‹ Une rencontre [microforme]Chapitre 12 sur 16 · RÉPONSE DE KITTY · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE KITTY

Le crépuscule jetait ses dernières lueurs lorsque Kitty entra dans la chambre de Mme Ellison, et se laissa choir en silence sur la première chaise venue.

— Le colonel a rencontré un ami à l'hôtel, ce qui lui a fait oublier l'expédition, dit Fanny ; il n’y a qu’une demi-heure qu'il est rentré. Mais c’est tout aussi bien. Je suis sûre que vous vous êtes parfaitement amusés. Où est M. Arbuton ?

Kitty éclata en sanylots.

— Quoi? est-ce qu'il lui serait arrivé quelque chose? s’écria Mme Ellison en se précipitant vers elle,

— A lui! non! Qu'est-ce qui aurait pu lui arriver ? demanda Kitty d’un ton piqué.

— Eh bien, alors, vous serait-il arrivé quelque chose, à vous ?

— Je ne sais si cela peut s'appeler ainsi, mais je suppose que vous serez satisfaite maintenant, Fanny. Il m’a demandée en mariage,

Kitty prononça ces derniers mots avec une certaine violence, comme si, puisque la chose devait se dire, elle eût désiré s’en débarrasser au plus vite.

— Oh ! ma chère ! s’écria Mme Ellison, sans y mettre rien de ce sentiment de satisfaction qu’on devait attendre chez une entremetteuse de mariages qui voit ses plans réussir.

Tant qu'il s'était agi d’un mariage dans la portée abstraite du mot, elle n'avait pas cessé d’y travailler.

Mais, du moment qu'il s'agissait particulièrement de l’union de Kitty avec ce M. Arbuton qui, en réalité, leur était presque inconnu, et pour qui, au fond de son cœur, sa sympathie ne dépassait pas ce qu’elle savait de lui, c'était une autre affaire,

Mme Ellison était effrayée de son triomphe, et elle se prit à songer qu'un échec aurait été plus facile à subir,

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Est-ce que les deux jeunes gens se convenaient aucunement ?

Aurait-elle consent: à voir sa pauvre Kitty enchaînée pour la vie à «et égoïste impassible, dont le mérite même inspircit de l'éloignement, dont la modestie même semblait vous rabaisser et vous humilier ?

Mie Ellison ne pouvait se poser la question avec modération ni dans un sens ni dans l’autre ; elle était maintenant injuste envers Arbuton sans aucun doute,

— Avez-vous accepté ? murmura-t-elle tout doucement.

— Accepté ? répéta Kitty ; non ! \

— Oh ! ma chère ! soupira de nouveau Mme Ellison, en se disant que ceci n’était guère préférable, et n’osant pas s’aventurer plus loin dans ses interrogations.

— Je suis dans une perplexité extrême, dit Kit y, après avoir attendu une question qui ne venait pas. J’ai besoin que vous m’aidiez à réfléchir.

— Avec plaisir, ma chérie. Mais je ne sais pas de quelle utilité je puis être pour vous. Je commence à m’apercevoir que je ne suis pas très forte sur la réflexion.

Kitty, qui désirait principalement voir la situation se dessiner plus distinctement devant elle, ne fit aucune attention à cet aveu, et se mit à raconter tout ce qui s'était passé.

Le crépuscule lui prêtait sa pénombre ; et dans cette obscurité favorable, elle eut le courage de bien représenter tous les faits, même avec deur côté plaisant,

— C'était bien solennel, comme vous devez vous l’imaginer ; et j'étais effrayée, dit-elle ; mais je me suis efforcée de ne pas me laisser surprendre, en disant ow1, simplement parce que c'était ce qu’il y avait de plus facile à faire. Je lui ai dit que je ne savais pas, — et c'était vrai; que j'avais à y songer, — et c'était encore vrai. Il n’a pas été bien généreux, et m'a dit qu'il s'était figuré que j'avais déjà eu le temps d’y réfléchir. Il ne paraissait pas bien comprendre — ou bien je n'ai pas su m'expliquer — quelles avaient été més impressions jusque-là.

— I] pourrait certainement dire que vous l'avez encouragé, remarqua Mme Ellison toute pensive. ;

— Encouragé, Fanny! Comment pouvez-vous m/’accuser d’une pareille indélicatesse ?

— Il n’y a pas d’indélicatesse en cela. Les hommes ont besoin d’être encouragés ; sinon, ils n'auraient jamais Ja hardiesse nécessaire. Ils sont nature.iement si timides.

