu'elle mérite en connaissant son innocence et la noirceur de ses ennemis. Car, permettez-moi de vous dire que les uns ni les autres n'ont point eu le traitement que chacun méritait; mais vous êtes si juste que je n'ai jamais douté que, quand vous seriez éclairé de la vérité, vous rendriez justice aux innocents et châtiriez les coupables. Non seulement elle vous informera de tout sans passion, mais aussi elle pourra, si vous le voulez, vous dire beaucoup de choses que vous ne serez pas fâché de savoir. »
Le ton ferme et décidé que la reine soutenait toujours en parlant d'aff'aires ne déplaisait point à Louis XIV, au contraire, et il faisait souvent à sa petite-fille des concessions qu'il aurait refusées à d'autres.
Ces instances persévérantes portèrent enfin leur
fruit, et dans cette circonstance madame de Maintenon servit Marie-Louise avec zèle; elle obtint du roi le retour à Versailles de la princesse des Ursins; elle lui peignit l'aventure de la lettre et de son apostille comme une étourderie dont elle n'avait pas compris l'importance; elle fit si bien valoir ses regrets et son repentir, la longueur de la punition qui durait depuis près de huit mois, et enfin le besoin d'avoir à la Cour d'Espagne quelqu'un qui pût informer le roi de ce qui s'y passait, que le monarque s'apaisa..
C'est directement à la petite reine que Louis voulut apprendre sa décision : « Aussitôt que j'ai reçu par la duchesse de Bourgogne la lettre que vous m'avez écrite, lui dit-il, je n'ai pas hésité à permettre à la princesse des Ursins de se rendre auprès de moi ; je lui écris d'y venir et je suis bien aise que tout le monde connaisse la considération particulière que j'aurai toujours pour les demandes de Votre Majesté. »
« Bonne nouvelle, écrit sur-le-champ Marie- Louise à madame de Maintenon, enfin le roi mon grand-père a accordé à la princesse des Ursins d'aller se justifier à Versailles. Je vous en remercie très fort et vous prie d'en bien marquer ma
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reconnaissance au roi. Après que vous aurez eu quelques conversations avec la princesse, je vous prie de me mander comment vous l'aurez trouvée €t si elle a raison ou tort dans tout ce qu'elle vous dira. »
La reine envoya également un courrier exprès à son grand -père, pour le remercier des grâces qu'il lui avait faites; ce courrier emportait en même temps une autre lettre pour madame de Maintenon.
Madi'id, ce 19 décembre.
« Vous savez que je m'adresse à vous dans toutes les choses que je souhaite et que je crois nécessaires au service des deux rois. La princesse des Ursins s'est toujours flattée de trouver grâce auprès de vous, dont elle m'a tant de fois, par mille traits aimables, fait connaître la justice et la bonté. Je vous prie, avec les dernières instances, de lui en donner les assurances sans réserve, en obtenant du roi mon grand-père son retour à Madrid. Je serai raAie de de^■oir à votre amitié cette grâce que je prends toute sur mon compte. La princesse des Ursins peut vous dire le cas que j'en fais. Je conjure ma sœur de joindre ses prières
aux miennes, et je lui marque une seule raison, sur l'importance de laquelle vous jugerez aisément de celle du retour de la princesse des Ursins. Comme je ne doute pas que ma sœur ne vous montre ma lettre pour prendre les mesures que vous jugerez à propos, je ne vous dis pas toutes les raisons qui me rendent la présence de la princesse des Ursins nécessaire.
