LA PRINCESSE ROUGE
La princese douairière Thérèse-Henriette enveloppa Maurice de Nimburg d'un grand regard, un peu professionnel, de femme d'Etat. Elle éclatait de vie, le visage long, mais bien en chair, d'une couleur tendre de biscuit, avec des patines olive; des yeux gris de plomb, dont les pupilles se dilataient et se refermaient dans un scintillement de pierreries; le front large, craquelé de rides imperceptibles à distance; la bouche très relevée aux coins; un torrent de cheveux d'écume jetés avec artifi.ce en ondes qui se coupent de toutes parts -. quelques mèches encore rousses y faisaient une lueur de soleil couchant. Le corps grand, fin, aux beaux bras de Saxe, se perdait dans une robe en faille nacarat, ornée de dentelles et de
guipures pourpres, — et pas un ruban, pas une agrafe qui ne fussent rouges. Comme bijoux, la princesse ne portait que le rubis-feu, l'escarboucle, le corail, semés ainsi que des insectes sur une grande fleur fabuleuse.
Thérèse-Henriette passait pour avoir une sorte de génie. Les siens, et presque toute la cour, la croyaient capable de vastes projets. En réalité, elle avait un cerveau actif, mais en désordre, une adresse réelle à guider des hommes médiocres, le cœur excellent, l'humeur brouillonne, des manières séduisantes, simples, et, lorsqu'elle y visait, la plus parfaite allure de reine. De forts événements l'eussent étourdie, ou jetée aux hasards; mais, depuis la tragédie de 1860, le Weissberg sommeillait.
Elle plut au jeune homme par le naturel du sourire et la familiarité. Il la pressentit humaine, magnanime, capable d'actions et de désirs justes, et la désira supérieure.
Elle posa quelques interrogations rapides et brèves, car elle aussi avait potassé le Bonaparte, puis, rompant les préliminaires :
— Je revois vos traits dans cette jeune face, dit-elle au comte Louis; c'est d'un bon présage — avec, et c'est encore mieux, de l'ardeur!
— Votre Altesse m'effraie, ût en riant le comte. J'en ai vu tant mourir, de ces destinées ardentes... Nous le glacerons !
— Oh! pas tout de suite... Ces beaux yeux ont besoin de soleil !
Thérèse-Henriette se tourna vers Maurice de Nimburg :
— Fuyez son école ! Il croit à la sagesse égoïste, et il n'est de sagesse qu'en autriii ! Il n'y a pas de prochain, tellement notre prochain, c'est nous-mêmes. J'ai perdu ma vie pour l'avoir compris trop tard ! Placez votre âme en dehors, sur le grand champ des hommes ; ne la faites pas étouffer dans la cabane de l'égoïsme !
Elle parlait, d'une vive mélancolie, d'un accent de plainte, étrange dans son éclat de soies et de bijoux rouges. Elle anima Maurice. Il eut l'élan de jeunesse, l'appétit de servir, en Thé-
rèse-Henriette, ce que ses pères avaient servi. Il dit à voix basse :
— Votre Altesse me rend délicieuse la vision de l'avenir !
Louis de Nimburg avait son franc-parler. Quoiqu'il ne fût pas mécontent, pour Maurice, de l'entrevue, il se récria :
— Je veux bien que le prochain soit nousmêmes, mais alors nous sommes le prochain ! Et la sagesse est de penser au prochain le plus proche! Nous avons un renseignement clair sur notre personne et tout à fait obscur sur autrui. Le menuisier fera une table et non pas une cheminée : notre profession première, c'est la profession de notre moi; c'est une dérisoire folie que de faire la profession de notre voisin. Laissez le voisin se tourner pour son compte : s'il ne s'y entend pas, il est mauvais artisan et doit, dans l'intérêt de l'ensemble, être abandonné à sa maladresse... Votre Altesse prêche la pire démagogie — qui non seulement ferait de tous les honnêtes gens la proie des faibles d'esprit et des faibles de volonté,
mais qui ne laisserait subsister aucun pouvoir — (et moins encore la royauté) — durant vingtquatre heures.