— Je ne pense pas que M. Arbuton soit si timide. Il paraissait croire qu’il n'avait qu'à demander pour la forme, et que de mon côté je n'avais rien à objecter. Qu’a-t-il jamais fait pour moi! Ne m’a-t-il pas, au contraire, été souvent fort désagréable? Il n'aurait pas dû parler immédiatement après ce qu'il venait d'entendre. C'était si mal à lui. Et puis, comment peut-il ignorer que les jeunes filles ne peuvent pas être là-dessus aussi certaines d’elles-mémes que les hommes, ou, si elles le sont, ne peuvent pas le savoir juste au moment où on le leur demande,

— En effet, interrompit Mme Ellison, les jeunes filles sont comme cela, Je pense sincèrement que la plupart d’entre elles — quand elles sont jeunes comme vous, Kitty — ne pensent jamais au mariage comme la con-

séquence finale de leurs petites trames amoureuses. Tout ce qu’elles ambitionnent, c'est que les attentions galantes et le roman se continuent indéfiniment, et n’aménent rien de plus sérieux. Et l’on ne devrait pas les en blâmer, quoiqu’on le fasse souvent.

— Certainement, dit vivement Kitty, c'est cela ; c’est ce que j'étais à me dire. Voilà la raison pour laquelle une jeune fille doit avoir du temps pour se décider. Je suppose qu’on vous en 4 donné, à vous.

— Oui, de « minutes. Le pauvre Dick retournait à son régiment, et se tenait là, debout, sa montre à la main. Je dis non d’abord, et puis je le rappelai, pour me reprendre. Mais, Kitty, si le roman s'était terminé sans qu’il vous eût rien déclaré, vous n’auriez pas aimé cela non plus, dites.

— Non, avoua Kitty en tremblant ; je crois que non.

— Eh bien, alors, vovez-vous, c’est un grand point en sa faveur. Quel délai avez-vous demandé, ou vous a-t-il accordé ?

— Jai promis de lui donner une réponse avant notre départ de Québec, répondit Kitty avec un profond soupir.

— Est-ce que vous n'êtes pas déjà décidée ?

— Je ne sais. Voilà ce que vous devez m'aider à trouver.

Mme Ellison fut quelque temps sans parler.

— Eh bien, dit-elle enfin, je suppose qu’il va falloir remonter jusqu’aw commencement,

— En effet, soupira Kitty.

— Vous avez senti d’abord un certain attrait pour lui, la première fois que vous l’avez vu, n'est-ce pas? demanda Mme Ellison avec insinuation, tout en s’efforçant d’être systématique et suivie, par un effort mental dont nous ne pouvons ‘onner une idée.

— Oui, répondit 2. itty.

Puis elle ajouta plus bas :

— Mais je ne puis m'expliquer quelle sorte d’attrait. Je l’admirais, je suppose, pour sa beauté, son élégance, et pour l’exquise distinction de ses manières,

— Continuez, fit Mme Ellison, Et quand vous l'avez mieux connu ?

-— Mais nous avons déjà parlé de cela, Fanny.

— C’est vrai, mais nous ne devons rien omettre, reprit Mme Ellison sur un ton d’exactitude judiciaire qui fit sourire Kitty.

Mais celle-ci reprit son sérieux bien vite,

— Plus tard, reprit-elle, je ne puis dire s’il me plaisait ou non, ni même s’il cherchait à me plaire. M’est avis qu’il agissait d’une façon assez étrange pour un homme, . . épris. Je me sentais troublée et mal à l'aise avec lui. I] paraissait toujours se rendre aimable par pure condescendance.

— C'était peut-être un simple eftet de votre imagination, Kitty.

— Peut-être ; mais je n’en étais pas moins troublée.

— Et depuis ?

— Depuis — c’est-à-dire après notre excursion à l'endroit où M ontgomery fut tué— il m'a paru complètement changé. Il s’efforçais d’être agréable, et semblait faire tout en son pouvoir pour se faire aimer. Je ne puis m'expliquer cela. I] était rempli d’attentions pour moi, et se conduisait à mon égard — sans s’en douter probablement — comme s'il eût eu des droits sur ma personne. Cependant c’est peut-être là encore un effet

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de mon imagination. El est bien difficile d'analyser ce qui s’est passé entre nous pendant ces deux dernières semaines.

Kitty se tut, et Mme Ellison resta quelque temps silencieuse, puis tout à coup:

— Quand il agissait comme s’il avait eu des droits sur vous, demandat-elle, est-ce que cela vous était désagréable ?

— Je ne saurais dire. Il y avait là un peu de prétention de sa part. Je ne sais pas pourquoi il agissait ainsi.

— Avez-vous du respect pour lui ?

— Mais, Fanny, je vous ai toujours dit que je respectais en lui bien des choses,

Mme Ellison avait les faits devant elle ; il s’agissait d’en faire l’addition, et d’en tirer une conclusion. Elle se redressa sur son siège, et se mit à examiner sa tâche.

— Eh bien, Kitty, dit-elle, je vais vous dire : je ne sais vraiment que penser, mais je puis vous affirmer ceci: s'il vous a plu d’abord, et déplu ensuite, et qu’il soit devenu plus agréable subséquemment, et que sa manie d'agir comme s’il eût eu des droits sur vous ne vous a point choquée, et si vous le respectez, sans cependant le trouver charmant. ...

