‹ Une reineChapitre 2 sur 21 · LA CHAINE · texte numérisé non relu

LA CHAINE

La duchesse de Lëwen s'avançait au bord des pelouses. Elle marchait délicatement; elle semblait debout sur le bord même de ces nuages magnifiques dont le couchant ne cessait de se désemplir. Il y avait la lumière la plus fine, la plus noble, criblée à travers une neige de vapeurs, merveilleuse à profiler les bouleaux, les tilleuls et la grâce longue des peupliers sur une eau plaintive.

Lôwen s'arrêtait avec le vent. Elle repartait quand le flot tiède de l'air emportait sa chevelure. Toute la beauté du Nord éclatait sur elle : les yeux d'eau de mer, la chevelure en flammes d'argent, le teint d'aube, de frimas et de lilas rose.

Elle rejoignit la reine, assise sous les hêtres rouges, dans un flot de soie nacre et de cygne :

— Vous êtes bien belle et bien terrible, Lowen, dit Hélène-Marie.

Lôwen rit, d'un rire aussi argentin que sa personne.

— Vous êtes plus belle, Majesté.

La reine brillait d'une grâce nombreuse, pâleur presque espagnole, grands yeux d'ombre violette, chevelure de nuit ardente. Le rythme de son geste était plein de séduction nuancée; le trouble des races antiques animait ses lèvres vives et, dans sa démarche, elle répandait cet enchantement qui rend la volupté parfaite.

On apercevait, au haut des pelouses, le palais du Printemps, ses colonnades, ses lions de marbre, de bronze et de granit, les vastes

ombres de ses portails, ses flèches, ses tours superposées au hasard des siècles.

La jeune reine le contemplait, craintive. Elle y passait les mois où l'âme reverdit avec les prairies; elle le redoutait, comme un séjour de méditation noire, auprès de son compagnon de chaîne, au visage mort, à l'âme morte, le pauvre Egbert IV, roi du Weissberg, pour qui son cœur était plein de fraternité et de pitié conjugale.

Lôwen, impatiente, déchirait du gazun. La reine et la cour lui accordaient une de ces indulgences qui se rencontrent, pour certains êtres, dans toutes les classes. Cent choses lui étaient permises, qui eussent paru, sinon blâmables, du moins inquiétantes chez d'autres. Elle était, enfin, favorite. Et l'on croyait sa vertu parfaite. Ceux-là surtout qu'elle avait jetés au désespoir y rendaient un éloquent hommage.

Hélène-Marie reprit avec indulgence ;

— Vous êtes nerveuse, Gitel... à qui le tour de souffrir?

— A personne ! Il n'y a plus un homme à la cour qui vaut seulement qu'on le tourmente... Mon âme est fatiguée comme si elle avait gravi des montagnes.

— La peine des autres vous retombe sur le cœur.

Lôwen jeta vers les feuilles un regard d'ennui et de moquerie :

— Ce serait bien injuste pour avoir donné l'illusion de la vie à des phoques.

— De la vie de souffrance, Lôwen.

— Il n'y en a pas d'autre. Majesté!

Tout le visage de la reine se contracta comme une fleur sensitive, et, vivement :

— Vous n'en croyez rien, Gitel ?

Lôwen se mit à rire :

— Pas pour moi!... Mais pour ces Allemands tristes, comment les éveiller sinon par de la tristesse ?

Hélène-Marie se pencha sur les herbes. Un désespoir mortel, une convulsion d'horreur

entrouvrit sa bouche. Elle dit — parlant pour elle-même, mais avec l'instinct irrésistible de la confession :

— Petite Lôwen, que je voudrais souffrir! Que je voudrais être une créature humaine, et craindre des événements, des actes, des sentiments ou des êtres ! Que je voudrais attendre quelque chose qui peut venir ou ne pas venir — qui me donne l'alternative du désespoir et de l'espérance! Lôwen, j'ai vkii jusqu'à vingt ans, par la cécité divine de la jeunesse; — je n'ai pas aperçu l'effroyable limite de mon exil. Que c'était bon de vivre... quand les tilleuls de Niemar fleurissaient tous ensemble leur hymne de parfum et d'amour ! Je me croyais faible, environnée de périls, de douleurs, de menaces. Je goûtais la peur secrète de vivre avec une telle volupté, Lôwen ! Mais quand j'ai vu que je n'étais pas une créature réelle, qu'il n'y aurait jamais de peines imprévues et jamais de crainte et jamais d'espérance, ah ! je me suis tout entière tournée vers la mort !