Cet argument désarçonnait chaque fois la princesse. Esprit fait pour nuancer ses actes et ménager son influence, elle ignorait l'art de raisonner. Toutes ses idées générales demeuraient des sentiments. Elle regarda Nimburg, avec un sourire fâché qui lui levait les sourcils aux tempes, et s'écria :
— L'autorité et l'amour d'autrui sont des choses aussi peu comparables que la volonté et la chute des corps. Si ma volonté est assez absurde pour me pousser à franchir le parapet d'un gouffre, la pesanteur m'y fera choir — et si l'amour d'autrui me porte à méconnaître l'autorité, je n'aurai plus même de force pour secourir autrui !
— Mais, reprit Nimburg, si je vis en autrui au lieu de vivre en moi-même, je n'ai plus d'existence personnelle, je ne puis acquérir d'autorité, je demeure confondu dans la masse, capable encore de remplir une fonction im-
posée, mais incapable d'en imposer une aux autres. Et voilà le principe d'autorité éteint dans l'œuf! L'égoïsme seul le ressuscitera!... Il n'y a pas d'exemple d'autorité sans une énergique vie individuelle, sans la passion virile de soi-même, sans un salutaire mépris de la vie des autres !
— J'aimerais mieux, fit la princesse avec une horreur sincère, me jeter dans une île que de vivre sur ces horribles principes !
— Ce royaume y perdrait trop, fit le comte en s'inclinant. Il faut préférer que Votre Altesse vive en contradiction avec elle-même !
La princesse ouvrit un éventail d'ébène, sculpté par un habile forestier des Sept-Montagnes, et, l'agitant d'une main devant son visage, elle dit à Maurice d'une voix douce, avec un demi-rire, mais attentive, mais les yeux sérieux, — et donnant l'illusion parfaite de la pénétration :
— Je suis sûre que vous avez aussi réfléchi sur ces choses. Dites-nous votre pensée.
Maurice rougit. Il appréhenda de rompre le
charme. Mais il ne put surmonter le besoin d'être véridique :
— Ma pensée est confuse, dit-il, et tout avis sur l'autorité me semble une prophétie. Mais enfin, l'amour du prochain diminue l'autorité. Il n'est pas difficile de voir que les hommes sont moins inégaux depuis qu'il y a plus de douceur et déconsidération mutuelles. On peut croire que l'autorité diminuera toujours davantage. Mais j'imagine que les gouvernants et les gens en place n'ont pas plus à s'en préoccuper que de régir, par testament, les actes de leur descendance dans plusieurs siècles. Une autorité est l'effet des intelligences, des instincts, des goûts, des coutumes d'une masse d'hommes. Elle ne peut subsister longtemps si elle a cessé d'être cet effet.
Thérèse-Henriette interrompit vivement -.
— Mais alors vous êtes de l'avis du comte?
— Non, madame. Car je nie que l'autorité puisse utilement combattre la bienveillance : elle se perdrait.
— C'est l'abdication ?
— L'abdication est une chose violente, elle ne saurait créer que le désordre.
La princesse garda un instant le silence. Elle était consternée.
— Eh bien ! fit-elle enfin, — avec une douceur fausse, — peut-on servir une royauté avec ces idées de chute finale?
Sa voix attendrit Maurice; il s'écria, avec une généreuse véhémence :
— Ne peut-on vivre avec l'idée de mourir? Ne peut-on goûter des plaisirs avec la pensée qu'ils ne seront plus, demain, qu'un souvenir? Sur cette terre de mes ancêtres, la royauté est pleine de sève : elle est dans l'imagination de ses habitants pour plusieurs générations. Elle est le plus puissant, et presque le seul moyen d'être tout à fait hommes pour ceux qui, nés serviteurs de la cour, ne peuvent prendre qu'un contact d'étrangers avec la multitude. Et ma soif de dévouement, madame, est peut-être aussi forte que celle d'aucun de mes aïeux aux temps 011 Gustave-Henri tenait tête aux armées de l'Empire ! Je porte en moi.
comme la vie, l'ardeur de me donner, pour peu que ce soit noblement !