» Vous avez tant d'esprit que je n'ai pas besoin de vous les expliquer, mais je ne doute nullement que vous ne fassiez tout ce que vous pourrez pour que cette grâce me soit accordée. Croyez que j'y serai toujours fort sensible et que j'ai et aurai pour vous une estime et une amitié infinies. »
Madame des Ursins, dès qu'elle eut obtenu sa promesse d'audience, quitta Toulouse et voyageant lentement, elle disposa cependant toutes ses affaires. Saint-Simon va nous raconter ce voyage :
« Après s'être reposée quelques jours à Paris où elle se tint fort renfermée, elle alla à jour nommé dîner chez Torcy à Versailles où il ne fut question de rien et de là dans le cabinet du roi où Torcy la conduisit, mais sans entrer, et où elle demeura près de trois heures tête à tête. Elle y était entrée avec l'air fort assuré et nullement en personne
qui va tâcher de se justifier. Elle en sortit radieuse et, dès ce moment, son triomphe commença... » Sa considération augmentait et il ne se passait point de Marly, dès la fin de l'hiver, qu'elle n'eût des particuliers avec madame de Maintenon et quelquefois avec le roi... Il ne la voyait plus en public sans lui parler et non seulement elle prit du crédit pour elle, mais on lui en crut pour les autres et on lui prodigua les bassesses. Les filles du roi en vinrent à lui faire leur cour à leur manière et madame de Maintenon à la consulter sur bien des choses et des gens... L'hiver fut pour elle tout brillant, et le roi à tous lesMarlys ne parut occupé que d'elle... On ne cacha plus que son retour en Espagne ne fût résolu. Il y eut plusieurs bals à Marly. Une bagatelle fit un grand effet pour elle : c'est qu'elle parut à ces bals avec un petit chien sous le bras. Outre que cette familiarité était extrême, c'est que le roi, qui aimait les chiens courants, tenait toujours les siens à la chaîne et qu'il haïssait les petits chiens de femmes au point que madame la duchesse de Bourgogne, de qui il trouvait tout bon, n'osa jamais en montrer un en sa vie ni, comme on peut croire, qui que ce fût. On faisait sa cour jusqu'au petit chien, et le roi même le caressait.
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» Ces riens à rapporter semblent méprisables, mais à qui a connu cette Cour rien ne marque si fortement. Enfin, vers la fin de l'hiver ou à la mi-carême, il fut question de fondre la cloche.
» Madame de Maintenon, à qui ce prodigieux changement était dû, n'était pas sans inquiétude •d'avoir si bien réussi, et de voir le roi si à son aise avec madame des Ursins, si content de ses longues et fréquentes conversations particulières et si attentif à la distinguer en public, avec un air ouvert et qui rappelait qu'il avait été galant... »
La Cour n'avait pas laissé d'en faire la remarque; les échos de ces bruits assez singuliers Citaient parvenus jusqu'à Madrid et ils servaient merveilleusement les plans de la reine qui n'avait qu'un désir : hâter le retour de la princesse, car la faveur dont jouissait celle-ci ne suffisait pas à remplir ses vœux ; il fallait la permission de retourner à Madrid.
Laissons madame des Ursins préparer ce retour triomphal et revenons au nouvel ambassadeur dont le rôle était aussi épineux que délicat; il devait user d'une grande prudence pour ne pas aigrir davantage les esprits.
Au bout de quelque temps de séjour, mêlé de
plus près aux affaires il ne voyait de toutes parts que soupçons et incertitudes; sa défiance augmentait; mais il ne trouvait aucun moyen de dénouer les intrigues et de calmer les querelles ; lui-même changeait d'avis à chaque instant.
Un jour il écrivait que Louis XIV devait montrer de grosses dents et peu de temps après il souhaitait qu'on fit patte de velours. Le résultat final de ces observations fut cependant qu'il fallait gagner à tout prix la conliance de la reine; il avait acquis la certitude que son empire inévitable, son ascendant sur le roi devaient l'emporter sur tout autre influence; aussi l'exhorta-t-il à entrer elle-même dans les affaires. Elle répondit qu'elle en était incapable et qu'elle ne concevait même pas comment on voulait y admettre une femme de quinze ans. Mais pressée par les instances de Grammont, elle consentit et écrivit à son grand-père une lettre qu'on n'aurait pas manqué d'attribuer à la princesse des Ursins si celle-ci eût été à Madrid.