Elle parlait, lasse, pleine de l'enchantement perdu de sa jeunesse, et d'une telle ardeur mystérieuse que Lôwen demeurait fascinée. Tous les charmes de l'inutile royauté étaient sur elle, toutes les grâces d'une magnifique impuissance. Lowen partagea, quelques secondes, cette amertume. Car elle aussi se sentait enveloppée de chaînes. Mais elle les secouait par mille aventures légères; et la souffrance des autres la consolait de sa vertu. Elle avait le don de la gaieté, le goût de la taquinerie et tous les bénéfices d'une humeur versatile.

Elle s'agenouilla et baisa, en silence, pieusement et passionnément, les mains de la reine.

Hélène-Marie regretta d'avoir parlé. C'était inutile. Elle savait ne pouvoir rencontrer la pitié, et ne le désirait pas. Toute peine, qui n'est point concentrée sur un être ou un événement, est solitaire. Mais Lôwen était parfaitement discrète, loyale, fidèle, et d'un sens admirable : il n'en était pas plus que d'avoir parlé aux hêtres rouges.

Le silence. Une atmosphère sinistre enve-

loppait les belles créatures. Elles écoutaient la cloche des funérailles qui, à telles heures, sans motif, retentit dans les âmes. Et l'espace, autour d'elles, avec une langueur étincelante, une beauté de silence et de fertilité, s'étendait sur les contours, la palpitation et la couleur des choses. La chevelure fraîche des pâturages se confondait aux cimes pâles; les forêts immobiles, telles de verts troupeaux sans nombre, gravissaient le firmament, descendaient les molles collines, ou s'arrêtaient, incertaines, aux âpres solitudes ruineuses des moraines.

Des fins nuages frangés s'attardaient dans les replis du Mont-Bleu et des Cornes-d'ivoire, ou voguaient, comme des méduses de l'éther, comme des coquilles doublées de soie blanche et des laines diaphanes. Il y avait tant de fleurs qu'elles encensaient l'étendue ainsi qu'une basilique.

Deux silhouettes surgirent, sur le haut de la route montante, aux confins des parterres. Elles avançaient lentement; elles se tournèrent quelques minutes vers Rothstadt, la ville des

deux fleuves, visible dans le pli des collines, comme une cité de mirage.

Lôwen, lasse de se taire, murmura :

— Nimburg avec son neveu...

La reine, tournant sa tête languissante, et les paupières entre-closes, regarda. On distinguait mal : à peine si l'on pouvait reconnaître le vieux chancelier Nimburg. Pour Lôwen et même pour la reine, un vague intérêt s'attachait au jeune homme, — nouveau venu et point encore présenté à la cour.

La disposition du paysage permettait aux femmes de voir sans être vues :

— Et voilà un petit, dit la duchesse, qui ne sera pas long à être mesuré.

— Pourquoi?

— Eh bien ! s'il a leur façon... la façon des Français ?

— Mais la façon des Français est charmante, Lowen, quand ils ont un peu de modestie.

Lowen tira de sa poche une petite longuevue d'argent, et l'ajusta :

— Leur modestie ! Ça leur vient-il jamais avant quarante ans ?

— Ni aux autres, Lôwen. J'ai connu l'orgueil et la vanité aux bouts de l'Europe... et pas moins misérable pour être froide, taciturne ou pédante, que pour avoir quelques grâces !

— Mais eux et les Anglais sont seuls à n'admettre aucun étranger. Jamais on ne pénètre leur âme — jamais on ne les connaît si l'on n'est pas né sur leur sol même • — pas à un seul pouce dehors ! Jamais ils ne s'ouvrent au reste de l'humanité. La comédie de leur tolérance est plus agaçante pour être plus aimable. Le mépris des Anglais est du moins si parfaitement bête qu'on peut leur pardonner...

Elle abaissa et remit sa longue-vue :

— On a bien fait de les abattre... il faut les abattre encore, encore, jusqu'à ce qu'ils n'osent plus même se regarder les uns les autres...

— Ingrate Lowen, ils t'aimeraient... ils te rendraient l'admiration pour la haine... Et l'on

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n'abattra pas leur orgueil. On pouvait bien faire ruisseler le sang sous les portes des temples et les murs d'Athènes, les Grecs gardaient leur divinité.

Lôwen leva ses bras vers les hêtres -.

— Les petits hommes bavards !