— Bien ça ! Bien ça ! cria Thérèse-Henriette avec une ardeur naïve, une joie presque maternelle... Voilà le beau sang de jeunesse qui défait votre mauvaise philosophie !
Cette vivacité fut décisive pour les débuts de Maurice. Elle le délia, elle lui arracha un cri de nature qui toucha profondément la vieille princesse :
— Ah ! madame, il me semble bien que c'est à vous que j'aurais une joie véritable à consacrer tout mon effort !
— Et vraiment, fit-elle, avec un rire humide, les gens de France ne l'ont pas perdu !
— Il ne sera que trop enthousiaste, fit Nimburg avec un sourire hypocrite...
Il était ravi de la tournure des choses. Il croyait à la chance, et il espéra que Maurice possédait cette vertu mystérieuse. Presque effrontément, il usa de la bonne disposition de Thérèse-Henriette :
— Votre Altesse ne veut-elle pas mettre à
l'épreuve le dévouement de ce mauvais garçon, en lui faisant faire sa lecture?
— Mais sûrement. Je vous ai dit que je deviens chaque jour plus incapable de lire par mes pauvres yeux : c'est la migraine assurée. Et la voix du pauvre Derville me jette dans la neurasthénie.
Elle prit un livre sur une console. Maurice posa un regard d'attendrissement et presque de nostalgie sur cette couverture jaune. C'était un Gyp. Et tandis qu'il commençait l'ironique et légère lecture, il se sentait accomplir un acte aussi décisif, pour sa destinée moderne, que l'homme du moyen âge allant à sa première bataille.
Il lisait bien — sans jeu d'acteur, d'une voix riche, pleine, nombreuse, qui ne lassait point. La princesse s'était jetée en arrière, d'un geste d'aise et de repos. Et la frêle odyssée d'Antoinette de Champreu parut lui plaire. Elle en laissa passer cinquante pages sans mot dire. Puis :
— Il doit y avoir dans certaines voix un ré-
confort, ainsi que dans certaines atmosphères. La vôtre est comme un matin clair sur la montagne. Et je crains bien de faire souvent appel à votre dévouement !
— La lecture à haute voix est une bonne hygiène ! fit Louis de Nimburg.
Et, prenant congé, il emmena son neveu dans les jardins. Il exultait, il s'appuyait tendrement sur le bras du jeune homme :
— La princesse a été divine, et toi, petit, tu as peut-être bien la bonne main. Si tu mets seulement un grain de raison dans l'affaire, il n'y a pas de limites à ton avenir.
L'ivresse légère du succès étourdissait Maurice. Son âme était tout aimantée vers cette vieille princesse. La vie apparaissait agile, tumultueuse et claire, soulevée sur des nues. Ainsi que dans les jours où la santé physique approche d'être excessive, il voyait une facilité étonnante aux choses; il oubliait l'anxiété, l'angoisse du désir, la crainte éternellement tapie dans les encoignures de l'âme. Et pris d'un enthousiasme aventureux, gentiment
absurde, pour l'aimable sourire, pour la vivacité, pour la spontanéité de Thérèse-Henriette, il portait vers elle l'instinct servant — (et même un peu servile) — transmis par les ancêtres. Il ne lui déplaisait point d'entrer par la petite porte obscure de la faveur. C'est la porte d'amour du sort. Il faut bien se raidir contre soi-même, et avoir vieilli, pour ne la point préférer : le cœur la trouve plus sûre et plus hospitalière, avec un charme de contes de fées et de légende tendre.