25 juillet 1704.
« Je me donne l'honneur d'écrire à Votre Majesté pour lui rendre compte de ce que le duc de
Grammont m'a dit de sa part, qui est qu'elle veut absolument que je me môle dans les affaires du roi son petit-fils. V^ous savez mieux que personne la répugnance que j'ai à le faire, non seulement parce que naturellement cela n'est pas de mon goût, mais encore parce que je me connais et sais que je ne suis nullement capable de donner, sur quelque chose que ce soit, mon sentiment. Malgré toutes les bonnes raisons que j'ai, le duc de Grammont m'a tant pressée et m'a tant dit que vous le vouliez et seriez fâché si je ne le faisais pas, que je me vois obligée d'obéir à vos ordres quoique avec une peine infinie. Mais ce que je vous demande, c'est que je ne me mêle des affaires qu'en particulier avec le roi et que cela ne paraisse pas au dehors, pour que le roi n'en ait pas moins de gloire.
» Je crains très fort que vous ne vous repentiez de ce que vous faites présentement, car, quoique assurément je ne veuille faire que ce qui est le meilleur pour le service du roi, quand on a mon âge et mon peu d'expérience, je vous avoue qu'on peut craindre de faire bien des choses mal à propos. Mais au moins, si cela arrive, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même puisque c'est vous qui l'aurez voulu, et que je ne fais en
cela que marquer à Votre Majesté qu'on ne saurait avoir plus de déférence pour elle ni l'aimer plus tendrement que je ne le fais. »
« Je trouve avec plaisir dans votre lettre, répond Louis XIV, un nouveau sujet de vous louer. Rien ne le mérite davantage que la crainte que vous avez d'entrer dans la connaissance des affaires et que Aotre attention à faire tout à la gloire du roi d'Espagne. Plus j'approuve vos sentiments, et plus je vous crois capable de lui donner des conseils excellents. Vos ménagements pour le public sont dignes de vous et au-dessus de votre âge. Je suis bien aise de voir que Votre Majesté pense d'elle-même à ce qu'il y a de plus convenable »
Pendant que Marie-Louise reprenait avec un tel regret le fardeau des affaires, Philippe se préparait à une nouvelle campagne.
L'archiduc, après un long séjour dans la basse Allemagne et la Hollande, s'embarqua enfin pour le Portugal ; il essuya une terrible tempête qui le jeta deux fois sur les côtes d'Angleterre où il vit la reine Anne qu'il ne connaissait pas. Enfin il arriva en Portugal et débarqua à Lisbonne le 9 mars, avec fort peu de troupes; il ne trouva
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point les secours qu'on lui avait promis et au lieu des révoltes contre Philippe qu'il espérait voir s'étendre de plus en plus, la fidélité de la majorité des Espagnols à leur roi le découragea tort. Les alliés semblaient l'abandonner, ce qui n'engageait guère les partisans qu'il pouvait avoir en Espagne à se montrer.
Le roi catholique commença par remporter de grands avantages, mais, à la fin de l'année, les ennemis furent plus heureux. Depuis quelque temps, Grammont ayant appris par le gouverneur de Gibraltar que cette place était réduite à cin- (juante hommes de garnison, sans munitions de guerre, sans canons en état de tirer, avait pressé Philippe de faire expédier des ordres pour sa défense, mais les ministres soutinrent que rien ne mancjuait et qu'il n'y avait rien à craindre.
Au moment de cette affirmation, on reçut la nouvelle que Gibraltar venait d'être pris en deux jours (le 4 août). Cette place, réputée imprenable, n'avait coûté aux Anglais que la peine d'y monter.