— Lôwen, Lowen ! Essaie de te figurer l'Europe où ils ne seraient plus : des Anglais, des Allemands, des Russes et des Latins — de belles races, mais plus cette chose si humaine, cette clarté, cette élégance si vivante qui se répand sur le monde... Ils ont été atroces, fous d'orgueil et de victoires, abominables pour les vaincus, insatiables. Ce n'est que l'histoire des hommes ! Mais la défaite, Lowen, laisse mieux paraître leurs qualités et leur charme. Avant un demi-siècle, tous les peuples frémiront à ridée qu'on eût pu les perdre — les Allemands plus que tous les autres. Il est si doux qu'ils nous donnent ce que nous n'avons point !

Hélène-Marie, souriant de son discours, l'interrompit, et changea sa voix qui s'était animée :

— Et ce jeune homme n'est pas Français...

— Sa mère est Française. Il doit lui ressembler! Ne l'a-t-elle pas obstinément gardé en France?

— Ce n'est pas un mal. Nous sommes secrètement alliés de la France. Longtemps le Weissberg n'a espéré qu'en elle.

— Non, ce n'est pas un mal, mais c'est la bonne preuve qu'il est Français.

Hélène-Marie demeura pensive. Elle vit les deux hommes disparaître au détour du parc. Elle dit, familière et pleine de tendre tolérance :

— Vous allez le faire désespérer, déesse argentine ?

— Ce ne serait pas déjà si désagréable ! La reine voulut sourire, mais l'amertume lui

retombait au cœur. Et, dans une association obscure, elle mêlait à sa méditation ce nouveau venu, disparu derrière les futaies. Car il figurait justement la vie hasardeuse. Tout devait lui paraître, dans ce début, incertitude,

aventure et péril. Il ne pouvait pas plus prévoir la bonne que la mauvaise chance. Un regard du roi, une impatience de la princesse douairière, cent riens allaient remplir sa vie et d'espérance et d'inquiétude. Encore qu'il fût de vieille souche, il pouvait rester à croupir dans un grade infime, un consulat, une chancellerie. Tous les vents de la faveur l'emporteraient comme une petite semence. Mais il vivrait ! Il croirait à l'illusion du bonheur et au malheur. Il y aurait entre son esprit et les événements ces ravissantes ténèbres qui suffisent à enchanter la courte existence des hommes.

La reine se leva sur la pelouse. Elle vit le soleil qui grandissait en descendant parmi les arbres. Sa rêverie devint plus confuse. L'ennui la saisit comme une nuit immense. Toute son âme vide se tourna vers la mort.

DANS l'orage

Maurice de Nimburg cherchait, dans le regard de son souverain, les signes d'une grande âme. Il ne trouvait qu'une noblesse indigente. Egbert IV avait des yeux de verre fumé, une longue figure de porcelaine sur un col trop fin, des épaules aiguës, chétives et retombantes. Son teint était faible, ses cheveux aussi pâles que ces vieilles chevelures dont la blancheur est jaunissante, ses lèvres petites, violâtres, craquelées. On sentait dans ce prince une langueur de mort : sa main était froide en été.

Il souriait de l'œil gauche, en signe de paralysie future, se raidissait d'une façon pénible, et hors des formules, ne trouvait pas aisément ses termes. Et regardant le vide, glacé, sa.

parole coulait goutte à goutte, avec ennui, dédain, mélancolie.

Quand il eut questionné, obscurément, le jeune homme :

— Nous sommes heureux, dit-il, de vous voir entrer dans la carrière suivie par votre oncle. C'est notre espérance sincère que vous suivrez ses traces, que vous aurez ses succès.

Un geste aimable, — et Maurice de Nimburg, s'inclinant très bas, prit congé. Il avait rêvé quelque chevalerie confuse, quelque ombre de grandeur légendaire. Non qu'il fût crédule. Il avait quitté la vieille morale vermoulue; il savait que sa génération et les suivantes se buteraient à la morale nouvelle, vague, flottante, douloureuse. Il n'avait l'illusion ni de son rang, ni du rang des autres. Mais il savait qu'il faut attendre que les hiérarchies meurent de mort naturelle et non par une abdication hasardeuse. Il ne lui semblait pas plus inutile de remplir son rôle de comte que celui de charpentier ou de peintre.

Respectueux de la royauté, par héritage,

s'il eût trouvé un prince de grande allure, de vive clarté, de sang généreux, le dévouement aurait prévalu.

Il craignit de servir avec tiédeur.