Maurice ressentait aussi l'heureuse volupté d'avoir plu par une séduction personnelle, par un charme physique, de voix et de geste, plutôt que par un mérite d'intelligence. Son enthousiasme en avait plus de grâce et de sincérité sentimentale. Et il dit, dans son agitation gaie :
— La princesse m'a réchauffé le cœur !
— Ne manque pas de le lui laisser voir. Un peu d'exagération plaira. C'est le défaut de cette bonne diplomate de ne pas bien savoir distinguer le dévouement discret. Mais prends
garde : elle est changeante. Elle se glace sans raison, se ferme, se tait — pour se punir de ses expansions. Elle t'en voudra de lui avoir trop plu — et te fera payer ses torts et ses déconvenues. Mais il n'y a qu'à attendre : ses retours sont charmants et proportionnés à ce qu'elle a causé de peines. — Elle rend trois sourires pour une moue, dix faveurs pour une disgrâce!... Enfin, tes cartes sont bonnes. Mais le génie de la fortune, comme celui de la science, c'est d'y penser toujours! — Pense toujours... à toi !
Ils étaient arrivés à l'extrême droite du palais. Le lac des Cigognes y semble plus proche. Il battait mollement contre les vieux rocs millénaires. Les mouettes, petites comme des papillons blancs, se levaient dans une lueur vaporeuse, ou se posaient sur les vagues de saphir et les lisérés d'écume.
Maurice écoutait mal. Sa jeunesse battait de l'aile. Son âme était vague, pleine, émue à l'excès, agitée d'un plaisir aussi confus que les fumées de Rothstadt, sans une pensée stable
ni une image nette, tourbillonnante comme des oiseaux dans la brume.
— Allons ! fit Louis de Nimburg, — rentre chez toi, — et rentre en toi-même ! Tu as besoin d'être seul.
Sa main se posait sur le bras du jeune homme, avec une pression légère; et Maurice sentit que cette âme froide, attentive, ironique, dont tous les jours avaient été un calcul et tous les actes une tactique, lui était aussi tendrement, aussi généreusement dévouée qu'une âme de père.
l'enchantement
Le dîner de cour avait été mélancolique. Le roi souffrait. Ses reins étaient lourds et pénibles. Il se tenait raide, le regard inquiet, humble devant le mal et son mystère. Sa tristesse
se répercutait sur la longue table et sur les glaciales statues blanches, debout tout autour des murailles, comme les habitants d'une planète sans soleil.
Maurice, assis entre deux voisines âgées, taciturnes, et même un peu sourdes, avait tout loisir pour observer. Cette cour lui apparaissait admirable par ses femmes. Elle offre une profusion d'aristocratie blonde, de visages resplendissants, de chevelures fleuries, d'yeux trempés aux lacs et aux ciels clairs. Lôwen y étincelait ainsi que l'étoile Wega parmi les astres du pôle — plus mobile, plus onduleuse, plus frémissante et comme doublée par la vitalité de ses grâces, par le renouveau de son teint et de sa bouche aux mille sourires. Mais la reine semblait une beauté étrangère ■ — plus même que les Françaises, les Espagnoles et les Italiennes semées dans ce jardin de femmes. — Elle était aussi la plus rêveuse, encore qu'elle fît effort pour sortir de soi-même, et qu'elle fût unique à donner avec le sourire et la parole, la lumière de son regard. Avant le
dîner, elle avait dit quelques mots à Maurice, les plus simples, comme elle en pouvait dire au débutant confondu dans la foule. Et ce fut le profond souvenir qui fixa le comte, qui épanouit la fleur mystique de la royauté. I) souhaita les sacrifices sans nombre, la volupté de répandre son sang pour la souveraine. Il garda pour toujours le murmure de cette voix, le mouvement de ce divin visage, le geste où éclatait une majesté si douce.