Le 24 août, eut lieu la fameuse bataille navale (le Malaga, qui dura douze heures. Le comte de Toulouse commandait la flotte française, très inférieure à celle des ennemis. Il eut sur eux
l'avantage, mais n'emporta pas une victoire décisive, et cette journée glorieuse pour notre marine au point de vue de la bravoure de nos troupes, fut fatale pour la puissance maritime du roi de France; mais, à ce moment, on était bien éloigné de le prévoir ; persuadé que Gibraltar serait bientôt enlevé aux Anglais, on se prépara à en faire le siège. Mais revenons à Madrid. Le Conseil des Ministres ayant pris la forme désignée par le roi de France, Grammont aperçut pendant les délibérations que Philippe avait plus de qualités royales qu'on ne lui en avait reconnu jusqu'alors ; il en parle avec éloge dans ses dépêches et loue le cœur excellent de la reine:
« Il fallait à tout prix la gagner, dit-il, sensible, lière, aigrie par les mortifications qu'on lui avait données, elle pouvait causer de grands embarras. » Louis XIV le craignit et lui écrivit une lettre extrêmement forte qu'il termine ainsi :
« Je sais que votre esprit est fort au-dessus de votre âge, je suis ravi que vous entriez dans les affaires ; j'approuve que le roi votre mari vous confie tout; mais vous aurez encore longtemps besoin l'un et l'autre d'être aidés, puisque vous ne pouvez avoir ce que l'expérience seule peut
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donner. Je ne saurais vous servir autant que je le voudrais si nous n'agissons de concert, si vous ne vous confiez à mes ambassadeurs qui n'ont nul intérêt en Espagne. Quand vous aurez des raisons ou des inclinations particulières, marquezle-moi directement. Je m'y rendrai certainement si elles ne sont point dangereuses ; car je ne désire rien tant que de vous faire plaisir et de vous marquer ma tendresse dans les petites choses comme je crois le faire dans les grandes. »
Nous avons vu que la reine, sans trop savoir pourquoi, n'aimait pas le duc de Berwick. Philippe demanda un autre général à Louis XIV, qui lui envoya le maréchal de Tessé, écuyer de la duchesse de Bourgogne pour lequel Leurs Majestés montraient du penchant. Lorsque le maréchal quitta Paris, la duchesse de Bourgogne lui recommanda vivement de l'instruire des moindres détails concernant sa sœur et la cour de Madrid. Il n'y manqua pas et lui fit entre autres un récit fort amusant de la cérémonie de la Grandesse qu'on venait de lui accorder.
« La cérémonie de me faire couvrir se fît hier dans la forme ordinaire : le duc de Veraguas me vint prendre avec un cortège d'un gTand nombre
de carrosses, et me conduisit dans la chambre de la cérémonie ; tous les Grands y étaient le long d'un des côtés de la muraille. Je marchais entre le majordome et le duc de Veraguas ; trois révérences en entrant, trois révérences au milieu de la chambre et trois autres en approchant le roi, assis et appu3'é sur sa table. Je voulus lui faire un compliment et demeurai tout court. Le roi me dit cette parole rare et qui ferait son cocher Grand si il lui disait de se couvrir quand il pleut : « Cubridos, conde de Tessé » (couvrez vous, comte de Tessé). Je me couvris; après avoir pris selon l'usage la première place au rang des Grands je retournai lui parler couvert, après quoi l'on le reconduisit dans son cabinet. »
On sait que par un privilège bizarre, les Grands d'Espagne avaient le droit de rester couverts devant le roi.
« Mais le beau fut chez la reine, où tous les Grands retournèrent se placer le long de la galerie et les dames de la reine en grand nombre de l'autre côté, le tout debout, et la reine vêtue et coifTée à l'espagnole, assise sous un dais et sur une estrade. Son majordome vint me prendre à la porte : nous entrâmes, le duc de V^eraguas à ma gauche et le majordome à ma droite. Trois rêvé-
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rences furent fuites en entrant, trois autres au milieu de la galerie et trois autres au pied de l'estrade. Je la montai seul, et le genou en terre je voulus faire un compliment que la reine interrompit pour me le faire manquer. Elle y réussit.