Cependant son oncle, Louis de Nimburg, le conduisait à travers des corridors. Quand ils furent dans la galerie des Lions, le vieillard se mit à dire :

— Et voilà une excellente entrée. Le roi a été charmant. Pourquoi as-tu l'air triste?

— Tout recommencement est un deuil : on enterre du passé !

L'autre regarda Maurice avec une bouche malicieuse. Il avait de jolis cheveux cendrés par l'âge, de grands yeux qu'il aimait à entrefermer, par coquetterie : ce geste avait accru, jadis, son pouvoir de séduction.

— Tu es déçu, fit-il. Tu en reviendras. La royauté n'est pas une affaire privée : c'est un besoin des peuples. C'est à ce besoin qu'il faut être fidèle.

Il ajouta à mi-voix :

'— Ce roi est fatigué et indulgent. C'est la

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bonne espèce : les rois héroïques sont une sale affaire !

Ils marchaient sous le grand péristyle des Ases. Une vaste contrée d'arbres, oii cent petites eaux claires se hâtent vers le fleuve, s'assombrissait sous un ciel fauve. L'orage s'enflait; on voyait tourner les nues. La plus vaste palpitait jusqu'au fond de l'occident, houille de vapeur brodée de lumière phosphoreuse. Les autres, se mêlant en désordre, accumulaient de la foudre. Et le soleil avait disparu. L'horizon n'était que forêts tremblantes : elles montaient au nord jusque dans les nuages noirs; elles ne s'ouvraient un peu que sur la ville de Rothstadt, blanche, fraîche et charmante comme une vierge saxonne, avec mille tourelles, la cathédrale pensive et le palais carré.

Les ramiers s'abattaient sur le parc; les grands corbeaux, qui voyagent du palais du Printemps au palais de ville, se posaient avec des cris de guerre. Tous les passereaux avaient disparu; les cigognes de la Tour du Phare se

tenaient aux abords de leurs nids comme des sentinelles pâles. L'herbe, les grandes passeroses, les lys divins, les jonquilles, avaient des gestes vifs et des troubles soudains. Il passait des vents fous sur les hêtres et les chênes, qui les rendaient pareils aux flots de la Baltique, — puis des silences anxieux comme si les forêts se taisaient dans l'épouvante.

L'air et le nuage imitaient véritablement une armée d'âmes fluides, soumises à des ordres subtils et des émotions profondes.

— Tu fais ton entrée au milieu des tonnerres, dit gaiement Louis.

— J'aimerai ce pays où les bois luttent encore comme des forces vierges pour conquérir la terre.

— Tu tiens ton bonheur. Tu peux durer ici. Cette cour est aimable, pleine d'agréments qui se dévoilent à l'usage. Le roi est froid, muet, mais il sait reconnaître les services avec libéralité — pourvu qu'on les lui signale. Il peut sembler difficile de lui plaire, mais il n'est pas indispensable d'être dans ses bonnes grâces

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pour qu'il vous soit fidèle. L'agrément de la princesse douairière a plus de conséquence. Tu sais qu'elle est également apparentée à la reine et au roi. Sa faveur mène à tout. Les ministres n'ont pas moins d'inclination à l'écouter que le souverain : elle sait agir sur l'Opposition même. Si tu éveilles sa bienveillance, et si tu la justifies, — car elle distingue entre ses amis de mérite et ses amis de sympathie, — nul ne peut prévoir ta fortune. Les débuts ne sont pas toujours faciles; Son Altesse n'a guère de mouvements spontanés : il faut la conquérir, par de la patience et de l'effort. Même si l'on a le malheur de lui inspirer de l'éloignement, tout n'est pas perdu : elle est juste, elle ne rejette jamais les talents. — Tu comprends qu'il vaut tout de même mieux lui plaire... Or, tu as un talent délicieux : tu lis comme un ange; et la princesse n'a pas de lecteur en titre. Ah! si j'avais lu comme cela! Je serais le second personnage du royaume!

Il soupira. Sa voix était charmante. Il se

sentit écouté et prolongea son bavardage : — Tu n'es pas un nigaud ? Tu sauras ruser. Tous les vrais sages ■ — qui sont tous parvenus — ont triché. Triche ! Le bien n'existe qu'en menue monnaie. Pas d'héroïsme surtout : l'héroïsme est une dureté et une offense à son prochain. Ma philosophie dernière, c'est que la plus grande vertu est un aimable compromis entre notre fonction sociale et nos bons instincts; mais jamais la fonction n'en doit souffrir ! Joseph II, avec une nature admirable, n'a pu être la providence de ses peuples pour ne l'avoir pas compris. Il connut l'amère tristesse de se voir exécré et d'avoir à réprimer des révoltes qui s'élevaient contre son libéralisme, parmi ceux-là mêmes qu'il avait prétendu favoriser. Le peuple n'est convenablement défendu que par des gens sortis de son sein : ils y sont le plus compétents. Le rôle des patriciens ou des riches est de répondre par de petites concessions, mais continuelles, à de grandes requêtes : ainsi l'équilibre s'établit sans les fureurs qui déciment l'humanité.