A l'issue du dîner, Louis de Nimburg présenta Maurice au duc et à la duchesse dv^ Lôwen. La nature avait taillé le duc en colosse. Il était vaste, — haut, large et profond, — la voix, le teint d'un Gambrinus, intempérant comme un dieu, grand assassin de cerfs, de sangliers et de coqs de bruyère. Mais toute sa force, toute sa joie native étaient tenues en échec par la seule faute d'un gros orteil. La goutte y tenait ses assises; la glace, le déchirement, le feu y figuraient l'enfer de Dante.
Attentif et sensible comme un baromètre, cet orteil punissait tous les excès de Lôwen; il inspirait au malheureux colosse une épouvante affreuse; il rompait les bons sommeils pesants qui suivent les fatigues de la chasse ou de la table. Et le géant héroïque remplissait la nuit de hurlements, de soupirs et de prières en petit nègre.
Le duc parlait rudement, sans délicatesse, avec bonhomie. La race et l'éducation rendaient supportables sa voix trop grosse, son rire qui semblait jaillir d'une futaille. Il était cordial, simple au sens mondain, intelligent dans les choses de la nature, bon observateur de bêtes, d'arbres, de mares et de rochers.
Il convia Maurice aux grandes chasses du Weissberg :
— C'est ici le jardin de Noé, dit-il. Depuis Rothstadt, jusqu'aux moraines de la Côte d'Ivoire, il y a vingt climats — toutes les plantes et presque toutes les bêtes du temps
des rois primitifs. On trouve en nombre les deux ours des montagnes, le bouquetin, le sanglier, le lynx, le loup, le renard, le grand cerf, le chevreuil, le daim et l'élan. Le petit gibier, plume et poil, pullule; il ne faut pas essayer de le dénombrer. La vie est un délice. — On retrouve à chaque tour de la plaine et du mont des retraites oii ont chassé les Scythes, les Cimbres, les Teutons et les Scandinaves. On a le sentiment d'être en embuscade sous la même broussaille, de tirer sur la descendance directe des animaux qu'ils chassaient de la flèche, du harpon ou de la fronde. La ruse des bêtes est seulement accrue. Elles connaissent mieux l'homme, elles échappent mieux à la carabine qu'elles n'échappaient à l'arbalète. Nos loups sont prodigieux, les ressources de nos coqs de bruyère et de nos canards infinies. Je ne doute pas que si l'homme était moins nombreux, l'astuce des bêtes serait toujours égale à sa puissance de massacre et suffirait à maintenir l'équilibre, — mais l'homme est trop nombreux.
Il poussa un soupir violent qui fit vaciller sa moustache et reprit :
— Nous sommes ici plusieurs cents de chasseurs habiles. Et le moindre pourrait entretenir un village de ses viandes. Eh bien ! le gibier ne diminue pas. Chaque vide est comblé par la génération. C'est qu'il n'y a pas de braconnage — c'est que nous luttons en nombre équitable. Et certainement, nous n'abattons pas plus de bêtes avec nos armes de portée et de vitesse que les anciens avec leurs traits jetés à quelques toises !
Il se tut. Un voile couvrit ses immenses yeux de feu et de glace. Involontairement, il regardait le bout de ses pieds. Ils étaient vastes et, par surcroît, vêtus de chaussures trop larges. Il murmura :
- — Pourquoi faut-il que nous ayons, enfermés en nous-mêmes, des ennemis irréconciliables !
Et il se repentait amèrement d'avoir abusé du Champagne, pour lequel il avait le culte brûlant des barbares.
Il redoutait la nuit, le coup de gong du supplice, le goût affreux des heures noires. Déjà il s'entendait crier et pousser les blasphèmes; déjà il roulait sa tête furieuse dans les oreillers.
Il convia encore Maurice aux grandes chasses, et se retira, maussade, dans l'espérance fallacieuse d'enrayer l'attaque.