» Cette cérémonie sérieuse ne le fut guère. La reine me dit comme le roi : « Cubridos » et je me couvris. J'eus l'honneur de lui baiser la main avant de me relever et peu s'en fallut qu'en manquant le pas de l'estrade je ne tombasse : je pris, suivant la coutume, la première place à la droite des Grands et je retournai parler couvertà la reine. Après quoi son majordome me remit entre les mains de la camarera mayor, qui me conduisit tout le long du côté des dames qu'elle me nomma toutes l'une après l'autre, et à chacune par conséquent, révérence et compliment. »
Dans cette situation critique, Tessé s'avisa d'un expédient qui lui épargna la difficulté d'improviser ces discours obligatoires : « Comme pas une ne m'entendait et que je n'en entendais aucune, je commençai, dit-il, mon Pater, mon Ave, mon Credo et tout ce que je sais de prières pour leur dire quelque chose.
» Pendant cette cérémonie, la reine est dans la même place et dès qu'elle est faite les Grands repassent devant elle avec une profonde révérence et chacun s'en va. Le duc de Veraguas nous donna un grand et magnifique dîner, après lequel il y eut une comédie espagnole. »
En arrivant de Téléaante cour de Versailles et durant le séjour que Tessé fit à Madrid, il fut frappé de voir à quel point la reine était mal habillée ; c'était du reste l'opinion du roi. Tessé écrit à la duchesse de Bourgogne :
Madrid, 18 novembre.
« Je me suis mis, madame, dans un engagement pour vous auprès de la reine votre sœur ; il vous en coûtera quelques petites choses et vos ordres à madame de Maillé. Voici comment cela s'est passé.
» La reine revenait de la chasse avec le roi en justaucorps, perruque et chapeau ; quant au chapeau elle le porte quasi aussi bien que vous, elle n'en a pas besoin ; mais en vérité, vous ne voudriez pas qu'une reine, votre sœur, eût une perruque, un justaucorps et une jupe comme celle
qu'elle avait, moitié française, moitié espagnole. Le roi me dit : « Avouez que la reine est habillée de méchant air ». La reine me dit la môme chose; je haussai les épaules, et enfin je fis l'imprudence de lui dire : « Madame, pourquoi Votre Majesté ne mande-t-elle pas à ma maîtresse de lui envo3'er un habit de chasse bien coupé ; vous êtes à peu près de même taille, et votre tailleur raccommoderait ici ce qui pourrait n'être pas précisément comme pour elle. — J'en serais fort aise, me dit la reine, mais je n'ose et ne veux point embarrasser ma sœur. — Je m'ofïre, lui dis-je, à faire cette négociation, dans laquelle je suis certain de réussir. — Je le veux bien, répliqua la reine, pourvu que ce ne soit rien de magnifique, mais un justaucorps bien coupé, des manches bien faites, enfin un habit comme un des moindres ■que ma sœur porte quand elle va en carrosse à la chasse, car pour moi je ne monte jamais, ni ne monterai à cheval.
» Vous voilà donc par moi, madame, dans un engagement que, j'espère, vous me pardonnerez et enfin nous vous demandons un justaucorps et une jupe de drap rouge, gris ou bleu, avec un ou deux galons de bon goût ou des boutonnières. JVous vous demandons une perruque, car la sienne
est horrible ; le tout comme pour vous ; que si même tout cela pouvait s'acheter avec assez de diligence pour que le courrier que j'envoie put le rapporter, supposant qu'il séjournera trois jours au moins avant d'être dépêché, je crois que cet empressement ferait plaisir... »
La commission dont s'était chargé Tessé réussit à merveille, et par le retour du courrier, la duchesse de Bourgogne envoya à sa sœur un fort bel habit de chasse, avec lequel la reine se fit peindre.