Posant sa main maigre et rapide sur l'épaule du jeune homme, il rit un peu sèchement :

— Ceci n'est pas inutile. Tu semblés loyal. On peut l'être, — par délassement, par jeu, ou par génie. Par paresse aussi, quelquefois — pour les petites choses. Mais jamais pour s'effacer : c'est favoriser les pires...

Il ajouta d'un ton rêveur :

— Sois indulgent pour toi; aime ton prochain, mais non comme toi-même. C'est la seule loi sûre, saine et sainte !

Maurice répondit avec douceur :

— C'est la sagesse d'un sage ! Mais je suis un passionné. Le dévouement ne me serait pas un sacrifice. Souffrir, - — pour quelqu'un ou quelque chose, — c'est ma plus forte image de volupté ! Le renoncement même, pourvu qu'il ait une cause ardente, m'apparaît moins douloureux que magnifique.

— Pour l'amour de Dieu, s'écria le vieillard, tu n'es pas une sotte créature démagogique, Maurice ?

— Rassurez-vous, mon oncle. Je ne crois.

comme vous, qu'aux petites concessions répétées à l'infini. Mais je suis plein d'une ardente pitié. Je voudrais savoir me conduire, et les plus beaux philosophes du siècle n'ont pu refaire un à peu près de morale ! . . . Toutefois la recherche de la morale pourrait me passionner...

— Pas au début d'une carrière ! Mieux vaudrait pêcher dans la mer Morte.

— Je ne pécherai pas dans la mer ]\Iorte. Mais j'ai le cœur vide... Je crains de ne pouvoir trouver de bonheur si, à défaut d'une croyance absente, je ne puis me consacrer à des êtres !

— Hé ! ne peux-tu te consacrer à toi-même ? Au firmament, le premier éclair jaillit sur

la nue ténébreuse, avec l'artillerie des foudre=. Le vent s'arrêta; la pluie, une grande rumeur fraîche, commença de rouler sur les feuilles. Au loin, Rothstadt, dans la pleine tourmente, — car l'orage avançait par étapes, — se perdait sous un voile de poudre d'argent.

Le bruit d'une cavalcade letentit sur la

route. Deux amazones surgirent au détour des hêtres :

— Sa Majesté ! murmura l'oncle.

Maurice, intéressé, dressa la tête. La chevauchée atteignait le grand perron, sous la marquise, à quelques pas des deux hommes qui s'inclinèrent profondément.

Les deux femmes, fouettées d'air et de pluie, apparurent étincelantes : la duchesse de Lôwen, d'élégance nacrée et de lumière; la reine, dans une amazone de drap perle, ses yeux de mélancolie ardente, sa pâleur magique, ses cheveux lourds d'humidité et comme prêts à se défaire.

Elle passa, avec une inclination légère, et disparut sous le portail des Rois Mages.

Le jeune homme, touché d'avoir vu la tristesse sur le visage de sa reine, murmura -.

— Il serait doux de se dévouer pour elle.

— Mais inutile. Sa Majesté n'intervient dans les affaires ni de la cour, ni du royaume. C'est une âme d'élégie, de lecture et de rêve. Elle s'efface devant la princesse douairière, et de-

meure le plus souvent silencieuse. Nous l'aimons; nous ne la connaissons pas. Elle n'a guère de protégé-, et d'amies que la princesse et cette duchesse de Lowen que tu viens de voir. Et pour tout dire, elle se suffit à ellemême : le dévouement serait de la poudre aux moineaux.

— Sa tristesse ?

— C'est de nature. Je ne l'ai jamais connue autrement. Les gens tristes sont peut-être les plus heureux. La gaieté est une convulsion.

La forêt et le lac se perdaient dans la même brume argentine que Rothstadt : la pluie féconde se précipitait en fureur; les ruisseaux s'enflaient, et gonflaient les étangs sonores. Sur toute l'étendue planait la force vierge des orages.

Et il s'élevait dans le cœur du jeune homme une force ardente et douce qui enchantait son exil.

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