Le jeune homme se trouva seul devant la duchesse. Eclatante, parmi les autres femmes, comme un feu électrique parmi des torches, sa beauté était plus terrible encore lorsqu'on l'approchait. C'était Freya, sœur d'Aphrodite, la blonde déesse du nord, la chair fluide, la volupté de l'éclair, de l'océan et de la nue. — ■ Elle portait une robe de moire neigeuse, brochée d'abeilles d'argent et de feuilles d'or pâle, avec revers de satin vert-baltique, guipures d'Irlande et de perles blanches, et la traîne lourde, voluptueuse, qui scintillait et rebondissait comme une eau de torrent par une nuit de lune. Deux tours de grosses perles nacraient la blancheur insolente de sa gorge. Il sentit la
force de cette femme comme on sent la tiédeur et l'arôme d'avril. Et il se demandait quel homme soumis au pouvoir de l'amour pourrait lui résister.
Elle l'enveloppa de son rire et de ses questions. Elle subissait, comme la reine et la princesse douairière, la grâce des arts. Avec des lueurs, elle était snob, elle avait le goût trouble, impersonnel, nomade. Elle s'inquiéta de la vie de Verlaine, Concourt, Loti, Daudet et Coppée :
■ — Je m'intéresse à eux, par cela même qu'ils se donnent dans leurs œuvres. Ils attisent la curiosité, alors qu'il est tout à fait indifférent de savoir ce que font Zola ou monsieur Leconte de Lisle... Est-ce que monsieur Verlaine est vraiment un tel monstre?
— Je ne l'ai guère aperçu qu'une fois, madame, dans la fumée et la poussière, ivre, parlant comme un enfant malicieux. Sa laideur était en effet amère, un peu fatale, mais ses pauvres yeux bridés ne m'ont paru ni sans beauté ni sans charme. Le comte de Montes-
quiou le tient, malgré le coup de couteau en Belgique, pour une âme inoffensive, que le bonheur, venu en son temps, aurait rendue tout à fait aimable.
Il parlait pour parler, pris, dans ce merveilleux sillage de femme, d'une émotion religieuse. Mais c'était une ivresse lucide.
— - Monsieur Loti, fit-elle, doit être un merveilleux causeur?... C'est le frère du divin Lamartine, la même éloquence limpide et sans bornes...
— Vous trouvez? Je n'aperçois pas deux natures plus dissemblables. Aussi bien Loti est, parmi les autres hommes, un sphinx de silence.
— C'est qu'il se donne tout à son rêve?
— Ou qu'il parle difficilement ! Je crois bien que le silence est, le plus souvent, une maladie. Sa dignité est faite de lenteur de pensée. — Les Anglais sont sages d'avoir adopté le mépris — comme signe qu'ils ne savent ni comprendre ni répondre assez vite... ou assez bien ! Mais, pour Loti, il y a dans son
silence les longues nuits maritimes, les déserts d'astres, l'étincelante nostalgie des archipels.
— Mais vous renversez mes images ! dit la duchesse avec un mouvement qui donnait à ses joues une élégance de gaieté moqueuse. Et vous allez me dire aussi que M. Daudet est dur, que ses cheveux ne sont pas blonds ni ses yeux bleus, ni ses mains petites et féminines et qu'il parle mal !
— Il parle comme un dieu à la vue basse, madame; il a de longs cheveux noirs, de beaux yeux bruns aveuglés, de grandes mains nerveuses, une voix rauque exquise, et un reste d'accent du Languedoc qui est âpre.
— Et M. Coppée est un Bonaparte du Montparnasse ?
— C'est vrai que le menton de M. Coppée avance un peu, mais sans rien de la vilaine galoche de Bonaparte. Le reste du visage est plutôt d'un marin de Cornouailles; des yeux de ramier, rendus plus pâles par un teint corrodé, une hardiesse qui parut longtemps ga-
mine, — un ensemble de finesse, de franchise, de charme et de bonté!
Il vit que la duchesse le regardait avec ironie. Il n'en fut pas troublé. Il n'était ému que du culte de la grâce.
— Il fallait bien vous répondre, fit-il en souriant.