11 est un fait digne de remarque que nous ne devons pas passer sous silence, car il montre bien le caractère de la reine. Loin de se plaindre de la vie mélancolique qu'elle mène à Madrid, elle n'en parle jamais. Sa grand'mère s'en inquiète, la questionne ; elle ne répond rien à ce sujet et cache soigneusement à sa famille l'ennui et la tristesse morne qu'elle éprouve depuis l'exil de la princesse des Ursins ; mais quel que soit l'effort qu'elle fasse pour cacher sa peine, son cœur déborde et finit par éclater dans une lettre désolée à madame de Maintenon, la première dans laquelle son chagrin se montre sans déguisement :
« Je vis, Tordinaire dernier, dans quelques nouvelles, que vous étiez un peu incommodée. Je m'intéresse trop à vous, pour ne vous en pas marquer mon inquiétude. Croyez que tout cela ne sont point compliments, mais choses qui sortent de mon cœur. Je me flatte d'avoir bientôt une nouvelle raison de vous aimer, en apprenant que le roi, mon grand -père, m'aura accordé la grâce que je lui ai demandée sur la princesse des Ursins. Car, je vous assure que rien ne me fera tant de plaisir, par mille raisons, mettant à part les principales qui regardent le service des deux rois. Je vous dirai que je suis persuadée que si vous étiez témoin de la vie que je mène, vous n'oublieriez rien pour le retour d'une femme qui peut la changer. Il est vrai que quand je suis avec mon cher roi, je n'ai besoin de personne pour me consoler d'être dans un pays tel que celui-ci. J'oublie alors toutes mes peines. Mais de tout le jour vous pouvez compter que je ne suis pas deux heures avec lui. Il est continuellement occupé par ses affaires, par ses audiences, et quand il n'en a pas, par la chasse, son unique divertissement. Ainsi je passe ma vie tout le jour, seule dans ma chambre. La princesse des Ursins vous dira combien les Espagnoles sont divertissantes ;
et VOUS jugerez que je n'ai pas tort d'aimer mieux être seule, qu'avec elles. Vous connaissez aussi l'esprit et l'humeur agréable de cette princesse. Elle m'amusait fort quand elle était ici. Elle m'adoucissait le joug auquel je suis condamnée. Ainsi, quand ce ne serait que par pitié, vous êtes obligée en conscience de demander fortement au roi de me la renvoyer vite. Mais cette raison n'est rien en comparaison de toutes les autres qui seraient trop longues à dire... »
En écrivant cette lettre, la reine savait bien qu'elle serait lue par son grand-père, et c'était une raison de plus pour dépeindre sans l'atténuer, la triste existence qu'elle menait à Madrid. L'effet en fut immédiat et cette impression venant s'ajouter aux inquiétudes de madame de Maintenon fit accorder à la princesse la permission de retourner en Espagne.
Louis XIV s'était réservé le plaisir d'annoncer lui-même à la reine le retour de madame des Ursins, avant que celle-ci le sût. La joie de Marie- Louise éclate dans toutes ses lettres. Elle écrit à madame de Maintenon :
« Quelle obligation ne vous ai-je point, madame.
de la grâce que je viens d'apprendre en ce moment, que le roi mon grand-père m'a accordée, de laisser revenir en ce pays-ci la princesse des Ursins? Je ne doute pas que vous n'y ayez eu beaucoup do part. Mes sentiments sur cela sont inexprimables. Ce qu'il faut que vous fassiez à présent, c'est de presser la princesse de venir le plus tôt qu'elle pourra, quoique je croie qu'elle fera toutes les diligences possibles.
» Je suis charmée de mon grand-père : il faut avouer que c'est un grand roi, et qui sait rendre justice à qui le mérite ! Je voulais vous dire sur tout cela mille choses : mais je suis si aise, que je ne sais ni ce que je fais, ni ce que je dis. »
Elle fait part de sa joie au maréchal de Tessé auquel elle avait confié ses peines. « Eh bien! monsieur, lui dit-elle, la princesse des Ursins me revient, j'en suis pénétrée de joie et je sais que ma sœur est de même et qu'elle lui a fait merveille ».