— Mais il l’est, charmant, à sa façon. II l’a été dès le commencement. Dans un roman, ses manières froides, dédaigneuses, protectrices auraient été tout ce qu’il y a de plus attrayant,

— Alors pourquoi ne l’avez-vous pas accepté ?

— Pourquoi? répondit Kitty entre le rire et les pleurs: c’est que nous ne faisons pas un roman, et je ne sais pas si je l’aime ou non.

— Mais pensez-vous que vous pourriez l'aimer ?

— Je n’en sais rien. Sa demande a réveillé en moi tous les doutes que j'avais à son sujet, et m'a fait oublier les deux dernières semaines. Je ne sais pas si je l’aime. Si je l’aimais, est-ce que je n’aurais pas plus de confiance en lui ?

— Eh bien, que vous ayez de l’amour ou non, je vais vous dire ce que vous êtes, Kitty, s’écria Mme Ellison, agacée par cette indécision, et soulagée de ce que l'alternative, quelle qu’elle fût, était remise d’un jour ou deux.

— Quoi ?

— Vous êtes,

Mais à ce moment psychologique le colonel entra dans la chambre en flanant, et Kitty s’esquiva.

— Richard, dit gravement Mme Ellison et sur ce ton de reproche accusateur qui lui était ordinaire, vous savez ce qui est arrivé, je suppose.

— Non, ma chère, pas du tout; mais ça ne fait rien, je le saurai bientôt sans doute.

— Mon Dieu, je voudrais bien que vous fussiez un peu plus sérieux pour une fois. M. Arbuton a demandé Kitty en mariage.

Dans sa surprise, le colonel laissa échapper un coup de sifflet sec et rapide. Mais il ne hasarda aucune réflexion plus nettement formulée, 4}

— Oui, reprit la jeune femme en réponse au coup de sifllet de son mari, et cela me contrarie horriblement:.

— Tiens, mai ‘jetpensais, ane vous aviez, de d'affection pour lui.

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— Non, je n’avais pas d'affection pour lui; mais je croyais qu'il aurait pu être un bon parti pour Kitty.

— Et ne l’est-il pas?

— Elle n’en sait/rien.

— Elle n’en sait rien ?

— Non.

Le colonel écouta silencieusement le récit que Mme Ellison lui fit de toute l'affaire, et de l’indécision dans laquelle Kitty se trouvait. Alors il s’écria avec véhémence, et comme dans un accès de surprise envahissante : t — Voila la chose la plus étonnante du monde. Qui se serait jamais imaginé que ce morceau de glace pit être amoureux ?

— Est-ce que je ne vous l'ai pas toujours dit ?

— Oui, certainement ; mais cela pouvait s’interpréter de deux manières, Vous pourriez découvrir de la passion dans les yeux d’une pomme de terre, vous.

— Colonel Ellison, dit Fanny d’un ton sévère, dans quel but supposezvous qu’il soit resté ici autour de nous depuis un mois? Pourquoi serait-il encore à Québec? Pensez-vous que c’est par compassion pour moi, ou parce qu'il trouvait votre compagnie si agréable ?

— Ma foi, je supposais qu’il nous trouvait tolérables, et prenait quelque intérêt à Québec.

Mme Ellison ne fit aucune réponse, mais regarda son mari avec un air de dédain qui — heureusement pour le colonel — se perdit dans l'obscurité,

Enfin elle prétendit qu’en-fait d’aveuglement les chauves-souris ne sont rien comparées aux hommes, car n'importe quelle chauve-souris aurait vu clair dans ce qui se passait.

— Il est vrai, remarqua le colonel, que j'ai eu une ombre de soupçon, le jour de cette affaire de Montgomery. Ils paraissaient confus tous les deux, lorsque je les rencontrai au bout de la rue, et ni l’un ni l’autre ne savaient que dire. Cependant, plus tard, cela m'avait semblé suffisamment expliqué par cette aventure que vous m'avez racontée. Dans le temps, je n’ai pas fait grande attention à la chose. L'idée qu’il fût amoureux me paraissait trop ridicule.

—— Etait-ce si ridicule lorsque vous étiez amoureux de moi?

— Non ; et cependant ma présente condition n’est pas une preuve que c'était fort sage, Fanny.

— Oui, voilà bien les hommes! Aussitôt que l’un d’eux est heureusement marié, il s’imagine qu'il ne doit plus y avoir d’amour en ce bas monde, et il ne peut concevoir que deux jeunes gens puissent s’éprendre l’un de l’autre.

— C'est à peu près cela, Fanny. Mais admettant, simplement pour les besoins de la discussion, que maître Boston ait demandé Kitty en mariage, et qu’elle ne sache pas si elle doit l’accepter ou non, qu’avonsnous à voir là-dedans? Je ne l’aime pas assez pour plaider sa cause ; et vous ? Quand Kitty sera-t-elle prète à répondre ?

— Elle doit répondre avant notre départ d'ici.

Le colonel se mit à :riré. 4 ,,/4, + ., were:

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