— Oh! je suis bien provinciale tout de même ! Ma curiosité était réelle. J'ai senti que vous me disiez des choses vues.
Elle s'éloigna. Maurice suivait encore du regard sa chevelure étoilée, lorsque survint Nimburg.
— Cette duchesse, dit le chancelier, peut être une amie excellente. Mais prends garde ! Très honnête homme et très honnête femme, elle a la parole sûre, l'action loyale — mais le jeu d'amour impitoyable ! Elle n'aime pas son colosse, mais elle ne le tromperait pas pour l'Empire... Alors, n'est-ce pas, petit, ne te laisse pas aller. Tu connaîtrais un vilain supplice et tu me ferais regretter de t'avoir appelé à la cour.
Il passa légèrement sa main sur le bras du jeune homme, et, souriant en quelque sorte du bout de sa moustache cendrée :
— C'est à peine arrivé qu'il faut prévoir ! Une bonne attitude vaut dix bons actes, d'autant plus que les actes, en général, n'ont le temps que d'être des attitudes. Il y a trop d'hommes ici pour qu'ils puissent franchement agir. Et tandis que les poètes réclament encore niaisement le rêve, déjà toutes les classes dominantes ne peuvent plus sortir du rêve... Que la duchesse ne veuille pas même donner un second regard d'attention au petit débutant, — c'est possible, — mais le petit débutant doit, avec la modestie convenable, faire comme si la duchesse allait être une pièce importante de son échiquier et se préparer au grand jeu. Le calcul trompe neuf fois sur dix, mais je n'ai guère vu arriver que ceux qui font le calcul...
A ces mots, Maurice tourna la tête. Il vit la duchesse qui s'entretenait avec la reine. Les deux têtes, détachées sur la tenture d'argent,
avaient une douceur extraordinaire. Le sourire mélancolique d'Hélène-Marie se mêlait au sourire éclairant de Lowen, comme la fleur pensive des étangs à la vivacité d'une rose des Alpes.
Cette vue bannit en Maurice toute vision de fortune, tout calcul ambitieux :
— Lecteur de la princesse, disait Nimburg, tu liras aussi à la reine et à Mme de Lowen... C'est une trinité littéraire ! Ne laisse pas déchirer ton cœur comme un petit mouchoir. Il faut le garder pour une de ces fées qui pullulent à la cour, qui ont de beaux yeux, de beaux noms et de la dorure. Pour les jours d'attente, il y a des chambrières fraîches comme des églantines. Elles sont aimantes, soumises, et ne font point de scandale.
La soirée finissait. Maurice, par les jardins, écoutait encore les propos de l'oncle. Le ciel s'ouvrait comme une fleur, les nuages écartés ainsi que des pétales autour des astres. Les plantes odoriférantes distillaient une volupté féminine. On entrevoyait l'agitation douce des
arbres et les forêts confuses sur le Weissberg. Quelques lampes éparses jetaient une cuivrure sur la Galerie des Lions qui, dans une ombre étoilée, profilait ses fauves immenses, accroupis entre les colonnades, — tel un épisode des forêts homériques.
L'âme de Maurice était pleine d'images. La reine et Lôwen y faisaient une foule. Et il pensait :
— Voici l'île où je vais vivre ! Il faudrait penser à m'y construire un peu de bonheur, comme un Robinson sa cabane. Pourquoi n'aije jamais pu rêver au port tranquille, sûr, durable? Pourquoi aussi ne puis- je me donner d'ambition ?
Une exaltation, un souffle mystique le traversèrent, à la seule idée de n'être pas né pour soi-même, mais pour d'autres êtres. Il revit la chevauchée des amazones sous la nuée noire. Il pensait que si la vie intérieure de la reine ressemblait à son visage, rien ne serait plus simple que d'immoler pour elle, et sans aucune espérance, tout rêve, toute gloire, tout bonheur.
UNF HtlNP: 51