Puis à madame de Maintenon :
« Il est, je crois, temps que je réponde à votre lettre du 22 février. Vous aurez su par ma sœur la raison pourquoi je ne l'ai pas fait plus tôt. Je
VOUS avoue qu'il faut une meilleure plume que la mienne pour soutenir un commerce où vous mettez tant d'esprit et de sentiment.
» La tendresse que j'ai pour ma sœur est si grande qu'on ne la saurait exprimer. Je crois que je mourrais de joie, si je la revoyais une fois en ma vie. La princesse des Ursins peut vous dire tous les projets que j'ai fait pour arriver à ce bonheur, qui, au pis aller, comme vous dites, sera au mariage de mon neveu. Il est vrai que je ne serais pas fâchée d'avoir des enfants, par toutes les conséquences favorables que la fécondité des reines porte après elles. Mais aussi je vous avoue que je ne suis point fâchée de n'avoir jjoint encore commencé. Je n'en souhaite que très peu. Car, quoique je n'aie pas encore éprouvé, ce que c'est qu'une grossesse et des couches, je comprends fort bien que cela n'est pas assez bon, pour être tentée d'y revenir souvent. Il faut à cette heure que je vous gronde un peu touchant le manger de ma sœur dont vous me parlez. Pourquoi ne la grondez-vous pas ? Pour moi, je mange peu et des choses qui ne puissent pas me faire de mal. Je vous assure que, sur la demande que vous avez faite à la princesse des Ursins qu'elle vous dise mes défauts, elle a plus
à VOUS répondre que quand vous lui demanderez mes vertus, qui sont, pour mon malheur, en très petit nombre. Je vous assure que je ne souhaite pas moins que vous la prise de Gibraltar et de Verrue : car j'en connais l'importance. Vous me demandez de quoi vous pouvez m'entretenir pour me divertir : je vous dirai que je trouverai bon tout ce qui viendra d'une personne que j'estime et aime autant que vous. Mais, au nom de Dieu, écrivez-moi souvent! Je ne veux point vous incommoder : mais croyez que vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir : que vos lettres soient gaies, qu'elles soient tristes, elles me seront toujours très agréables, aussi bien qu'au roi, qui a pour vous des sentiments tels que vous pouvez désirer, et qui n'a pas été moins charmé de votre lettre que moi. Vous ne me faites pas un petit plaisir en me parlant de la passion que M. le duc de Bourgogne a pour ma sœur. Car, selon moi, une femme ne saurait être heureuse, si elle n'aime son mari, et si elle n'en est aimée. Ainsi je suis ravie que cela soit dans une personne que j'aime plus que moi-môme. Gomme je vous regarde comme une de mes meilleures amies, je ne puis m'empêcher de vous marquer l'extrême inquiétude où je suis, depuis que j'ai appris que
la princesse des Ursins a eu la fièvre doubletierce : ce qui me fait attendre les courriers avec une très grande impatience. Mes lettres doiventelles être gaies ou tristes? Conduisez-moi : car, à tout prix, je veux plaire. Vous avez beau dire que de trois cents lieues on ne saurait guider personne. Je sais que vous avez les yeux très bons. Donnez-moi donc cette marque d'amitié. Car, malgré mes bonnes intentions, malgré l'envie de me faire une réputation irréprochable, je ferai mille fautes, si vous ne m'aidez de vos conseils. Souvenez-vous de qui je suis sœur, souvenezvous de qui je suis fille. Souvenez-vous combien je suis votre amie ».
Cette jolie lettre, écrite en l'absence de madame des Ursins, prouve une fois de plus que la reine n'avait pas besoin d'aide pour sa correspondance.